Nawal Imès - Alger (Le Soir) - Ses parents parlaient de révolte, de
saccage, de scènes de violence et il était curieux de comprendre ce qui se
passait. A El-Biar, le quartier où il résidait, il a découvert pour la
première fois des chars et des militaires. Postés dehors, ces militaires ont
frappé l’imaginaire de l’adolescent. Il semblait enfin mesurer l’ampleur
de ce qui était en train de se passer. Passant outre l’interdiction de
sortir, il a sillonné son quartier et s’est même «aventuré» à Ben
Aknoun. Devant son lycée, il a rencontré des amis qui ne comprenaient pas qu’il
puisse ne pas se sentir concerné par ce qui se passait. Non, répond-il, je me
sentais concerné mais dépassé. Tant de violence de part et d’autre l’a
déstabilisé. Les récits que lui font ses amis le laissent sans voix. Des
jeunes ont pillé, brûlé. Des policiers leur ont tiré dessus. Sofiane est
révolté. Il comprend la haine que peuvent ressentir des jeunes envers les
symboles de l’Etat. Sous son air BCBG, il a, lui aussi, beaucoup de griefs
contre «le pouvoir». Ayant appris que ses camarades ont décidé de descendre
à Bab-el-Oued, fief de la contestation, il décide de ne pas rester en marge d’un
événement qui, visiblement, allait faire basculer l’Algérie. Dans ce
quartier mythique, il constate l’ampleur des dégâts. La vision est
apocalyptique : des magasins sont brûlés, des débris de verre jonchent le
sol. Un vrai décor de guerre. Sofiane qui comprend que «les choses ne seront
plus jamais pareilles» rentre chez lui sans avoir participé à aucune
manifestation. Se considère-t-il pour autant comme quelqu’un qui a vécu ces
évènements ? Sans hésitation, il répond par l’affirmative. «Le 5 Octobre,
ce n’est pas juste le fait d’avoir cassé un Monoprix ou un Souk-el-Fellah.
C’est plus que ça. C’est un état d’esprit. C’est l’espoir que les
choses changent. C’est la certitude que plus rien ne sera pareil. Lorsqu’on
a 16 ans, on croit au changement. On croit aux révolutions. Moi, j’ai
vraiment cru que cette révolte allait changer l’Algérie», dit-il. Vingt
années plus tard, que reste-t-il de toutes ses croyances ? «Evaporées !»
répond-il désabusé. Sofiane, qui a suivi des études en commerce, est aujourd’hui
cadre dans une multinationale. Marié et financièrement à l’aise, il garde
un arrière-goût d’amertume lorsqu’il parle des évènements du 5 Octobre
1988. Il pense que, finalement, les choses n’ont pas tellement changé et que
la colère des jeunes a finalement été détournée. La démocratie ? Avec un
rictus, il répond «mais de quelle démocratie parlez-vous ? Avec des
élections truquées, des électeurs qui boudent les urnes et pour couronner le
tout un président qui veut modifier la Constitution pour briguer un troisième
mandat, nous nageons en plein délire. C’est une mascarade dans laquelle
chacun est tenu de jouer un rôle». Le 5 Octobre, une «révolution» pour rien
? C’est visiblement ce que pense Sofiane, un adolescent qui a bien mûri mais
qui, surtout avec du recul, jette un regard pas du tout optimiste sur l’avenir.
N. I.
FUSILLADE AU NIVEAU DE LA DGSN
La responsabilité des islamistes ?
10 Octobre 88. La capitale est en pleine ébullition. Les émeutes durent
depuis cinq jours. Les islamistes, jusque-là totalement en marge de la
«révolte», tentent de récupérer le mouvement. Ils appellent à une marche
sur Babel- Oued. Place Ouanouri- Mohamed, à quelques mètres de la DGSN, tirs
de feu. Panique générale. Parmi les victimes, un rédacteur de presse. Sid Ali
Benmechiche, journaliste à l’APS (Algérie presse service), tué par une
balle perdue. Il est 14h30min. La marche à laquelle ont appelé les activistes
islamistes, à leur tête Ali Benhadj, a démarré depuis la mosquée de
Ruisseau (les Annassers). Objectif : récupérer le mouvement de révolte des
jeunes et se placer en alternative. Selon des témoignages, il n’ y a pas eu d’unanimité
entre les dirigeants islamistes quant à «l’opportunité et la nécessité d’organiser
une marche sur Bab-el-Oued.» «Cheikh Sahnouni de la Rabita avait signifié aux
organisateurs son refus de prendre part à la manifestation tout en les invitant
à procéder à son annulation», souligne-t-on. Refus catégorique des
radicaux. La manifestation est maintenue. Le mot d’ordre a fait le tour de la
capitale depuis l’aube. Des appels ont été lancés dans plusieurs mosquées
de la capitale, notamment celles des quartiers populaires. La manifestation a
été entamée après la prière du Dohr. Destination : la mosquée Sunna de
Bab-el-Oued. Les activistes islamistes ne veulent pas rater l’occasion. Ils
veulent créer l’événement en ce cinquième jour des émeutes d’Octobre
88. Il est 14h45min. Les manifestants se trouvent à la sortie de la place des
Martyrs. Dans quelques minutes, ils vont longer le boulevard Ben- Boulaïd. Le
siège de la DGSN constitue un passage obligé. Celui-ci se trouve au niveau de
la place Ouanouri-Mohamed, à quelques encablures du lycée Emir-Abdelkader. Le
siège de la Sûreté nationale est quadrillé par l’armée. La tension monte
d’un cran. Soudain, un coup de feu. Une première balle, et une fusillade
éclate. Le feu est partout. La panique est générale. Les premières victimes
sont à terre. Parmi elles, un journaliste. Il s’agit de Sid Ali Benmechiche,
exerçant à l’APS. Le reporter en charge de couvrir la manifestation se
trouvait en tête de la manifestation depuis son début. Une balle perdue l’atteint
mortellement. Selon des sources, ils sont au moins cinq personnes à avoir
trouvé la mort lors de cette fusillade. Les blessés, quant à eux, se comptent
par dizaines. Les islamistes en tirent les dividendes. Ils se présentent en
victimes. C’est le début de la récupération du mouvement d’Octobre. Moins
d’une année, le parti dissous voit le jour. Vingt années après, certains
habitants du quartier, rencontrés sur les lieux, se rappellent cette triste
journée. «On ne s’attendait pas à cette tragédie. C’est à cet endroit
où est tombé le journaliste. Au départ, on croyait qu’il s’agissait d’un
journaliste étranger.» Les journalistes étrangers, faut-il le rappeler,
étaient nombreux à faire le déplacement à Alger pour couvrir la révolte d’Octobre
1988. Le journaliste algérien n’a pas été identifié sur place. On ne
connaissait pas son nom. Ce n’est que quelques heures plus tard qu’on a
réussi à identifier la victime. Ceci étant, dans les conclusions d’un
rapport publié le 19 novembre 1988, la Ligue algérienne pour la défense des
droits de l’homme (LADDH) a rappelé aux autorités judiciaires «le droit des
familles des personnes décédées de mort violente de faire procéder aux
autopsies des corps». «La famille du journaliste de l’APS, Sid-Ali
Benmechiche, a fait une demande en ce sens et n’a pu l’obtenir malgré les
assurances de plusieurs hauts responsables, dont au moins deux ministres»,
rappelle l’auteur et journaliste Abed Charef dans Algérie 88, un chahut de
gamins ?
Abder Bettache
LES JEUNES ET LES ÉVÉNEMENTS D’OCTOBRE 1988
Une date symbole en voie de disparition de la mémoire collective
Ils ont entre 18 et 24 ans. Lycéens, étudiants à l’université ou
chômeurs, ils parlent des événements du 5 Octobre 1988. Il y a vingt ans,
certains n’étaient pas encore nés. D’autres trop jeunes pour s’en
souvenir. Mais que savent-ils réellement de ces manifestations ? Que
représente cette date pour eux ? Que leur a-t-on raconté ? De simples
questions que nous leur avons posées, histoire de savoir, si 20 ans après les
tragiques événements les jeunes continuent de perpétuer le souvenir de la
«mémorable» révolte de leurs aînés.
Lotfi Mérad - Alger (Le Soir) - «Je sais surtout que cette année-là
(1988), il y avait des problèmes entre les politiques et le peuple et qui ont
conduit à un soulèvement populaire et des émeutes», répond innocemment
Amina. Hormis cette laconique phrase, cette lycéenne avoue ne rien connaître
de cette date en dépit «des explications de mon père où il nous arrive d’en
débattre en famille». Souvent, c’est un documentaire sur l’Algérie
diffusé sur une chaîne de télévision étrangère qui provoque le débat
«intergénérationnel» dans cette famille d’intellectuels. Mais le débat
reste confiné dans les murs du salon de la maison familiale puisque reconnaît
Amina «les événements d’Octobre 1988 ne constituent nullement le sujet de
mes discussions avec mes amies ou camarades de classe». Un aveu que confirment
sans équivoque la plupart de ses congénères. Hamid, Mourad, Riad et Salim
sont tous d’accord pour dire que «l’amère réalité de notre vécu ne nous
laisse pas le temps de parler histoire encore moins de politique». Ces jeunes d’un
quartier populaire d’Alger se retrouvent souvent pour palabrer. De tout et de
rien et «ni dans ce tout encore moins dans ce rien, la politique trouve une
place», tranche Hamid, l’aîné de la groupie, un chômeur dépité. Force
est de constater malheureusement qu’un fossé de plus en plus profond se
creuse entre la génération 1988 et celle des années 2000. Et à la terrible
quinzaine noire de terrorisme, s’ajoute le rôle de désinformation des
médias lourds plus particulièrement l’unique chaîne de télévision
publique. Celle-ci se contente d’évoquer succinctement cette page de l’histoire
récente de l’Algérie, vraisemblablement par acquit de conscience envers les
centaines de victimes tombées lors de ces tragiques événements. Relégués
sciemment dans l’oubli. Vingt ans plus tard, l’ENTV et par ricochet le
pouvoir continuent de tourner le dos à tous les événements qui remettent en
cause la légitimité d’un régime ou qui marquent l’échec d’une
politique gouvernementale. Une stratégie qui semble fonctionner parfaitement
puisque le souvenir d’Octobre 1988 tombe dans l’oubli chaque année un peu
plus. Les jeunes, aujourd’hui, ne savent pratiquement rien de ces tragiques
événements et Amina, Hamid, Mourad, Riad et Salim illustrent parfaitement cet
état de fait au demeurant préjudiciable à la mémoire collective. Mais la
machine ne semble pas fonctionner, et heureusement d’ailleurs, avec d’autres
jeunes. Karim avait quatre ans au moment des faits. «L’image d’une foule
déchaînée qui pillait les magasins des Galeries algériennes à El- Harrach
est restée gravée dans ma mémoire», témoigne-t-il d’emblée. C’est
cette même image que nous retrouverons dans toutes les villes d’Algérie lors
des manifestations. Avec le recul «je compris que le peuple avait faim», note
ce diplômé en informatique de gestion employé dans une entreprise privée.
