
Dossier : 5 OCTOBRE 1988, 5 OCTOBRE 2008 La colère détournée
Que peut évoquer le 5 Octobre pour un jeune qui, à l’époque, avait 16 ans ? Lorsqu’on pose la question à Sofiane, il répond que, de cette journée, il ne garde pas beaucoup de souvenirs. Lycéen sans problèmes au Lycée El-Mokrani d’El-Biar, il s’est réveillé le 6 octobre à une réalité qu’il appréhendait difficilement à l’époque.
Nawal Imès - Alger (Le Soir) - Ses parents parlaient de
révolte, de saccage, de scènes de violence et il était curieux de comprendre
ce qui se passait. A El-Biar, le quartier où il résidait, il a découvert pour
la première fois des chars et des militaires. Postés dehors, ces militaires
ont frappé l’imaginaire de l’adolescent. Il semblait enfin mesurer l’ampleur
de ce qui était en train de se passer. Passant outre l’interdiction de
sortir, il a sillonné son quartier et s’est même «aventuré» à Ben
Aknoun. Devant son lycée, il a rencontré des amis qui ne comprenaient pas qu’il
puisse ne pas se sentir concerné par ce qui se passait. Non, répond-il, je me
sentais concerné mais dépassé. Tant de violence de part et d’autre l’a
déstabilisé. Les récits que lui font ses amis le laissent sans voix. Des
jeunes ont pillé, brûlé. Des policiers leur ont tiré dessus. Sofiane est
révolté. Il comprend la haine que peuvent ressentir des jeunes envers les
symboles de l’Etat. Sous son air BCBG, il a, lui aussi, beaucoup de griefs
contre «le pouvoir». Ayant appris que ses camarades ont décidé de descendre
à Bab-el-Oued, fief de la contestation, il décide de ne pas rester en marge d’un
événement qui, visiblement, allait faire basculer l’Algérie. Dans ce
quartier mythique, il constate l’ampleur des dégâts. La vision est
apocalyptique : des magasins sont brûlés, des débris de verre jonchent le
sol. Un vrai décor de guerre. Sofiane qui comprend que «les choses ne seront
plus jamais pareilles» rentre chez lui sans avoir participé à aucune
manifestation. Se considère-t-il pour autant comme quelqu’un qui a vécu ces
évènements ? Sans hésitation, il répond par l’affirmative. «Le 5 Octobre,
ce n’est pas juste le fait d’avoir cassé un Monoprix ou un Souk-el-Fellah.
C’est plus que ça. C’est un état d’esprit. C’est l’espoir que les
choses changent. C’est la certitude que plus rien ne sera pareil. Lorsqu’on
a 16 ans, on croit au changement. On croit aux révolutions. Moi, j’ai
vraiment cru que cette révolte allait changer l’Algérie», dit-il. Vingt
années plus tard, que reste-t-il de toutes ses croyances ? «Evaporées !»
répond-il désabusé. Sofiane, qui a suivi des études en commerce, est aujourd’hui
cadre dans une multinationale. Marié et financièrement à l’aise, il garde
un arrière-goût d’amertume lorsqu’il parle des évènements du 5 Octobre
1988. Il pense que, finalement, les choses n’ont pas tellement changé et que
la colère des jeunes a finalement été détournée. La démocratie ? Avec un
rictus, il répond «mais de quelle démocratie parlez-vous ? Avec des
élections truquées, des électeurs qui boudent les urnes et pour couronner le
tout un président qui veut modifier la Constitution pour briguer un troisième
mandat, nous nageons en plein délire. C’est une mascarade dans laquelle
chacun est tenu de jouer un rôle». Le 5 Octobre, une «révolution» pour rien
? C’est visiblement ce que pense Sofiane, un adolescent qui a bien mûri mais
qui, surtout avec du recul, jette un regard pas du tout optimiste sur l’avenir.
N. I.
FUSILLADE AU NIVEAU DE LA DGSN
La responsabilité des islamistes ?
