Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
OCTOBRE-FEU !
Par Arezki Metref arezkimetref@free.fr


Au beau milieu du tumulte, entre détonations et lazzis, on se demandait quels fruits naîtraient de cet arbre à la sève de sang et comment ils seraient vingt ans plus tard. Eh bien, voilà !… Processus démocratique ? Pluripartisme ? Libertés ? Erreur d'aiguillage! Même climat ou presque, ou pire, avec 200 000 morts derrière, et combien devant ? Les gamins d’alors, qui ont échappé à la mort, ceux qui ont survécu à la torture, à la déglingue et à la dépression, sont devenus des adultes et ils sont un peu paumés dans ce monde qui s’égare, mais pas pour tout le monde.
Le pays, lui, a pris un sérieux coup d'ancien dans la régression, et les mêmes sont au pouvoir — ou «leurs semblables, leurs frères» ! On tourne la page ? Un pouvoir qui a la démangeaison de la «célébrite » — action de célébration compulsive — comme le nôtre, prompt à oindre d'huile sacrée n’importe quel événement au point de faire, comme dit l’autre, un régime avec des dates, pose un voile pudique sur l’une des plus grosses machinations politico-policières de la jeune mais néanmoins tourmentée histoire de l’Algérie indépendante. Pour une fois qu’une manipulation trouve un écho au point d’être récupérée par les jeunes eux-mêmes, on laisse filer l’occase. Dommage ! On devrait étudier dans les écoles de police le syndrome d'Octobre pour comprendre comment les jeunes adolescents excédés par la malvie, le chômage, les injustices, le no future à la sauce harissa, les brimades, les frustrations récupèrent ce que les flics pensaient être une excitation et une récupération de leur mécontentement social. La mise en abîme est vertigineuse. Le marionnettiste ne comprend pas pourquoi la marionnette bouge pour de vrai et contre lui ! C'est que le ras-le-bol était épais comme la morgue des gouvernants ! Selon que l'on ait été d'un côté ou de l'autre des barricades, on n'a pas vu les mêmes choses de ces journées émeutières. Dans un livre coordonné par notre ami Sid-Ahmed Semiane édité par Le Matinen 1998 pour les dix ans d'Octobre 1988, les acteurs chargés de la gestion sécuritaire ou politique de ces journées sanglantes étaient d'accord entre eux sur un seul point : ce sont les autres, pas nous ! Pour le reste, chacun a vu ce qu'il a voulu voir. Khaled Nezzar, généralmajor et chef du Commandement terrestre, chargé de rétablir l'ordre : «On ne savait pas.» Seul Dieu sait tout, on sait. El Hadi Khediri, ministre de l'Intérieur, à propos des tirs à balles réelles qui ont fait en vérité 500 morts et non les 176 du bilan officiel dégraissé un max : «La police n'était pas équipée en balles en caoutchouc. » Misère ! Larbi Belkheir, secrétaire général à la présidence de la République : «Il n'y a pas eu de complot. » Puisque vous le dites ! Lakehal Ayat, chef de la DGPS : «On sait qui a mis le feu aux poudres.» Fallait le dire à Belkheir et Nezzar ! Du coup, on ne sait pas s'ils savaient et quoi. On entendrait chanter les chaises musicales. Quand le drame est devenu tragédie et quand l'armée a fait parler la poudre contre des gosses en colère, tout le monde se défile.Heureusement, pour ce beau linge, que Chadli assume. Il proclame tout assumer. Tout : le traumatisme de voir l'armée du peuple tirer sur les enfants du peuple, les morts comme le signe d'une cassure irrémédiable, la torture et cette phrase qu'il prononce quelques jours avant le big bang social : «Ceux qui ne sont pas satisfaits de notre façon de gérer le pays n'ont qu'à quitter l'Algérie.» Incitation démocratique à la harga ! De l'autre côté du bâton, de la cosse ou de la balle fratricide, tout le monde a, par contre, vu la même chose. Dès les premiers balbutiements de l'ère Chadli et sa libéralisation de bazar, la rue n'a jamais caché en avoir plein la patate : Printemps berbère de 1980, Constantine 1986, multiples émeutes à Oran, Alger... Il ne se passait pas une année sans que cela éclate quelque part. Au lieu d'écouter la plainte du peuple qui gronde, bien au chaud dans leurs bulles insonorisées, affairés à peigner leurs privilèges, les grands, moyens et petits timoniers du bateau qui coulait se faisaient la guerre. Les luttes de clans entre les défenseurs du «socialisme de la mamelle » théorisé par Nourredine Boukrouh et les tenants du «libéralisme de la mamelle» libre de droit, se jetaient la pierre en portant régulièrement leur guerre de privilèges dans la rue comme un gouvernement démocratique porte régulièrement ses débats devant un parlement. On a vu ou su les mêmes choses. Les militants et sympathisants du PAGS avaient été arrêtés la veille et torturés à titre préventif puisqu'on les accusait de troubles qui n'avaient pas lieu. Pour le sens politique de ces évènements, il faut lire l'excellente analyse de Sadek Hadjerès. On a vu aussi les manifestations de collégiens et lycéens infiltrées probablement par des provocateurs au service d'un clan du pouvoir qui les faisaient dégénérer en saccages des symboles de l'Etat. La passivité, au début, des forces de sécurité avait de quoi troubler la lisibilité des évènements. Puis le chaos s'est installé avec ce crépitement douloureux d'un feu qu'on attise et qui brûle la jeunesse du pays pour que des clans se débarrassent les uns des autres. Vingt ans après, l'incendie continue : d'un côté, il consume les forces vives et de l'autre, il réchauffe et éclaire des camarillas de gardiens de derricks dont la soif est absolument inextinguible.
A. M.

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