«Continuité d’un régime»
Si pour certains, Octobre 1988 a marqué une nouvelle étape au plan politique,
économique et social de l’Algérie, Karim, lui, refuse d’adhérer à cette
théorie et surtout de parler d’«acquis d’Octobre 1988». «De quelle
ouverture démocratique parle-t-on ? A qui veuton faire croire qu’il y a eu
après Octobre 1988, un pluralisme politique ?». Pour lui, ces événements
sont un coup monté par le pouvoir de l’époque. «De pluralisme politique, le
pouvoir a créé des partis pour identifier les opposants, avoir un œil sur eux
et mieux les dompter. Et d’acquis démocratique, nous avons un champ
audiovisuel toujours fermé et une kyrielle de quotidiens dits «indépendants»
qui ne sont là que pour faire passer les messages propagandistes du pouvoir»,
regrette Karim avant d’ajouter : «Les jeunes, eux, ne pensent qu’à fuir le
pays car ils ont compris qu’ils ne peuvent pas compter sur l’Etat pour s’en
sortir». Résultat des courses : marasme social, pauvreté, cherté de la vie,
chômage et harraga à l’appel. En somme, «tous les ingrédients sont réunis
pour provoquer un deuxième 5 Octobre», soutient-il. Un avis qu’il partage
avec Rachida, sa collègue de travail qui pense, elle, que l’Etat continue d’ignorer
le peuple et fait semblant de ne pas comprendre les jeunes d’aujourd’hui qui
ont «des idées universelles, sont ouverts sur le monde et veulent tout
simplement vivre comme les autres jeunes des autres pays». Plus fataliste,
Karim estime que «les événements d’Octobre ont assuré la continuité du
régime». Il relève néanmoins que «vingt ans après le 5 Octobre 1988,
certains aspects ont changé. Les députés touchent désormais 30 briques et la
situation du simple citoyen algérien continue d’aller de mal en pis».
L. M.
BAB-EL-OUED «CHOUHADA», 20 ANS APRÈS
Lifting architectural et des jeunes en proie à la malvie
Le 5 Octobre 1988, alors que rien n’annonçait l’explosion populaire qui
allait se produire, Bab-el-Oued a été dévasté en quelques heures. Aujourd’hui,
vingt ans après, «Bab-el-Oued chouhada» n’a pas changé pour ses habitants.
Dans ce quartier populaire, bien qu’il ait pansé ses blessures, les jeunes
parlent toujours de mal-vie. Les habitants de ce quartier, surpris par le
déchaînement populaire, ont vécu une semaine dominée par la violence durant
laquelle les jeunes et les moins jeunes sont sortis en masse dans la rue.
Aujourd’hui, vingt ans après le vent de révolte qui a soufflé sur ce
quartier, à l’instar des autres communes de la capitale, la population n’a
rien oublié de ces journées désormais ancrées dans la mémoire collective.
Bab-el-Oued, dimanche 28 septembre 2008, en cette matinée du vingt-huitième
jour du Ramadan, le marché grouille déjà de monde. Ici, les activités sont
immuables, et rien n’a changé depuis les deux dernières décennies, où l’activité
commerciale reste importante. Aucune trace de l’explosion populaire de
l'époque, et rares sont les habitants qui en parlent encore. Ce quartier
populaire a, semble-t-il, pansé ses blessures. Bab-el-Oued «chouhada» a
pourtant été encore meurtri et martyrisé durant ces dernières années.
Décennie noire, les inondations de novembre 2001 et le tremblement de terre de
2003. Ces évènements dramatiques ont aussi fait que la configuration de cette
partie de la capitale a changé. Ceux qui, à l’époque, étaient de jeunes
collégiens et lycéens sont devenus aujourd’hui des hommes et des femmes,
gravés en eux et à jamais les stigmates d’une semaine pas comme les autres.
Ceux qu’on a interrogés se souviennent et insistent pour dire que «c’est
comme si c’était hier». Pour la plupart d’entre eux, tout a commencé par
des rumeurs qui ont circulé à travers les lycées et collèges de la capitale,
un mois après la fin des grandes vacances de l’année 1988. C'était la
dernière année du lycée, se rappelle Mohamed, résidant dans un quartier
limitrophe à Bab- el-Oued. Les préparatifs du bac, le dernier virage avant la
fac et le rêve d’un avenir prometteur, cet élève, qui avait brillamment
réussi son cursus scolaire, était la fierté de toute sa famille. «Je me
souviens comme si c'était hier, j'avais 17 ans et je fréquentais le lycée
Ibn-Khaldoun de Miramar (Raïs-Hamidou), la veille, l'hebdomadaire Algérie
Actualitéavait été retiré des étals, l'article “censuré” circulait
pourtant. Nous étions jeunes et nous faisions seulement semblant de comprendre
le sens et la portée de l'article critiquant le pouvoir politique et la cause
de sa censure», se rappelle, en souriant, Mohamed. «Nous ne savons pas à ce
jour, comment ni à l’initiative de qui, une marche a été improvisée mais
cela nous amusait. A chaque tournant, on se disait que les policiers allaient
nous intercepter. Sur le chemin qui nous menait à une destination inconnue, la
maison de jeunes ‘’Jeunesse 2000’’, située au niveau de la corniche de
Raïs-Hamidou, a été le théâtre d’actes de vandalisme et de pillage commis
par des jeunes qui se sont mêlés à la marche», ajoutera notre interlocuteur.
Mohamed nous racontera leur arrivée à Bab-el-Oued et l'affrontement avec les
policiers qui s'en est suivi. Il parlera même de «baptême du feu», allusion
aux balles tirées et bombes lacrymogènes. Ses camarades évoquent aussi les
scènes de violence et de pillage du Souk-el-Fellah de Malakof, de la SNTA et de
la Sonipec de Bab-El-Oued en passant par les Galeries algériennes. Vingt ans
après, Mohamed, comme bon nombre de ses camarades, a achevé ses études
universitaires et fondé un foyer. Pour lui, rien n'a changé dans le quartier
qui a encore connu les mêmes affres et malheurs suscités par l'injustice
sociale. Il dira, vingt ans après le jour où il a couru jusqu’à perdre
haleine avec des gamins de son âge dans les rues dévastées de Bab-el-Oued,
que les jeunes d’aujourd’hui vivent le même désarroi que celui vécu par
leurs aînés. «Les hitistes de l'époque ont été remplacés par des jeunes d’aujourd’hui»,
dira un autre jeune de Bab-el- Oued. Mais Bab-el-Oued n’est plus le même,
beaucoup de ses habitants sont partis. Certains ont été emportés par les eaux
lors des inondations de novembre 2001, d’autres relogés dans d’autres
quartiers suite à l’effondrement des habitations anciennes. Au niveau de la
rue Mira, un boulevard a été aménagé sur le front de mer après les
inondations. Sur la plage de Kaâ- Essour, les familles viennent flâner l’été
jusque tard dans la nuit, profitant de la brise marine. Plus haut, la bâtisse
du Souk-el-Fellah, premier lieu saccagé dans la nuit du 4 au 5 octobre, abrite
un hôtel de police. Plusieurs immeubles ont été détruits au niveau de la rue
Rachid-Kouache, remplacés par des jardins publics. L’ombre des jeunes
«révoltés» de l’époque planera toujours sur ces lieux. Mohamed et ses
camarades de l’époque n’arriveront jamais, confient-ils, à oublier le
jeune Aidoudi et les autres fauchés par les balles sous leurs yeux et Fatah,
devenu handicapé moteur, qui vend des cigarettes à la sortie d’un café.
F.-Zohra B.
Le 5 Octobre 1988...
au Palais du gouvernement
Le Palais du gouvernement, siège de l’exécutif gouvernemental depuis l’Indépendance,
a été converti en quartier général du parti FLN au début de la deuxième
moitié de la décennie 1980. Toutes les structures bureaucratiques du parti ont
été regroupées, à cette époque, dans cet édifice, certainement pour donner
un meilleur ascendant au parti unique qui s’est toujours lamenté de la
marginalisation dans laquelle il a été acculé par le pouvoir administratif. L’installation
de l’ex-secrétariat permanent du parti, organe de direction, dans les locaux
du palais, devait être un message pour marquer la primauté du FLN dans un
contexte caractérisé par des luttes internes autour de réformes politiques et
économiques que l’Algérie s’apprêtait à mettre en œuvre en pleine
crise, provoquée par l’effondrement des prix du pétrole. Une crise qui a bel
et bien montré que le sort de l’Algérie est suspendu à la rente
pétrolière. Ce constat amère, valable jusqu’à aujourd’hui, n’a
malheureusement jamais servi de leçon à nos gouvernants. Alors que les
responsables du parti unique s’agitaient autour de la préparation du 6e
congrès qui devait se tenir au mois de novembre 1988, les grèves, qui n’étaient
pas autorisées, éclataient un peu partout. Le malaise était à son comble. La
SNVI, ex-Sonacome, qui vivait des moments cruciaux, paralysée par des arrêts
de travail incessants et prolongés depuis le début du mois de septembre,
faisait l’objet de palabres interminables entre Algériens avides de
nouvelles, y compris dans les hautes sphères de l’ex-parti unique et de l’Etat.
La rumeur, qui, en cette époque, n’était pas «des paroles en l’air»,
constituait un moyen d’information admissible et acceptable. Certes, elle n’échappait
pas à la déformation mais dans une situation totalement opaque, cet
«informel» permettait d’assouvir quand même, le besoin intense en
informations. On entendait, parci par-là, que «quelque chose» allait se
produire sans pour autant réussir à élucider ce qui se passait réellement.
Toutefois, des signes avant-coureurs annonçaient déjà que des changements
profonds allaient se produire. De plus, faut-il rappeler que le président
Chadli Bendjedid, qui dans un discours prononcé le 19 septembre 1988 s’est
manifesté de manière tout à fait surprenante en versant de l’huile sur le
feu, voulant pourfendre les opposants aux réformes, a mis en exergue l’incompétence
et l’irresponsabilité de certains cercles du pouvoir en les accusant d’être
à l’origine des «maux» dont souffrait l’économie algérienne. Nous
sommes le 5 octobre 1988. En cette journée automnale magnifique, un soleil
radieux brille sur Alger. Il est 14h et quelques minutes passées. La
stupéfaction se lit sur tous les visages des cadres de l’ex-secrétariat
permanent du FLN. L’étonnement est à son comble. Rapidement, l’inquiétude
et l’appréhension se sont transformées en effroi. Le Palais du gouvernement
est déjà entouré de milliers de jeunes déchaînés, survoltés, surchauffés
presque hystériques et surtout déterminés à faire embraser le siège central
du parti unique. Ils surgissent de toutes les rues donnant accès au palais. Ils
sont venus, dit-on, de tous les grands quartiers d’Alger : Bab-El-Oued,
El-Biar, Soustara, Bab-El-Djedid, place des Martyrs... Ils sont là, comme s’ils
se sont donné rendez-vous en ce lieu combien symbolique pour l’Algérie des
années 1980. En ce jour mémorable du 5 octobre 1988, le Palais du gouvernement
est assiégé par une foule immense et colorée. Les manifestants, qui se
comptent par milliers dont l’âge ne dépasse pas la trentaine, ne portent ni
banderoles ni pancartes et ne clament ni slogans politiques ni autres formules
de contestation ou de revendication. Ils sont là, dans une ambiance d’effervescence
intense, pour saccager, brûler et injurier le personnel politique de l’époque,
responsable à leurs yeux de la faillite du système. Cependant, ils ne
véhiculent pas seulement la colère et l’exaspération, mais à les entendre,
leurs clameurs et leurs hurlements ont quelque peu un lien avec les faits de l’actualité.
