Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Heureusement qu’il est permis de rêver
Par Ammar Belhimer ambelhimer@hotmail.com


Le Conseil national économique et social a donné un nouvel élan à sa «réflexion-action pour l’édification d’une économie fondée sur la connaissance», pour reprendre une expression de son président, M. Mohamed Seghir Babès. Le second symposium récemment convoqué autour de la question semble indiquer qu’il est en passe de gagner son pari.
La recette de M. Babès privilégie, à juste titre, trois directions d’efforts : la réhabilitation de la compétence et de l’expertise nationale, la priorité à donner aux PME comme levier de l’innovation et la pérennité normative et institutionnelle de l’économie fondée sur la connaissance. Il semble également en passe de réussir un autre défi : mettre en mouvement des capacités nationales. Les experts de l’Institut de la Banque mondiale l’ont dit et redit : ils n’ont rien à apprendre aux Algériens lorsque ces derniers disposent du cadre, des moyens et de la liberté de dire et de faire. Qu’il s’agisse des membres du gouvernement en charge des postes et des technologies de l’information et de la communication, de la recherche scientifique et de la planification et de la prospective, au demeurant tous universitaires, des membres du comité ad hoc du Cnes ou des cadres disséminés dans divers départements ministériels, ils ont tous démontré une parfaite maîtrise de l’état des lieux et de la stratégie appropriée. Constat rassurant, et par ailleurs salutaire, car le «copié collé» auquel recourent sans vergogne nos consultants étrangers, quel que soit leur champ d’intervention, est d’autant plus pernicieux qu’il accrédite la thèse de la greffe ou du mimétisme comme voies d’arrimage à la modernité. Les rares observations de la Banque mondiale portent plutôt sur des détails liés aux mentalités. La première de toutes est que, pour faire bon usage des 100 milliards de dinars consentis à la recherche scientifique au titre du second plan quinquennal, il convient de dépasser la vision dominante réduisant l’innovation à la recherche/développement sur les produits physiques. Cet aspect ne représente que l’une des trois dimensions de la question qui s’appuie également sur les volets scientifique et technologique, les innovations d’entreprises en matière entrepreunariale, de marketing, de gestion (cet aspect est plus connu sous le nom d’effet Walmart, une stratégie de management consistant à faire du profit à tous les étages). De même qu’elle recouvre le dynamisme et le génie créateur de jeunes de la classe d’âge des 25-35 ans, la «created class» qui, selon l’expression d’un expert de la Banque mondiale présent au symposium, est réputée «pour utiliser la partie droite plutôt que la partie gauche — analytique — du cerveau». A ce titre, la régression subie depuis des décennies nous commande paradoxalement d’œuvrer à retrouver les tendances des années 1970 en réhabilitant les filières scientifiques et technologiques (30% des effectifs universitaires seulement), au détriment de celles, pléthoriques, des sciences humaines (70%), tout en jugulant la fuite des cerveaux. Autre exigence également, à notre portée : les technologies de l’information et de la communication (TIC). De nos jours, l'innovation reposant sur les TIC exploite les économies de gamme en mettant l'accent sur l'interconnexion, la flexibilité et la décentralisation de la recherche développement, et en s'appuyant sur une diversification de la recherche ainsi que sur des réseaux de collaboration ouverts et interdisciplinaires. Autre axe d’effort : la PME comme levier de l’innovation. L’honnêteté commande de dire qu’il y avait un grand absent aux deux symposiums tenus par le Cnes ces deux dernières années : M. Benbada, en charge des programmes de mise à niveau de la PME dont la démarche s’inscrit pourtant parfaitement dans la priorité accordée à l’économie «soft» dans le soutien qu’il accorde à la pépinière de «start-up». Cet intérêt reste néanmoins insuffisant à pallier immédiatement la sous-estimation de l’importance des services, notamment les plus créateurs d’emplois, dans l’amorce d’une économie fondée sur la connaissance (ils ne représentent aujourd’hui que 33% du PIB, chiffre qu’il faudra largement doubler pour pouvoir postuler à passer vers des paliers supérieurs — au-delà de 50% du PIB). Le département de M. Mustapha Benbada, ministre de la PME, recense 294 000 PME privées en 2007, avec un million d’emplois créés dans les filières du bâtiment, des travaux publics, des transports, de la communication et de l’industrie agroalimentaire. Le secteur semble néanmoins faire cavalier seul. L’absence de véritable politique industrielle est un indice d’autant plus alarmant que nous continuons à faire preuve d’une naïveté excessive vis-à-vis des concurrents étrangers, en raison d’une insuffisante cohésion des intérêts locaux ou par des défaillances d’informations. A l’image de la stratégie de Lisbonne adoptée par l’Union européenne, nous pouvons reconduire le même objectif, en particulier «d’encourager une culture plus entrepreneuriale et de créer un environnement favorable aux PME». De même que la Charte européenne des petites entreprises adoptée en 2000, qui énonce le principe de «penser petit d’abord», peut être une bonne source d’inspiration. Il nous restera à décliner ces objectifs en les assortissant des moyens nécessaires à leur réalisation en termes financiers. Last but not least, il conviendra de pérenniser le processus par une production normative de choc, incitative et contraignante selon le cas, et des institutions solides, fluides, synergétiques, et interactives sans faire doublant. Dans un système où la loi interdit plus qu’elle ne régule ou n’encadre et qu’elle exclut et détruit beaucoup plus qu’elle n’intègre et ne construit, le chemin qui reste à parcourir semble d’autant plus dissuasif qu’il est parsemé d’embûches (les réflexes et les mentalités) plus difficiles à fissurer qu’un atome, pour paraphraser Einstein à propos des préjugés. Les inerties confortant certaines fatalités qui les associent génétiquement à nos retards. L’expérience récente des réformes nous enseigne que la bureaucratie, les blocages et les conservatismes sont d’autant plus forts qu’il n’y a pas de construction normative et institutionnelle à combattre. Comment «penser large, autrement, multi-dimension et résultat, comme le recommande le paradigme de l’EFC dans un contexte où le chèque est étranger aux règlements, y compris dans les administrations, où les paiements électroniques sont encore inconnus et où les câbles téléphoniques sont systématiquement évaporés ? C’est dire qu’il y a en la matière un effort de légistique évident. La France présente, à cet effet, un bon exemple. Le Plan «numérique 2012» qui vise à combler son retard, notamment en connectant 100% des ménages français à l'internet haut débit, se décline en vingt-sept pistes de travail destinées à «favoriser l'accès au haut débit fixe et mobile», «développer le commerce électronique » ou «adapter les formations aux besoins du numérique». Ces pistes avaient été arrêtées au terme d’un débat qui a mobilisé plus de 130 ateliers organisés à Paris, en province et dans les DOM-TOM, spécialement créé pour l'occasion (www.assisesdunumerique. fr) qui a reçu plus de 56 000 visites. Inscrite dans la norme et institutionnalisée, l’EFC irriguera d’autant mieux le corps social que ses sillons seront profonds et ses piliers seront solides. Il s’agit ici de «dépasser le simple effet d’annonce», se met à rêver notre ami Abdelmadjid Bouzidi (et nous avec).
A. B.

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