Société : HABITS DE L’AÏD
L’Aïd el-Fitr, l’autre saignée


Sourires carnassiers, les commerçants d’habits pour enfants s’apprêtent à porter le coup de grâce à notre compte bancaire, déjà à sec. Ils affûtent leurs armes, aiguisent leurs crocs et nous assènent un sérieux coup de massue en affichant des prix à nous donner le vertige.
Déliés sans interruption, les cordons de notre bourse ne sont pas prêts à dire ouf ! La période budgétivore coïncidant cette année avec le Ramadan, rentrée scolaire et Aïd a explosé le budget des ménages. A peine les dépenses de la rentrée scolaire passées, voilà qu’une autre saignée guette les familles : l’achat d’habits neufs pour les enfants, à l’occasion de l’Aïd. Ainsi, tous les soirs, juste après le f’tour, les rues de la capitale sont envahies de monde. Les couples, flanqués de leur progéniture arpentent les boulevards et courent les magasins, comparant les prix et les articles.
Les magasins assiégés

Rue Didouche-Mourad. 21h. Une marée humaine a pris possession de chaque empan de trottoir. Ça déborde même sur la chaussée. Des coups de klaxons intempestifs rappellent à l’ordre les imprudents qui tentent de se frayer un chemin par tous les moyens. Des dizaines de paires d’yeux sont collées aux vitrines illuminées des magasins spécialisés dans l’habillement pour enfants. La boutique «NOV» est assiégée. Un large éventail de tenues pour enfants entre 0 et 16 ans est proposé à des prix oscillant entre 600 et 3 500 DA. Exemples : un ensemble pour garçon (pull, chemise et pantalon) coûte entre 2 800 et 3 500 DA, un tailleur pour fillette affiche 3 400 DA, les jeans sont à 1 800 DA, les bodys à 600 DA. «Il s’agit de vêtements d’importation, nous révèle Samir, le vendeur. Ils proviennent essentiellement de Turquie, Syrie et de l’Asie du Sud-Est». Pour faire face au grand rush des clients, ce vendeur a pris les devants : «Je me suis fait livrer la marchandise plus d’un mois avant le Ramadan. Certains clients préfèrent effectuer leurs achats dès la première dizaine de ce mois sacré afin d’éviter la cohue des derniers jours.»
La qualité, mais à quel prix ?

Même si les prix sont relativement élevés, certains clients affirment vouloir miser sur la qualité plutôt que d’acheter des effets vestimentaires bas de gamme. «J’évite tous les articles made in China ou contrefaits, vendus au marché informel. Ils se déchirent et rétrécissent au premier lavage », soutient une sexagénaire rencontrée dans ce magasin. Et d’ajouter : «Je me suis fixé un budget d’environ 5 000 DA pour habiller mes deux petits-enfants âgés de 2 et 8 ans !»
Un commerce juteux

Certains magasins sont littéralement pris d’assaut. La situation est telle que des gérants sont contraints de faire entrer les chalands par petits groupes. Les autres attendent en file indienne à l’extérieur. D’autres boutiques spécialisées dans la vente d’articles d’habillement pour hommes tournent la veste en ne proposant plus que des habits pour enfants. C’est notamment le cas de l’enseigne «Eddy», à la rue Didouche- Mourad. Le gérant Hamdane ne s’en cache pas, «chaque année, à la veille du Ramadan, nous planquons les vêtements pour hommes et inondons nos rayons de fringues d’enfants en prévision de l’Aïd, confie-t-il. C’est le mois où on fait le maximum de bénéfice». Et d’ajouter : «Tous les articles que vous voyez là sont importés par un Koweïtien. Ils sont fabriqués en Chine !» Les prix affichés (jusqu’à 4 700 DA pour des tenues de fillettes) donnent quelques sueurs froides à une mère de famille en pâmoison devant un joli ensemble rose pour fillette. «Certes, les tenues sont très belles mais les prix sont chauds, dira-t-elle. De plus, cette année toutes les dépenses sont tombées en même temps, ce qui complique les choses». A l’autre bout de ce magasin, une petite fille à peine plus haute que trois pommes tire avec insistance sur la manche de la veste de son papa en pointant du doigt une paire de bottines affichant 1 750 DA. Ce père cédera au caprice de son petit bout’chou mais une autre maman, accompagnée de ses deux enfants, refuse de tomber dans le piège. «C’est moi qui choisis les vêtements en fonction du rapport qualité-prix. J’ai un budget à respecter et je ne dépenserai pas un centime de plus», assène-t-elle d’un ton sec tout en enfilant un pull à sa fillette de 5 ans.
Les friperies, système
D S’il est vrai que le marché de l’habillement est bien achalandé cette année, il reste hors de prix pour certaines bourses qui lorgnent du côté des friperies. Un petit tour à la rue Hassiba- Ben-Bouali, où ce genre de commerce pullule, nous renseigne sur l’étendue de ce phénomène. «Mon mari perçoit à peine 10 000 DA par mois, nous dit une femme sortant d’une friperie. Je viens de régler mes achats grâce à des fripes à l’état neuf en déboursant à peine 1 000 DA. Mes deux enfants seront habillés avec du vieux neuf cet Aïd !»
Et le sur-mesure ?
Des fripes qui ont parfois besoin d’une petite retouche. Tahar Hosni, maître-tailleur à la rue Mohamed-Touileb (ex- Languedoc), confirme cette tendance : «Il arrive que des clients m’apportent des fringues provenant de la friperie à retoucher une semaine avant l’Aïd.» Une période où les tailleurs sont énormément sollicités. «Il n’y a pas que les enfants qui aiment être sur leur 31 ce jour-là, assure Tahar, la gent féminine se bouscule en ce moment pour la confection de jupe, robe et tailleur en prévision de cette fête. Conséquence, nous travaillons jusqu’à une heure tardive tous les soirs». Néanmoins, pour ce tailleur qui compte plus de 40 ans de métier à son compteur, les choses ont changé «Il y a 20 ou 30 ans, on était complètement débordés par les commandes car tout le monde voulait des vêtements sur mesure. Nos machines à coudre piquaient jusqu’à 3h du matin et ne s’arrêtaient qu’à 7h, la veille de l’Aïd», se souvient-il. Habits neufs, retouchés, cousus sur mesure ou contrefaits, à chacun sa combine pour paraître dans son meilleur jour durant cette fête, quitte à serrer la ceinture pendant plusieurs mois.
Sabrinal
Email : sabrinal_lesoir@yahoo.fr

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