Certainement, ce jour-là, ils sont ensemble, ceux qui réclament le changement
et la démocratisation et ceux qui veulent tout simplement sortir de leur état
d’indigence. Les pierres pleuvent sur le palais et sur son entourage. Les
véhicules stationnés sur le bas de l’esplanade ont commencé à cramer. Les
autres, placés un peu plus haut, sont complètement cabossés. Leurs vitres et
leurs pare-brises sont brisés. Quelques jeunes emportés par leur euphorie ou
par leur colère tentent de pénétrer à l’intérieur du palais. Leurs
tentatives sont restées vaines. Quelques policiers en civil chargés de la
surveillance de l’édifice sont complètement désorientés. Leurs appels pour
obtenir de l’aide sont restés apparemment infructueux. Ils tirent en l’air
pour dissuader la foule de franchir les limites de l’enceinte officielle. A l’intérieur
du palais, le personnel est épouvanté, presque affolé et ne sachant plus quoi
faire. Le bureau du défunt Mohamed-Chérif Messaâdia, responsable du parti
unique à l’époque, est vide. Il a été appelé, dit-on, à la Présidence
pour une réunion urgente qui dure depuis ce matin. Le reste des membres de l’appareil,
hauts responsables du parti, presque tous exministres, sont désemparés, ahuris
et consternés. L’un d’eux, voyant que les services de sécurité ne
répondent pas aux multiples «SOS» qui leur sont lancés et effrayé par le
danger qui ne cesse de s’amplifier d’une minute à l’autre, ordonne à l’ensemble
du personnel de s’armer de gourdins, de bâtons et de tout autre objet pouvant
servir à se défendre, pour empêcher les assaillants de pénétrer à l’intérieur
du palais. Rares ceux qui acceptent de le faire, sa colère s’est amplifiée
jusqu’à la vocifération d’obscénités et de grossièretés. Quelques
adolescents qui tentent de s’introduire en se faufilant entre les véhicules
sont vite maîtrisés par certains policiers de garde, aidés par une partie du
personnel, ils sont ensuite attachés, tabassés, entassés les uns sur les
autres et enfermés dans un cagibi situé juste à l’entrée. Cette situation
troublante et chaotique a duré plus de trois heures. Il est 17 h et quelques
minutes, la foule commence à s’effriter, certains jeunes agissant en groupes
continuent toujours à lancer sporadiquement des pierres. Alger la Blanche,
survolée de temps à autre par un hélicoptère, est toute en fumée. Les rues
sont désertes et chargées de gravats, de décombres, de détritus et de
débris de toutes sortes. Les véhicules carbonisés ne cessent de dégager une
odeur irritante. La révolte s’est atténuée mais des soubresauts dans les
quartiers environnants continuent à prolonger l’écho de la «journée».
Quelques fonctionnaires, notamment certaines femmes voyant la situation s’apaiser,
se sont aventurés à l’extérieur par la petite porte du haut du palais, en s’engouffrant
dans certaines ruelles pour espérer rejoindre leurs domiciles. A ce moment, l’annonce
de l’arrivée des parachutistes est accueillie avec un immense soulagement,
comme une sorte de délivrance à l’intérieur du palais. En quelques minutes,
les chars se sont positionnés et ont encerclé tout l’édifice. Plus personne
n’osait s’exposer aux militaires qui ont réussi très rapidement à imposer
un silence de morts dans les parages. Une centaine de fonctionnaires de l’appareil
central du parti, de peur d’être agressés, ont choisi de passer la nuit à l’intérieur
même de leurs bureaux. A la tombée de la nuit, Alger, débarrassée du vacarme
de la journée, semble retrouver son calme habituelle. La perplexité et les
incertitudes d’un avenir devenu subitement flou, l’impression attristante
que «quelque chose» vient de changer et que les temps futurs ne seront plus
jamais comme ils étaient, est fortement présente dans les esprits des
«fidèles» à l’exparti unique qui s’apprêtent à dormir sur leurs
fauteuils complètement affligés par une journée mémorable. Au lendemain du 5
octobre 1988, ce déluge populaire si impressionnant s’est dégonflé
rapidement comme pour laisser place à la rhétorique habituelle. Le parti FLN,
fortement ébranlé mais encore résolu, tente de minimiser les conséquences de
cet «ouragan» qui, quoiqu’on dise, a révolutionné certains principes et
pratiques que certains avaient intérêt à maintenir tels qu’ils avaient
été considérés des années auparavant. Quelques mois plus tard, le parti
FLN, affaibli par les évènements d’Octobre et rendu injustement responsable
de l’échec du système, il est délogé du Palais du gouvernement et vidé de
ses cadres et de son personnel. C’est la fin d’une période qui a débuté
juste après 1962 et le début d’une autre, pour un parti politique, qui bien
que malmené à plusieurs reprises au cours de son histoire, il est toujours
parvenu à résister et à survivre aux «chocs violents» qui ont secoué
parfois assez fortement le système politique algérien. Cependant, après avoir
annoncé pompeusement sa rénovation dès 1990, le FLN s’est recroquevillé
sur lui-même pendant toute une décennie avant de se réveiller à partir de
1999 mais sans pour autant se débarrasser de son archaïsme d’avant- 1988 et
de ses pratiques désuètes donnant tout à fait raison au politologue français
Maurice Duverger qui disaient que «comme tous groupes humains, les partis sont
conservateurs, ils ne changent pas facilement leurs structures même si l’évolution
les y pousse». N’ayant jamais accepté de tirer les leçons de son passé, de
faire son «mea-culpa» et de se moderniser, pourtant, dans l’intérêt de
tout un pays, le parti FLN, toujours récalcitrant et coriace, continue aujourd’hui
comme hier à couver l’autoritarisme combien désastreux d’un système voué
à la faillite.
Abdelkader Larbi
BAB-EL-OUED SE SOUVIENT TOUJOURS DE LUI
Il était une fois Noureddine «Ras Kabous»
Parler des évènements d’Octobre 88 à Bab-el-Oued et ne pas évoquer
Noureddine Khallout connu sous «Ras Kabous» (tête de pistolet), c’est en
occulter une partie importante. Le personnage n’est plus de ce monde. Il est
décédé en 2003, emportant avec lui sa souffrance.
Abder Bettache - Alger (Le Soir) - Que ce soit à la place des
Trois-Horloges, à la Bazetta (Saïd-Touati) ou au boulevard Abderrahmane-Mira,
«Noureddine Ras Kabous» reste une légende dans la mémoire de «ouled»
Bab-el-Oued. Dans ce quartier populaire de la capitale, son nom revient chaque
année lors de la commémoration des évènements d’Octobre. Aujourd’hui
disparu, vingt ans après, le nom de «Ras Kabous» est étroitement lié aux
tragiques évènements d’Octobre 88. Victime de ces faits, il n’a cessé de
son vivant de revendiquer réparation. Le personnage, très connu dans l’Algérois,
était porté comme étant mort sous la torture qu’il a subie de la manière
la plus barbare. Depuis, il n’avait cessé de l’affirmer publiquement, qu’il
ne peut plus avoir de rapports sexuels avec sa femme, qu’il ne peut plus
connaître de plaisir. «Son souffle lui a été coupé», témoigne-t-on.
Fervent supporter de l’USM Alger, «Ras Kabous» avait tourné le dos depuis
quelques années aux erreurs de sa jeunesse. Une année avant l’éclatement
des évènements d’Octobre, il trouve un boulot au sein de la société
«Copemat» comme mécanicien. Le tournant de sa vie ? C’était en octobre
1988, lorsqu’il avait été «identifié» par les émeutiers. Son tort ?
«Les policiers sont venus directement chez moi pour avoir été un ancien
repris de justice». Selon des témoignages, «c’est suite au vol d’un
pistolet au commissariat de Bab-el-Oued, que Ras Kabous avait d’ailleurs
restitué, qu’il a été porté sur la liste des personnes ciblées». «Dès
qu'on m'avait pris de chez moi, on a tout de suite commencé à me tabasser sans
même me parler. J'ai vu toutes les tortures possibles et inimaginables.»
Gêné, Noureddine racontait difficilement son histoire.«On m'a complètement
dévêtu. On m'a fait le coup de l'échelle. On m'a saucissonné sur un banc et
maintenu aussi par des menottes aux pieds. Mes tortionnaires ne cessaient de me
viser le sexe par leurs coups. Ils ont atteint ma dignité. On m'a fait asseoir
sur des bouteilles. Ils m'ont enfoncé leurs matraques. On m'a castré»,
racontait-il les vingt jours de tortures subies. Sa disparition avait fait le
tour de Bab-el-Oued en particulier et d’Alger en général. Le 3 novembre 88,
il est remis à sa famille la nuit. Une fois chez lui, il est comme un «ancien
moudjahid». «J'avais reçu beaucoup de visites dont celle de TF1. Les
policiers qui m'ont torturé furent révoqués. A l'hôpital, des personnalités
sont venues me voir dont l'ancien ministre de l’Intérieur Lakhdiri. Ils m'ont
tous promis qu'ils m'aideraient et que je devais considérer ce qui s'était
passé comme un accident et que rien ne me manquerait. Mais aujourd'hui je reste
toujours dans la même situation de misère, oublié. Ce qui me fait mal au cœur,
c'est qu'on a inscrit mes sévices au registre de l'accident de travail. Mes
allocations, je ne les perçois pas comme victime d'Octobre ! J'aurais
préféré qu'ils me tuent, m'enlèvent un bras, un pied ou me paralysent, mais
pas me castrer. Je traîne de dépressions en crises. Avec tout ce que j'ai
subi, je ne reste qu'un pauvre misérable. Et pourtant, je ne demande qu'un toit
et du travail pour faire vivre ma famille.» Ne faisant plus partie de ce monde,
Noureddine «Ras Kabous» a laissé derrière lui une femme et une fille
adoptive. La famille Khallout réside toujours dans un taudis à Aïn Benian.
A. B.
ANOUAR BENMALEK PARLE D’OCTOBRE 1988
«Une sombre magouille d’apprentis sorciers incompétents»
Octobre 1988, c’est déjà si loin, vingt ans. Chez nombreux, il ne
subsiste qu’en vagues réminiscences, parfois en rien qu’une sorte de
brusque et filante rupture dans l’univers linéaire d’alors. Anouar
Benmalek, mathématicien, nouvelliste et écrivain, s’interdit, lui, de se
complaire dans une attitude détachée. On comprend, chez lui, cet
«entêtement» à revisiter constamment ce douloureux épisode de l’histoire
contemporaine. «Octobre 1988 m’a fait accéder à l’âge adulte
politique», avoue-t-il. Nul doute. Anouar Benmalek, contrairement à d’autres,
ne s’est pas contenté de lire en intellectuel la tragédie d’octobre 1988.
Il a été acteur engagé, tant la répression et la torture le rebutaient au
plus haut point. Avec quelques camarades, il a fondé le Comité national contre
la torture qu’il a animé en tant que secrétaire général jusqu’en 1991.
Il a énormément écrit. Dans la presse et dans des tribunes libres.
Inlassablement, il a lutté pour que justice soit faite. Il ne lâche toujours
pas prise. On le découvre aussi lucide qu’il l’était au moment des
évènements, aussi jaloux de sa cause et aussi engagé.
Entretien réalisé par Sofiane Aït Iflis
Le Soir d’Algérie : Octobre 1988, c'était le soulèvement populaire.
C'était également la répression féroce dont le pouvoir avait abusé pour
rétablir l'ordre. Vingt ans après, quelle appréciation faites-vous de ces
évènements qui ont marqué un tournant dans l'histoire contemporaine du pays ?
Anouar Benmalek :
Pendant longtemps encore, s’affronteront en
Algérie les tenants de la création ex nihilo des émeutes d’Octobre 1988 et
de leur manipulation par de sombres officines du pouvoir et ceux, moins nombreux
il est vrai, de l’explosion populaire spontanée engendrée uniquement par la
grave détérioration des conditions économiques et sociales que connaissait l’Algérie
à cette époque de chute des cours du pétrole, de pénuries récurrentes des
produits de première nécessité, de totale incompétence de l’administration
et de la provocation insupportable que constituaient la corruption et la
prédation ostensible des richesses du pays par les membres de la caste
dirigeante et de ses satellites. Je ne trancherais pas entre les uns et les
autres à l’aide, par exemple, d’arguments historiques nouveaux ou de
témoignages inédits (ou, mieux, d’aveux…) d’acteurs du pouvoir alors en
place. Je pencherais plutôt pour une synthèse des deux explications. D’abord,
un complot médiocre de certains clans du pouvoir en vue de créer une agitation
dans le pays destinée à dire au clan opposé : «Attention, je vais te montrer
une partie de ma capacité de nuisance si tu refuses d’accorder, à moi et à
ceux que je représente, la part qui me revient de droit dans la nouvelle
redistribution de la rente, tant symbolique que financière, que tu te permets d’envisager
sans mon accord !» Ensuite, des émeutes censées n’être qu’un moyen de
pression et, donc, supposées «contrôlées et contrôlables», qui échappent
brusquement à leurs instigateurs et deviennent un moyen d’expression inédit
et violent des frustrations et des aspirations d’une bonne partie de la
jeunesse algérienne, prise au piège d’un système en bout de course qui ne
lui offre plus comme perspective d’avenir que désespoir et chômage, cela
sans que, paradoxalement, cette même jeunesse ne manifeste de demandes
explicites de plus de démocratie politique et, encore moins, d’instauration
du multipartisme ! En résumé, pour faire simple : une sombre magouille d’apprentis
sorciers incompétents et incendiaires, débouchant sur un embrasement d’une
partie de la jeunesse et, accessoirement et bien involontairement, sur la mise
en selle du mouvement islamiste ! J’avais suivi les émeutes pratiquement de
bout en bout, comme citoyen et comme chroniqueur d’un hebdomadaire. Je me
rappelle très bien cette sensation très forte d’assister en direct à un
coup monté en train d’échapper à ses instigateurs : cette rumeur annonçant
les manifestations plusieurs jours à l’avance ; ces policiers suivant de loin
les manifestants comme s’ils avaient reçu l’ordre de n’intervenir en
aucun cas, quelles que soient les déprédations commises ; ces mystérieux
occupants de voitures noires dont parlait tout le monde et qui auraient
encouragé les émeutiers, désignant même les établissements publics à
brûler ; la brusque montée de la tension et l’intervention, comme un coup de
tonnerre, de l’armée et des services de police avec l’utilisation, sans
limites, de tous les moyens de répression : tirs à vue, emprisonnement de
jeunes Algériens par milliers, utilisation sur une large échelle de la torture
comme aux pires moments de la bataille d’Alger… J’ai eu à discuter, pour
le besoin d’un article, avec des responsables de différentes institutions
sécuritaires accusées d’avoir pratiqué la torture contre les manifestants d’Octobre
1988. Chacun de ces responsables s’échinait, dans un même mouvement, à
disculper le corps ou l’institution dont il dépendait et à insinuer
lourdement que c’était l’autre corps ou l’autre institution, perçue
comme rivale ou dirigée par un autre clan, qui était responsable de ces graves
atteintes à l’intégrité physique de citoyens algériens…
La révolte juvénile d'alors peut-elle être comprise comme une
révolution aboutie ?
Le pouvoir algérien a fait preuve, depuis les émeutes d’Octobre 1988, de sa
capacité extraordinaire à survivre à tous les coups du sort. De ce point de
vue, malheureusement, la révolte des jeunes désespérés d’Octobre n’a pas
apporté de changements structurels fondamentaux dans la manière dont ce pays
est géré depuis son indépendance. A part l’existence, largement nominale,
de partis d’opposition, le personnel politique n’a pas vraiment changé, ni
dans ses réflexes profonds de mépris du peuple, ni dans l’allégeance
habituelle qu’il doit montrer aux véritables maîtres de l’Algérie, je
veux parler d’une poignée de chefs de l’armée. Une des caractéristiques
les plus extraordinaires du pouvoir algérien (la seule, peut-être, portée à
ce point d’excellence) est sa capacité à corrompre tous ceux qui, à un
moment ou un autre, ne se trouvent pas loin de sa sphère d’influence. Un peu
à l’instar d’un trou noir dans l’espace qui avale irrémédiablement tout
astre passant dans son voisinage… Regardez un peu notre Assemblée nationale,
censée représenter l’échiquier politique national, de son extrême gauche
à sa droite islamiste conservatrice. Avez-vous déjà entendu parler d’affrontements
politiques fondamentaux dans cette enceinte ? Comment cela se fait-il que tous
ces hommes et ces femmes, si différents dans leurs idéologies, soient, au
fond, toujours d’accord pour avaliser sans rechigner les projets de loi qu’on
leur soumet ? Avez-vous déjà entendu parler d’un texte important (par
exemple, celui ayant trait à la limitation scandaleuse de la liberté de
croyance religieuse, pourtant garantie par la Constitution) proposé par le
gouvernement qui aurait été rejeté, ou simplement combattu avec acharnement
par une partie de cet hémicycle, au point de le clamer clairement et sans
ambiguïté dans les médias et de refuser de le voter ? En quoi cette
Assemblée soi-disant «multipartisane » diffère-t-elle de l’ancienne
Assemblée bénioui- oui du parti unique ? Il faut croire, malheureusement, que
les prébendes financières et politiques distribuées généreusement par le
pouvoir en place suffisent à anesthésier largement la conscience des
représentants du peuple. Les morts et les suppliciés d’Octobre n’ont pas
réussi à changer la donne fondamentale qui prévaut dans notre pays, comme,
hélas, dans tous les autres pays dits frères : immuable dans sa substance
depuis des décennies, le pouvoir dirige, le peuple subit et l’opposition dite
officielle, domestiquée et servile, applaudit à tout rompre.
La torture la plus abjecte a été pratiquée à grande échelle. Vous
avez eu, en tant qu'animateur du Comité national contre la torture, à entendre
des témoignages poignants des victimes.
Une des grandes épreuves de ma vie a été de participer, comme les autres
militants du Comité national contre la torture, à la collecte des témoignages
des torturés d’Octobre 1988. Pour moi, jusqu’alors, le mot torture faisait
d’abord référence à celle pratiquée par les militaires français sur les
maquisards algériens pendant la guerre d’indépendance. J’avais, certes, lu
les témoignages insupportables des torturés d’El-Harrach, suppliciés en
1965 par les forces de sécurité algériennes après le coup d’Etat du
colonel Boumediene. Comme bon nombre de mes concitoyens, j’avais préféré
choisir l’explication rassurante d’un «accident » de notre histoire
nationale, abominable mais limité. Je me trompais évidemment, mais je ne
savais pas encore à quel point ! Octobre 1988 (et la suite…) a révélé que
la torture et les mauvais traitements physiques demeuraient, pour une bonne
partie du régime algérien, un réflexe irrépressible et l’outil
privilégié de «gestion» de la différence et de la dissidence politiques. Le
Cahier noir d’Octobre, publié en Algérie en 1989, recense les abominations
commises par l’armée et la police à l’encontre de la jeunesse de son
propre pays. C’est un long catalogue du calvaire vécu par les jeunes
émeutiers, allant de la baignoire et de l’électricité au viol et à la
castration par le biais du tiroir refermé violemment sur le sexe. C’est un
document important à double titre : contre l’oubli de la parole des victimes,
et contre l’oubli des crimes des tortionnaires. Dans un pays comme le nôtre,
les crimes dont on ne se souvient pas sont ceux-là qui se répètent ! C’est
pour cela que j’ai pris l’initiative de «republier » sur Internet ce
Cahier noir d’Octobre et ses témoignages déchirants sur l’ignominie qui a,
durant ces journées de 1988, profondément avili le visage de notre pays. L’avenir
d’une nation ne se construit pas sur le déni du passé. L’amnésie
volontaire (synonyme, chez nous, du mot amnistie) consiste à ignorer
dangereusement la profondeur de la blessure du corps social. Celle-ci, traitée
par l’humiliation de l’oubli imposé, finit inévitablement par s’envenimer
et se transformer en une gangrène funeste.
Il n'y a eu, à notre connaissance, aucune poursuite engagée, encore
moins de procès contre les auteurs de ces tortures. Comment expliquez-vous cela
?
Une suite de petits textes votés à la sauvette par un parlement aux ordres a
abouti, assez rapidement après Octobre 1988, à un mélange d’amnistie de
jure et de facto. Le résultat, en termes pratiques, aboutit, d’une part, à
ce qu’aucun tortionnaire officiel ne puisse être poursuivi pour ses crimes ;
et, d’autre part, à ce que les victimes d’Octobre, quand elles réussissent
à faire reconnaître par l’Etat algérien la réalité du préjudice subi,
sont indemnisées (et bien chichement) comme accidentés du travail ! Vous avez
bien lu : accidentés du travail… Les victimes, dont certaines sont mutilées
à vie, ressentent évidemment bien douloureusement l’ironie cruelle de cette
catégorisation administrative : accidentés… du travail des forces de
sécurité !
Vous avez eu à prendre la parole publiquement et à écrire énormément.
Mais cet engagement actif est demeuré quasi solitaire. Ils n'étaient pas
nombreux, les intellectuels, à user des instruments qui sont les leurs pour
dénoncer la torture. Avaient-ils peur ou ne prenaient- ils pas seulement
conscience de l'étendue du drame ?
Ils n’ont pas été rares, pourtant, les Algériens et les Algériennes qui se
sont élevés en leur temps contre la torture et les atteintes contre les droits
de l’homme et de la liberté en Algérie. Un certain nombre d’entre eux l’ont
même payé de leur vie. A ceux-là, on ne rendra jamais assez hommage.
De tout temps, on a soutenu un peu trop légèrement en Algérie que les
intellectuels, les journalistes et les artistes ne remplissaient pas leur devoir
envers leur nation, alors que tant d’entre eux ont été assassinés, ces
dernières années, dans une relative indifférence, parfois dans des conditions
épouvantables, pour des idées qu’ils pensaient justes et porteuses de
progrès social. Le drame est que la plupart d’entre eux ne sont même pas
considérés par le peuple pour lequel ils se sont sacrifiés comme des martyrs
de la démocratie ou des héros à ériger en exemple de probité et de courage
civique à la jeunesse algérienne tellement en mal de repère !
Qu'a-t-il manqué, selon vous, à Octobre 1988 pour véritablement
révolutionner les mœurs politiques en Algérie ?
Notre pays fait partie d’une aire civilisationnelle pour laquelle les idées
de démocratie politique, d’alternance pacifique au sommet de l’Etat, de
tolérance et d’acceptation des minorités, politiques ou autres, sont, au
fond, des concepts radicalement nouveaux. Le monde arabe, historiquement,
considère avec fatalité (et, disons-le tout net, avec une certaine
complaisance dans la résignation) que le chef est, par définition, celui qui
détient la force, que détenir la force donne le droit d’en abuser, et que le
seul moyen de changer de chef est l’usage de la violence et non les moyens
pacifiques de l’élection démocratiquement contrôlée. De là, une
conséquence néfaste, et, à peu près acceptée jusqu’à présent par la
société arabe : le chef se voit presque en calife disposant de tous les droits
quasi divins que lui procure le contrôle des organes de coercition de l’armée
et de la police, en particulier celui de se maintenir le plus longtemps possible
au pouvoir par tous les moyens légaux ou illégaux ! En réalité, il n’y a
plus d’illégalité stricto sensu puisque le chef définit lui-même le
contenu de la légalité ! Chez nous, par exemple, les fraudes électorales ne
suscitent pas l’indignation massive qu’elles devraient provoquer. Il semble
presque aller de soi que l’administration ne puisse se prévaloir de la
neutralité prévue par la Constitution pendant les élections, mais soit
obligée de se mettre au service des basses besognes du pouvoir en place. Cela
ne choque pas autant que cela devrait. Dans le monde arabe, nous avons, pour
parler un peu brutalement, les pouvoirs politiques que nous méritons ! C’est
cela qui, à mon sens, explique qu’Octobre 1988 n’ait pas suffi pour changer
de régime : manquait l’essentiel, c’est-à-dire une envie irrésistible de
plus de démocratie par la majorité du peuple alors que seule une minorité
désirait ardemment cette démocratie et se battait pour elle. C’est un
constat amer, je le reconnais, mais que la suite des évènements (comme la
fascination d’un pan entier de notre société pour les méthodes autoritaires
des partis islamistes) semble conforter.
Vous demeurez, vingt ans après, marqué par les évènements d'Octobre
1988. Vous n'avez pas, si l'on peut dire, tourné la page. Ce passé fait partie
de votre présent. Vous portez toujours un regard lucide mais surtout critique.
Est-ce à dire que vous saisissez dans le vécu algérien présent quelques
ingrédients qui ont fait éclore Octobre 1988 ?
D’une manière très brutale, Octobre 1988 m’a fait accéder à l’âge
adulte politique, je veux dire par là que j’ai compris une fois pour toutes
que nous ne pouvions plus rien attendre du régime pervers qui dirigeait l’Algérie
et que c’était à nous, citoyens ordinaires, d’agir pour changer, ne
serait-ce que de très peu, la lamentable situation de handicapés civiques qui
était notre lot en tant qu’Algériens. L’exemple des jeunes torturés qui
avaient accepté de témoigner à visage découvert contre leurs tortionnaires m’a
permis également de dépasser un peu la peur paralysante que j’éprouvais
alors, comme tout un chacun, devant les organismes de sécurité de notre pays,
si redoutés parce que trop souvent au service du pouvoir au lieu de l’être
à celui du pays. Ce passé, ainsi que les terribles années de terrorisme qui
ont suivi, fait partie, évidemment, de mon présent d’intellectuel et d’écrivain.
Ces évènements si douloureux irriguent, d’une manière profonde,
pratiquement tous mes livres et l’ensemble de ma réflexion.
S. A. I.
ENTRETIEN AVEC ME SALAH HANNOUN, AVOCAT, DÉFENSEUR DES DROITS DE L’HOMME
«La justice algérienne n’était pas en mesure d’engager de réelles
poursuites judiciaires»
Le 5 Octobre 2008. Date historique qui fait revivre la mémoire sur des
événements tragiques et douloureux vécus par les Algériens, à la suite d’une
explosion sociale sans précédent. Vingt ans après Octobre 1988, la plaie est
encore ouverte. Toute la lumière n’est pas encore faite au sujet des morts,
des disparus, des blessés et des torturés de cette tragédie. L’impunité
est la règle adoptée par le pouvoir politique et juridique sur ces
événements. Faisant de ce dossier son cheval de bataille à l’époque, la
Ligue algérienne des droits de l’homme a constitué une commission d’enquête
sur les atteintes aux droits de l’homme. Mais hélas, force est de constater
que la crise était beaucoup plus importante pour que la justice ouvre ses
portes aux enquêteurs. Mis à part quelques procès qui se sont déroulés à
Annaba et Aïn-Defla et d’autres régions du pays, où des peines d’emprisonnement
ont été prononcées contre des émeutiers, le verrouillage a été toutefois
total pour ce qui est de la condamnation des éléments des forces de l’ordre,
responsables de la torture. L’avocat Hocine Zahouane dénonçait déjà, à l’epoque,
la «dérive de la justice». 721 personnes ont été, en effet, jugées par des
tribunaux de flagrant délit. Des verdicts étaient vivement rejetés par la
société et les instances de défense des droits de l’homme. Malgré toutes
ces protestations, le ministre de la Justice de l’époque, M. Mohamed- Cherif
Kharroubi, avait déclaré que les prévenus ont été jugés «selon la
procédure légale normale, mais toujours en séances spéciales», en raison du
«nombre de détenus et du climat qui imposait qu'on fasse vite». A la veille
du 34e anniversaire du 1er Novembre 1954, le même ministre décida de remettre
en liberté provisoire toutes les personnes arrêtées pendant les émeutes. Et
c’est ainsi que le dossier fut définitivement clos, au niveau de la justice.
Vingt ans plus tard, nous apportons, dans cet entretien, le regard d’un jeune
avocat, étudiant en droit en 1988, dont le chemin emprunté s’est inscrit
dans les valeurs de la justice sociale, prônée par les révoltés d’Octobre
88, dont il faisait partie.
Entretien réalisé par Rosa Mansouri
Le Soir d’Algérie : 20 ans sont passés sur les événements du 5
Octobre 1988 et la justice algérienne n’a pas livré tous ses secrets sur
cette tragédie. Les crimes sont restés impunis à ce jour. Est-ce qu’il y a
une raison juridique pour expliquer cette impunité ?
Me Salah Hannoun : Les événements d’Octobre 1988 restent une plaie saignante
dans l’Algérie postindépendance. Ils représentent aussi un certain repère,
dans notre tentative de compréhension de la suite des événements
politico-sécuritaires ayant ensanglanté l’Algérie depuis. Dans la même
lignée de la réaction du pouvoir, face à certains événements politiques d’avant
1988, («Tafsut imazighen» en 1980, création de la Ligue des droits de l’homme
en 1985, événements de Constatine en 1986, etc.), la répression était
inéluctable, car elle constitue le prolongement de la politique liberticide
engagée par le pouvoir algérien depuis l’indépendance. Et comme dans toute
dictature qui ne se respecte pas, en Algérie, l'impunité est érigée comme
mode de gouvernance. Un pouvoir sans légitimité populaire, imposé par les
chars, n’a que faire des notions universelles que sont la vérité et la
justice. Des notions qui sous-tendent politiquement et judiciairement une
réelle démocratisation de la vie politique, avec une véritable séparation
des pouvoirs et une concrétisation, de fait et de jure, de toutes les
prérogatives régaliennes qui reviennent constitutionnellement aux trois
pouvoirs.
Le ministre de la Justice, M. Ali Benflis, installé le 23 novembre, juste
après les événements, avait donné des instructions aux procureurs généraux
pour porter, devant les tribunaux, les affaires de torture de jeunes
manifestants. Pourquoi la justice n’a-t-elle pas exécuté ses ordres ?
A démarrer du postulat de base que M. Benflis ait été, un tant soit peu, de
bonne foi dans sa demande (le code de procédure pénale lui permet de faire ces
demandes), on est en droit de s’interroger, dans l’absolu, quant à la
pertinence desdites demandes dans un système complètement fermé et obsolète.
M. Benflis était ministre d’un gouvernement, vitrine constitutionnelle d’un
système militaire, ayant ordonné de tirer à balles réelles et de pratiquer
la torture sur des jeunes. On ne voit pas comment ce même système se fera
hara-kiri en demandant à la justice de faire son travail. En plus de cela, dans
le contexte de l’époque de parti unique/inique, n’oublions pas que la
justice n’était qu’une fonction, conformément à la Constitution,
programme de 1976. En 1988, il n’était pas encore question, dans la norme
constitutionnelle, de la notion de pouvoir judiciaire. Cela signifiait que la
justice avait comme objectifs de contribuer à la réalisation des objectifs de
la révolution socialiste. Traduit en termes claires, cela donnera : «Les
luttes démocratiques sont des luttes réactionnaires portant atteinte à la
révolution et aux constantes nationales… » Pour la vérité historique,
politiquement, M. Benflis, et la justice algérienne avec, n’étaient pas en
mesure d’engager de réelles poursuites judiciaires contre un arbitraire d’Etat
exécuté par les «troupes», mais théorisé par des commanditaires bien assis
dans leurs confortables fauteuils de pouvoir.
A ce jour, la liste définitive des victimes est restée secrète dans les
bureaux du département de l’Intérieur. Pourquoi la justice n’a pas exigé
cette liste et la rendre publique, pour lever l’équivoque sur le nombre des
victimes, qui peut atteindre 1 000 personnes ?
Dans tous les systèmes répressifs des dictatures, il y a une réelle
répartition des tâches. La hiérarchisation de la fonction répressive, avec
son entretien en privilèges, est une donne importante sur laquelle sont
édifiés ces systèmes. Le socle de l’arbitraire d’Etat, ce n’est pas
simplement le théoricien, mais aussi l’exécutant. Sans les milliers d’agents
de la Sécurité militaire, les «chefs» ne pourront aucunement maintenir le
pays sous leur chape de plomb. Sans la justice, la répression des militants
politiques et des «émeutiers» n’aurait pas l’effet dissuasif de la
légale détention. Durant les événements d’Octobre 1988, la propagande
officielle justifiait la répression par son laconique «rétablissement de l’ordre
public». Pour ce faire, les forces de l’ordre sont assujetties au sacrosaint
principe de «la légalité» qui les oblige à respecter la norme juridique
dans leurs interventions. Dans cette logique, il est donc important de minimiser
au maximum le nombre des victimes et l’ampleur des dégâts humains. Que l’Etat
avoue avoir tué mille personnes pour rétablir l’ordre public, cela porte un
nom : «Répression planifiée et généralisée à grande échelle». Et c’était
vraiment le cas. Même dans une dictature, y a certaines limites qui ne sont pas
franchies. Sauf quand l’Etat algérien reconnaît, en avril 2002, dans une
ordonnance présidentielle, que pour le parachèvement de l’identité
nationale, il a fallu assassiner 123 jeunes et en blesser des centaines d’autres.
Il fallait l’oser. C’est chose faite.
R. M.
PEU D’OUVRAGES ONT ÉTÉ CONSACRÉS AU 5 OCTOBRE 1988
Tout n’a pas encore été dit
Les évènements du 5 Octobre 1988 sont l’une des pages importantes de l’histoire
contemporaine de l’Algérie. Mais combien sont-ils les auteurs, les
essayistes, les journalistes et historiens qui ont consacré un ouvrage à cette
date ?
Lyès Menacer - Alger (Le Soir) - Pourtant, cette date est considérée comme
le point de départ de ce qui est appelé le multipartisme, ou l’ouverture
démocratique, en Algérie. Le 5 Octobre a mis à nu la politique du régime
algérien, consistant à user de la torture pour faire taire les voix
discordantes, en bafouant les principes élémentaires des droits de l’homme.
Et c’est sur ce point qu’ont été axées les productions écrites des rares
auteurs qui ont abordé ce dossier qui comprend jusqu’à maintenant de
nombreuses zones d’ombre qui méritent d’être explorées. Le
journaliste-chroniqueur du quotidien Le Matin, aujourd’hui suspendu, Sid-Ahmed
Semiane, est revenu sur ces évènements avec des témoignages poignants sur ce
qu’était la violence du pouvoir à l’égard des jeunes. L’auteur de
Octobre : ils parlent, paru aux éditions Le Matin en 1998, a tenté de
recueillir un maximum de témoignages aussi poignants les uns que les autres. Il
fera parler des victimes de la torture dont certains gardent un handicap
physique et mental pour le restant de leur vie, des journalistes ayant vécu ces
moments de douleur et de révolte populaire, et aussi des hommes politiques qu’ils
soient, à cette époque, au pouvoir ou dans l’opposition. Des artistes ont,
eux aussi, témoigné de ce qu’étaient la révolte et la répression du
régime qui n’a pas cessé de qualifier le 5 Octobre de chahut de gamins. Ce
propos a donné naissance à un livre du journaliste-écrivain Abed Charef,
intitulé Octobre, un chahut de gamins. Le livre est paru aux éditions Laphomic
en 1990, soit deux ans après le déroulement des évènements, où l’auteur
revient sur ce qui s’est passé dans le détail sur l’un des soulèvements
populaires qui a bouleversé l’histoire contemporaine de l’Algérie. Outre
Abed Charef, le défunt sociologue algérien, M’hammed Boukhobza, assassiné
en juin 1993, a sorti un livre intitulé Octobre 88, évolution ou rupture ?paru
aussi aux éditions Laphomic au début des années 1990.
La fiction ne s’est pas vraiment intéressée au 5 Octobre. Les romanciers
effleurent à peine le sujet dans leur production, à l’exemple d’Ahlam
Mostghanemi qui met en scène l’histoire d’un journaliste amputé d’un
bras lors de ces évènements, dans une trilogie qui retrace une partie de l’histoire
de l’Algérie des années 1945 jusqu’à 1994. Les titres des romans qui
composent cette trilogie sont : Faoud al-hawess ( L'anarchie des sens, Abir
assarrir et Dhakirat al-jassed ( Mémoire de la chair). L’écrivain
algérien Anouar Benmalek s’est aussi penché sur la question dans Le livre
noir d’Octobre 1988qu’il a publié en collaboration avec l’ensemble des
membres du Comité contre la torture dont il a été le président. Ce comité a
été mis sur pied au lendemain du 5 Octobre et avait rédigé un rapport
détaillé sur la torture dont ont été victimes les jeunes et les graves
dépassements des services de sécurité qui tiraient à balles réelles, comme
cela était le cas en Kabylie en 2001, sur des jeunes révoltés. Dans son
livre, Octobre, paru en décembre 1988 chez les éditions Laphomic, soit deux
mois à peine après ces douloureux évènements, le journaliste-écrivain Abed
Charef dira que «l’histoire du 5 Octobre reste à écrire. Elle le sera un
jour, car elle a coûté trop cher. Non pas seulement en termes matériels, mais
surtout en termes de traumatismes collectifs profonds et indélébiles, parce
que gravés dans les mémoires par les souffrances et les pertes humaines…».
Vingt ans après la publication de ce livre, les gens de la plume ne semblent
pas inspirés par les émeutes du 5 Octobre 1988. La hydre islamiste, qui a
endeuillé l’Algérie au lendemain de ces émeutes, ne serait-elle pas
derrière le «désintérêt» des auteurs, des journalistes et des
universitaires, dont la majorité des productions évoquent la violence
islamiste des années 1990 plus que tout autre évènement de l’histoire de l’Algérie
post-indépendance ?
L. M.
COMITÉ DES CITOYENS POUR LA DÉFENSE DE LA RÉPUBLIQUE
5 Octobre 1988 : le devoir de mémoire
Il y a vingt ans, des jeunes se sont révoltés. Beaucoup moururent en
martyrs de la liberté, contre un pouvoir autiste, pour réclamer leurs droits,
plus de justice sociale et de libertés. Un fol espoir naquit, un espoir de
démocratisation de la vie politique, d’ouverture vers des libertés
authentiques. Il n’en fut malheureusement rien. Le même espoir renaquit en
1991 avec la mobilisation citoyenne pour défendre la République, puis en 2001
avec les mouvements citoyens des arouch. Las, le système resta plus que jamais
figé, instaurant une démocratie de façade. Le terrorisme islamiste fit le
reste avec ses horribles massacres, enfonçant l’Algérie dans les gouffres de
l’horreur et de l’incertitude. Vaincu par la résistance populaire et l’abnégation
des forces de sécurité, des Patriotes et des GLD, l’islamisme intégriste
cherche aujourd’hui à rebondir, aidé en cela par la compromission du pouvoir
qui l’amnistia et le lava de ses crimes, sous le couvert d’une soi-disant
réconciliation nationale ; une amnistie pour ceux-là mêmes qui voulurent
instaurer un Etat théocratique rétrograde. La jeunesse continue sa révolte et
son insoumission, allant jusqu’au sacrifice ultime à la recherche d’une vie
décente et digne. Par fidélité à la mémoire de tous les martyrs de la
liberté du 1er Novembre 1954, du 5 Octobre 1988 et d’Avril 2001, de ceux des
années sanglantes de terrorisme islamiste, nous devons poursuivre cette lutte.
Travailleurs, intellectuels, jeunes, hommes de science et de culture, syndicats
autonomes unis et solidaires, faisons converger nos efforts pour faire triompher
les libertés démocratiques et œuvrons pour un projet de société
républicain, en faisant front contre la compromission avec l’islamisme
intégriste, danger mortel pour la République.
Alger, le 3/10/2008
Le Bureau national
LES JOURNÉES D’OCTOBRE 1988
Vues d’hier et d’aujourd’hui
Par Sadek Hadjerès (ex-premier secrétaire du PAGS)
«L’intifadha» d’Octobre 1988 a été un sursaut populaire, l’explosion
d’un mécontentement accumulé. Elle a résulté de la conjonction de
problèmes de fond non résolus et de manipulations irresponsables du pouvoir.
Ces quelques journées vécues dans l’enthousiasme des jeunes, la colère et
les espoirs de toutes les générations, ont ébranlé le régime autoritaire
sur le moment et durant quelques mois. Mais la grande vague de fond n’a pu
transformer la nature et les logiques hégémonistes du système. L’édifice
oligarchique, bâti sur une combinaison de pratiques super-étatistes et d’appétits
libéraux de plus en plus sauvages, a été replâtré et repeint aux couleurs d’un
pluralisme sans démocratie. Ressenties d’abord comme exaltantes, ces
journées laissent aux Algériens qui les ont vécues un goût d’amertume. On
peut craindre dans le paysage politique actuel de redoutables rééditions des
confusions d’Octobre 1988. Le peuple exaspéré risque d’en payer les frais
et les déceptions. Des enseignements précieux sont à tirer des causes et
conséquences de ces journées et des péripéties qui les ont marquées.
Causes profondes et manipulation du mécontentement
Deux facteurs ont fait jonction au cours de la décennie 1980 : la montée du
courant néolibéral dans le monde et la gestion incohérente et parasitaire de
ses conséquences en Algérie. Au cours de l’été, un climat très lourd s’était
installé, qui rappelle par certains côtés celui d’aujourd’hui. La
dégradation économique et le mécontentement populaire s’étaient accentués
en conséquence de la déstructuration anarchique du secteur d’Etat, la chute
du prix des hydrocarbures et une politique d’endettement irresponsable. Face
à la pénurie des ressources nationales, deux clans rivaux s’étaient
constitués dans le pouvoir, sous couvert d’un conflit biaisé entre les
options étatique et privative. Chacun d’eux s’efforçait de détourner sur
le clan rival la colère résultant des méfaits auxquels ils avaient été tous
associés. Le discours du président de la République le 19 septembre était
significatif de ces tensions. Soucieux de maintenir ou de conquérir des
privilèges économiques pour eux et leur clientèle, les uns et les autres
croyaient résoudre leurs contradictions non par un débat au grand jour, mais
par des manœuvres et des diversions. Un seul point leur était commun : rien
pour les couches salariées et populaires, sinon la répression de leurs
revendications. Certains technocrates et démocrates sincères intégrés au
système appelaient à des réformes capables d’articuler positivement les
deux secteurs dans l’intérêt de l’économie nationale et de la justice
sociale. Ils seront eux-mêmes renvoyés après leur passage éphémère dans
les instances gouvernementales constituées après Octobre 1988. L’important
est que ces affrontements «au sommet» méconnaissaient la nature et la
profondeur des problèmes sociaux et politiques. Les tenants du régime avaient
cru possible de ruser avec les signaux d’alarme qui avaient jalonné la
décennie. Ainsi, le Printemps amazigh de 1980, le soulèvement de la jeunesse
de Constantine contre l’arbitraire et la mal-vie en 1986, les remous
politiques et les agissements terroristes sporadiques provoqués par les
courants islamistes, l’éclosion d’organisations et associations pour la
défense des libertés et des droits de l’homme. Enfin, la toile de fond
permanente des luttes syndicales et politiques de plus en plus structurées
après des décennies de blocages incessants et l’interdiction des
organisations de progrès dont le PAGS. C’est en particulier contre les
travailleurs et leurs organisations que le pouvoir va construire une double
machination : la première les frappant directement à la veille des
évènements, la deuxième les visant indirectement le lendemain. Les cercles
intrigants n’avaient pas prévu que la vague populaire énorme des jours
suivants allait retourner ces deux machinations contre leurs auteurs.
Le 4 octobre, coup de force antisyndical et antidémocratique
Les mois précédents, la vague revendicative était devenue plus consciente et
organisée, malgré le débile et malfaisant article 120 du FLN, les
bureaucrates soumis dans l’UGTA et la répression par toutes les polices. Les
castes dirigeantes voyaient dans cette évolution une double menace. Ce
mouvement ascendant tendait à rassembler dans l’action unie des sensibilités
politiques et identitaires que le pouvoir cherchait à diviser. De plus, les
travailleurs ne se mobilisaient pas seulement autour des problèmes sectoriels
quotidiens, ils condamnaient frontalement la politique antisociale menée contre
eux par paliers successifs depuis le milieu des années 80. Comme les courants
néolibéraux dans le monde, les décideurs prétendaient apporter des réformes
alors que leurs actes tendaient au maintien de leurs privilèges, ils bloquaient
les changements nécessaires au développement économique et social et à la
cohésion nationale. Un fait occulté officiellement et non vu ou souligné par
les analystes jette une lumière crue sur les évènements. Dans la nuit du 4 au
5 octobre, la répression s’est abattue sur le mouvement social et politique
pourtant pacifique des travailleurs. Sa brutalité a été sans précédent
depuis les coups de filet policiers qui avaient suivi le coup d’Etat du 19
juin 1965. Cette diversion grossière a ciblé massivement les cadres et les
structures d’organisation du PAGS et des syndicats actifs. Elle va fournir
après coup la preuve flagrante que des sphères officielles étaient informées
par avance des mouvements destructeurs des commandos de casseurs qu’ils
allaient tolérer le lendemain. Nous avions connu des scénarios provocateurs du
même genre à plusieurs reprises au cours des émeutes de la décennie, comme
à Constantine en 1986. Ils visaient à brouiller les pistes, isoler les
syndicalistes et le PAGS, mais ils avaient été régulièrement mis en échec
par la riposte et la solidarité populaires. Les dizaines de cadres syndicaux et
politiques arrêtés et «disparus » dans les casernes et lieux de détention
seront sauvagement torturés comme on l’apprendra seulement quinze jours plus
tard à leur libération. Leur arrestation «préventive» n’était pas
fondée sur des actes mais sur les fiches de police établies durant les années
précédentes. Certaines comportaient des erreurs grossières et ont frappé des
gens n’ayant plus d’activité militante. Certaines autorités imaginaient
faire ainsi d’une pierre deux coups. D’une part, créer un climat de danger
imminent d’agitation sociale, pour rendre plus crédibles les agissements des
commandos casseurs qu’ils avaient programmés pour le lendemain. D’autre
part, court-circuiter et neutraliser les actions démocratiquement engagées ou
prévues au grand jour par les travailleurs depuis plusieurs semaines dans la
zone industrielle et agricole de l’Est- Mitidja. Les unions locales et les
sections d’entreprise s’apprêtaient par une grande marche à faire jonction
avec les actions syndicales de la capitale. Le mouvement en cours, constructif
et rassembleur, avait mûri depuis des années en expérience et base de masse.
Il pouvait prouver que le monde du travail était capable de devenir un
catalyseur, l’exemple d’un mouvement de contestation responsable et ramifié
dans les couches populaires. Les clans influents du pouvoir n’en voulaient à
aucun prix. Depuis l’indépendance, ils préféraient avoir en face d’eux
des oppositions armées et aventureuses (quand ils ne les provoquaient pas),
sans vrai projet social et politique, estimant qu’ils les isoleraient et
détruiraient plus facilement.
Vague de fond populaire, malgré le déclenchement manipulé du 5 Octobre
Le PAGS et d’autres formations ont disposé de nombreuses données fiables sur
la première journée. Les détails continueront à être vérifiés et enrichis
par les témoignages, les recherches pluridisciplinaires, l’ouverture
(problématique) des archives ou les fuites liées aux règlements de comptes
entre officiels. Le point de départ a été le déchaînement simultané à la
mijournée de jeunes notamment adolescents dans les artères centrales de la
capitale et d’autres villes du pays. Leur déferlement n’avait rien d’un
«chahut de gamins» spontané comme l’avait qualifié un responsable FLN de l’époque.
Une grande partie de ces jeunes étaient peu ou pas du tout politisés ou
membres d’organisations, ils avaient été attirés par les rumeurs lancées
les derniers jours de septembre lorsque, avec le discours du président, le bras
de fer des «chefs» avait débordé les coulisses du pouvoir. D’autres, par
contre, avaient été recrutés et étroitement encadrés sur le terrain pour un
travail de casse sélectif dans les villes. La synchronisation, certains mots d’ordre
provocateurs proférés, les cibles des destructions, les actes de diversion
étaient orchestrés directement par des chefs de file reconnaissables à divers
indices. Le scénario était visiblement planifié en haut lieu. Les services de
sécurité, «débordés» ou sur ordre, sont pratiquement restés à distance
sans réprimer ces jeunes. Dans la brèche ainsi créée, se sont engouffrés
les jours suivants des milliers de jeunes manifestants populaires, d’une autre
qualité et d’une autre signification. Leur ouragan a gagné nombre de villes
du pays en dépit des mesures répressives. Ces jeunes exprimaient leur révolte
sans être pourtant porteurs d’un projet politique démocratique et social
précis. A ce stade, l’immense majorité des manifestants, inorganisés et de
sensibilités idéologiques variées, unis par leur colère et leur soif de
justice, occupaient la rue selon des solidarités de proximité (quartiers,
associations, etc). Leurs heurts avec la police ont été de plus en plus
réprimés, des centaines d’entre eux ont perdu leur vie et des milliers
blessés. Ils ne sont pas à confondre avec une troisième vague de
manifestants, entrés en lice dans les derniers jours à la suite de tractations
du pouvoir impliquant une ou des mouvances islamistes. Animés par le même
sentiment de révolte, ils étaient minoritaires mais relativement structurés
et regroupés idéologiquement. Les militants d’opposition organisés ont
manifesté leur présence ou leur absence sur le terrain selon les orientations
et analyses propres de leurs formations respectives. L’Exécutif national du
PAGS, après que les dizaines de cadres eurent été arrêtés ou recherchés
dans la nuit du 4 au 5, a donné pour sa part à ses militants des directives
précises et offensives. Comme de multiples témoignages récents me l’ont
confirmé, elles ont été appliquées malgré de nombreuses coupures de
contacts avec la même abnégation qu’à Constantine deux ans auparavant.
Elles n’appelaient pas seulement à la nécessaire vigilance pour préserver
les structures de l’organisation, mais surtout à la participation physique et
au travail de responsabilisation politique partout où se déployaient les
jeunes. Des membres de la direction exécutive ont maintenu les contacts avec la
base y compris en assumant les rencontres prévues auparavant, même sur des
lieux inattendus où se déroulaient des affrontements. Ce sont des camarades
avec l’appui des travailleurs qui ont protégé, par la persuasion ou par la
force, des usines et établissements d’intérêt public contre les
destructions, comme au complexe Pompes et Vannes de Berrouaghia et plusieurs
autres entreprises dans le pays.
Désarroi du pouvoir et son repli tactique pour une trompeuse issue de
crise
L’ampleur nationale et la tournure prise par le mouvement de révolte ont
affolé l’ensemble des composantes du pouvoir. Certains d’entre eux se sont
mis en quête cette fois de voies vers «l’apaisement », mais ont persisté
dans les démarches d’apprentis sorciers tournant le dos aux problèmes de
fond. Ils ont engagé des tractations dont une partie seulement est connue à ce
jour, avec des leaders de courants islamistes, dont un officiel responsable des
services de sécurité s’était vanté alors à un de nos camarades détenus
«qu’ils mangeaient dans sa main». Cette mouvance dans sa majorité était
encore organiquement à l’état de nébuleuses structurées autour des
prêches de certaines mosquées. La mission attendue de ces jeunes ainsi
embrigadés était de canaliser le bouillonnement massif des manifestants.
Accompagnés par leur leader charismatique qui s’est retiré avant l’arrivée
du cortège à Babel- Oued, leur cortège ainsi que la masse des manifestants
présents sont tombés dans le piège et la provocation classiques de tout temps
à travers le monde. La manœuvre a débouché sur un massacre perpétré dans
des conditions qui restent à éclaircir, avec les fusillades émanant des
détachements militaires appelés à renforcer ou remplacer les forces de police
débordées Le pouvoir a dû brusquement reculer parce qu’ils n’avait
trouvé dans le peuple et même dans la «classe politique» qui lui était
acquise, aucun écho favorable à leurs tours de passe-passe, aucune force
capable de les soutenir dans l’épreuve. Le FLN comme facteur de mobilisation
s’est évaporé sur le terrain. L’institution militaire engagée comme
dernier recours venait d’épuiser son crédit et ne tenait plus à continuer
de «porter le chapeau » de la répression. Le courant islamiste ne faisait pas
encore le poids face à l’élan d’une jeunesse qui le plaçait en
porte-àfaux, sa mise en selle sur la scène politique par le pouvoir lui-même
n’aura d’impact que l’année suivante.
Fragilisé par l’indignation nationale et internationale, le pouvoir assis sur
l’arbitraire des armes reconnaissait implicitement à travers le discours
télévisé du chef de l’Etat et pour la première fois depuis l’été 1962,
le bien-fondé de la protestation populaire et de sa soif de liberté et de
justice. Il promettait de corriger le déficit démocratique devenu criant et
dangereux pour la nation. Un courant favorable à l’évolution des
institutions s’est dégagé à travers l’adoption, quelques mois plus tard,
d’une nouvelle Constitution proclamant des principes démocratiques. Tout le
monde sait que le pluralisme formel instauré sera vidé de contenu
démocratique et social en l’espace de deux ans. Un exemple, un de plus à
élucider, est hautement emblématique de la transition sabordée, l’usage de
la torture. La Constitution de 1989 a vigoureusement condamné et interdit la
torture, mais tous les membres du Comité d’action large et actif contre la
torture mis sur pied après les révélations d’Octobre 1988, ont été soit
assassinés dans des conditions obscures soit contraints à l’exil.
Vingt ans après, que restet-il d'Octobre 1988 ?
Plus que le souvenir de la révolte d’Octobre, il reste les enseignements de
la tragédie des années 1990 et de ses séquelles. Le grand changement espéré
n’a pas eu lieu parce que, pendant ces journées ou plus tard, les causes
profondes qui ont généré la révolte d’Octobre 1988 n’ont pas été
traitées, et encore moins extirpées, elles ont même été aggravées par la
détérioration du contexte international. A l’autoritarisme et aux
machinations du pouvoir, premier responsable des déboires vécus par l’Algérie,
la société et ses organisations politiques et sociales n’ont pu opposer une
résistance à la fois unie et consciente, s’exprimant dans un projet
politique et de société alternatif et rassembleur. Divisées et politiquement
non préparées par les décennies de mentalités et de parti uniques, il leur a
manqué au moment crucial la capacité théorique et pratique de déjouer les
ruses du pouvoir et d’imposer une alternative commune constructive.
Deux défaillances se sont conjuguées
La première, foncière et structurelle, est celle des autorités dans leurs
responsabilités étatiques. La seconde est liée à l’impréparation
idéologique et politique de la société. Ce double déficit, sensible à la
veille et lors du déclenchement de ces journées, a créé la confusion
politique qui a marqué leur déroulement, puis leur dénouement. Un de ses
indices les plus forts a été l’acharnement avec lequel les clans au pouvoir,
juste avant les évènements, ont réprimé le monde du travail, ses forces
syndicales et politiques, qui sans cela étaient potentiellement en mesure de
peser sur les évolutions dans le sens des libertés et droits démocratiques,
de l’intérêt et de la cohésion nationale. Vieille politique réactionnaire
et conservatrice hantée par le spectre du communisme et cherchant à tout prix
à enfermer les forces de libération sociale de toutes obédiences dans un
«cocon de chrysalide» ! Les orientations antipopulaires, sous des formes
subtiles ou brutales, s’accentueront pour déboucher après 1990 sur la
tragédie nationale dans le nouveau contexte du basculement du rapport de force
international. C’est le moment de rappeler les résultats de l’aventurisme
politique que nombre de gouvernants arabes tout comme les cercles
réactionnaires des Etats-Unis ont largement pratiqué, en exploitant les
faiblesses et divisions idéologiques des peuples. Le désastre algérien était
déjà en germe dans les péripéties d’Octobre 1988. Certains des cercles qui
ont procédé au coup de force antidémocratique préliminaire du 4 octobre ont
continué, quand les manifestations populaires sont devenues incontrôlables, à
vouloir faire porter aux progressistes la responsabilité des évènements,
qualifiés «d'insurrectionnels». Ils voulaient ainsi à la fois justifier leur
répression sauvage et ouvrir la route aux noyaux islamistes, même les plus
extrémistes en les instrumentalisant. Assistons-nous aujourd’hui à un début
de retour du balancier ? Y aura-t-il prise de conscience des courants politiques
et idéologiques qui ont été trompés et l’ont payé cher ? Se dirige-t-on
à travers les luttes en cours vers la construction persévérante de l’unité
d’action démocratique et sociale et des moyens d’organisation capables de
faire progresser une dynamique des changements radicaux ? Tirer les
enseignements d’Octobre 1988 pourrait y contribuer.
S. H.
3 octobre 2008
PARTI UNIQUE, EDGA, SOUK-EL-FELLAH
La fin d’une époque
Un mythe disparaît ! L’emblème du monopole de l’Etat décline à l’aube
d’une nouvelle ère qui s’ouvre pour les Algériens. Depuis quelques jours
déjà, les rues d’Alger frémissent, ravagées par l’écho retentissant d’une
guerre sans nom. Première séquence d’une nuit pas comme les autres. Le 5
Octobre : un événement historique. Le bilan des affrontements est affligeant.
Des centaines de morts et des dégâts irréversibles pour certaines
infrastructures étatiques estimés à plusieurs milliards de dollars.
De Bab-el-Oued, Kouba… au Ruisseau
Ce jour-là, les émeutiers, réunis depuis le matin, finissent par se lâcher.
A 12h, la chasse à l’étatique est ouverte. Les voitures officielles, les bus
de la RSTA… sont coursés avant d’être saccagés puis brûlés. De
Bab-el-Oued, El-Biar, Kouba… Alger implose. De partout, ils marchent dans un
même sinus, sur les traces des despotes. La veille au soir, des émeutiers
s'étaient déjà attaqués à la mairie de Bab-el-Oued. Depuis une semaine, la
grève paralyse la zone industrielle comprise entre Rouiba et Reghaïa, à l'est
d'Alger. La suppression d'une prime de jouet de 100 DA par enfant allouée aux
travailleurs de la Société nationale de véhicules industriels (SNVI,
ex-Berliet) est à l'origine d'un conflit social qui se répand comme une
traînée de poudre aux autres entreprises. A quoi s'en prenaient les
manifestants ? 20 ans après. Alger garde en mémoire les actes de vandalisme et
la destruction de tout ce qui a représenté les privations et l’arbitraire.
Une cible particulière. Les Galeries algériennes puis les Souk-el-Fellah sont
mis à sac par les enfants d’Octobre. Aux symboles : commissariats de police,
banques, agences d'Air Algérie, entreprises de distribution des Galeries
algériennes, les grands magasins d'Etat tels que les Souk-el- Fellah, Monoprix…
et les locaux du FLN. Beaucoup le paieront de leur vie. L’accumulation des
frustrations et des brimades a eu l’effet d’une bombe à retardement. Les
seuls espaces de libre expression à l’époque sont les stades. On y scandait
le mal-être, le chômage, la cherté de la vie... et les pénuries.
Semoule, conserves et Stan Smith
Pourtant, les produits ne manquent pas dans les stocks et dans les entrepôts
des entreprises chargées de leur distribution. Au même moment, des tonnes de
semoule moisissent dans les hangars de la Sempac, la société d’Etat qui
détient le monopole de la fabrication et de la distribution de la semoule.
Beaucoup se souviennent aujourd’hui encore des jeunes de Bab-el-Oued
brandissant les baskets de marque «Stan Smith», après avoir dévasté le
Monoprix du quartier. Qui n'a pas vu des enfants courir les bras chargés de
boîtes de tomate en conserve une fois à la sortie du Souk-el-Fellah de
Ruisseau.
L’effondrement du mur FLN
Un tournant décisif dans l’histoire de l’Algérie. Le parti unique. Même
si les choses n’ont pas réellement changé, Octobre 1988 a permis l’émergence
du multipartisme. Une exigence. Le parti unique, en l’occurrence le FLN,
devait céder de son monopole. Nonobstant, la présence d’un contre-pouvoir
autorisé à pratiquer une activité politique à l’échelle nationale n’a
jamais pu fonctionner. Ce contre-pouvoir que l’on pensait exercer à l’avènement
du multipartisme et du pluralisme, laissant penser à une ouverture pour
l'institution de la démocratie qui allait mettre fin au système du parti
unique, était en fait qu’un leurre !
Samira Hadj Amar
Vingt ans de on-dit et de non-dits
Beaucoup a été dit, écrit, à propos de cette date du 5 Octobre 1988.
Un événement diversement apprécié.
Octobre 88, une intifadha…
Pour l’opinion publique, ce fut une explosion, un déchaînement du peuple qui
a exprimé, certes violemment, son mécontentement, ses frustrations, le
mal-vivre, le rasle- bol général. Une expression confuse, doublée de l’irrationalité
du désespoir, pour un universitaire- écrivain, Anouar Benmalek. Une intifadha
de la jeunesse, en quête de dignité, selon l’ancienne militante trotskyste
et secrétaire générale du Parti des travailleurs, Louisa Hanoune.
Une insurrection morale ou «chahut de gamins»
Un rejet du système en place. Pour le défunt sociologue M’Hamed Boukhobza,
«un moment d’extériorisation (…), un moment de contestation sociale d’une
situation de crise générale latente». Une protestation contre l’exclusion,
une «insurrection morale», selon l’avocat Miloud Brahimi. Un acte immature
pour d’autres, un «chahut de gamins qui a dérapé», dira l’ancien
président de l’Amicale des Algériens en Europe, Ali Ammar.
Une manipulation !
Des manifestations spontanées pour quelques-uns et pour d’autres, a
contrario, une manipulation savamment orchestrée. Un complot, une «révolution
de palais», une occasion pour les clans, réformateurs et conservateurs, de
régler leurs désaccords importants dans la rue, par masses populaires
interposées. Une manipulation tordue, une embrouille aux résultats incertains
pour ses instigateurs.
Une rupture, un sursaut démocratique !
Le 5 Octobre 1988 a été également considéré comme l’aboutissement d’un
long parcours de luttes pour la démocratie, le multipartisme et la
libéralisation. Une rupture qui a permis à la presse libre, «notre plus belle
conquête», selon l’écrivain et journaliste Lazhari Labter, de se
développer. Une rupture qui a débouché sur la fin de l’unicité partisane,
un multipartisme et une modification du paysage institutionnel. Vers une
mutation encore inachevée vers la démocratie, ainsi que la consolidation de l’emprise
islamiste et islamisante sur la société.
Un «immense ratage»
Cela même si la mémoire générale, non encore défaillante, ne fait
aucunement cas de telles revendications démocratisantes par les manifestants.
Et parce qu’il n’a pas été suivi par la suite par un renouvellement réel
du personnel politique, Octobre 1988 fut aussi un «immense ratage», selon le
défenseur des droits de l’homme, Miloud Brahimi. Un link entre la démocratie
et ces manifestations populaires que des acteurs politiques et non des moindres
contestent.
Une revendication de la société ? Non, selon Bouteflika
Le peuple a «été sorti», «poussé dans des émeutes», selon le président
de la République qui a, en 2006, estimé que «c’est à tort que les
évènements d’Octobre ont été présentés comme une révolution
démocratique. Il n’y a pas dans l’Algérie à la fin de la décennie 1980
de demande pressante de démocratie politique émanant de secteurs importants de
la société, animés par des organisations politiques suffisamment structurées
et implantées pour se présenter comme une alternative au pouvoir politique en
place».
Les contradictions systémiques dans la rue, selon Ouyahia
Autre avis, synthèse de tous les on-dit et non-dits à propos de ces
évènements, celui de l’actuel chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia. «C’est
une vaste manipulation, ce n’est pas un sursaut démocratique», dira le
secrétaire général du RND. Selon lui, il «y avait des manœuvres d’appareil
car Chadli a voulu opérer des changements. Les contradictions systémiques
internes se sont soldées dans la rue». Et Ahmed Ouyahia d’ajouter : «C’est
vrai qu’il y avait une soif de changement dans la société, mais ce n’est
pas la rue qui a ramené le pluralisme.»
Une réalité encore à percevoir
D’une explosion de ras-le bol, un chahut de gamins, une manipulation ou un
sursaut démocratique, les appréciations ont été nombreuses à propos de ces
évènements. A-t-on dit tout ou a-t-on tout dit ? Acteurs politiques ou
observateurs patentés n’ont pas encore réussi à lever le voile sur cet
événement surprenant à bien des égards. Qu’est-ce qu’Octobre 1988 ?
Vingt ans d’on-dit, de non-dits sont passés, la réalité de cet événement
reste encore à apprécier.
Chérif Bennaceur
Nombre de lectures : 2746
|