10 Octobre 88. La capitale est en pleine ébullition. Les
émeutes durent depuis cinq jours. Les islamistes, jusque-là totalement en
marge de la «révolte», tentent de récupérer le mouvement. Ils appellent à
une marche sur Babel- Oued. Place Ouanouri- Mohamed, à quelques mètres de la
DGSN, tirs de feu. Panique générale. Parmi les victimes, un rédacteur de
presse. Sid Ali Benmechiche, journaliste à l’APS (Algérie presse service),
tué par une balle perdue. Il est 14h30min. La marche à laquelle ont appelé
les activistes islamistes, à leur tête Ali Benhadj, a démarré depuis la
mosquée de Ruisseau (les Annassers). Objectif : récupérer le mouvement de
révolte des jeunes et se placer en alternative. Selon des témoignages, il n’
y a pas eu d’unanimité entre les dirigeants islamistes quant à «l’opportunité
et la nécessité d’organiser une marche sur Bab-el-Oued.» «Cheikh Sahnouni
de la Rabita avait signifié aux organisateurs son refus de prendre part à la
manifestation tout en les invitant à procéder à son annulation»,
souligne-t-on. Refus catégorique des radicaux. La manifestation est maintenue.
Le mot d’ordre a fait le tour de la capitale depuis l’aube. Des appels ont
été lancés dans plusieurs mosquées de la capitale, notamment celles des
quartiers populaires. La manifestation a été entamée après la prière du
Dohr. Destination : la mosquée Sunna de Bab-el-Oued. Les activistes islamistes
ne veulent pas rater l’occasion. Ils veulent créer l’événement en ce
cinquième jour des émeutes d’Octobre 88. Il est 14h45min. Les manifestants
se trouvent à la sortie de la place des Martyrs. Dans quelques minutes, ils
vont longer le boulevard Ben- Boulaïd. Le siège de la DGSN constitue un
passage obligé. Celui-ci se trouve au niveau de la place Ouanouri-Mohamed, à
quelques encablures du lycée Emir-Abdelkader. Le siège de la Sûreté
nationale est quadrillé par l’armée. La tension monte d’un cran. Soudain,
un coup de feu. Une première balle, et une fusillade éclate. Le feu est
partout. La panique est générale. Les premières victimes sont à terre. Parmi
elles, un journaliste. Il s’agit de Sid Ali Benmechiche, exerçant à l’APS.
Le reporter en charge de couvrir la manifestation se trouvait en tête de la
manifestation depuis son début. Une balle perdue l’atteint mortellement.
Selon des sources, ils sont au moins cinq personnes à avoir trouvé la mort
lors de cette fusillade. Les blessés, quant à eux, se comptent par dizaines.
Les islamistes en tirent les dividendes. Ils se présentent en victimes. C’est
le début de la récupération du mouvement d’Octobre. Moins d’une année,
le parti dissous voit le jour. Vingt années après, certains habitants du
quartier, rencontrés sur les lieux, se rappellent cette triste journée. «On
ne s’attendait pas à cette tragédie. C’est à cet endroit où est tombé
le journaliste. Au départ, on croyait qu’il s’agissait d’un journaliste
étranger.» Les journalistes étrangers, faut-il le rappeler, étaient nombreux
à faire le déplacement à Alger pour couvrir la révolte d’Octobre 1988. Le
journaliste algérien n’a pas été identifié sur place. On ne connaissait
pas son nom. Ce n’est que quelques heures plus tard qu’on a réussi à
identifier la victime. Ceci étant, dans les conclusions d’un rapport publié
le 19 novembre 1988, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme
(LADDH) a rappelé aux autorités judiciaires «le droit des familles des
personnes décédées de mort violente de faire procéder aux autopsies des
corps». «La famille du journaliste de l’APS, Sid-Ali Benmechiche, a fait une
demande en ce sens et n’a pu l’obtenir malgré les assurances de plusieurs
hauts responsables, dont au moins deux ministres», rappelle l’auteur et
journaliste Abed Charef dans Algérie 88, un chahut de gamins ?
Abder Bettache
LES JEUNES ET LES ÉVÉNEMENTS D’OCTOBRE 1988
Une date symbole en voie de disparition de la mémoire collective
Ils ont entre 18 et 24 ans. Lycéens, étudiants à l’université
ou chômeurs, ils parlent des événements du 5 Octobre 1988. Il y a vingt ans,
certains n’étaient pas encore nés. D’autres trop jeunes pour s’en
souvenir. Mais que savent-ils réellement de ces manifestations ? Que
représente cette date pour eux ? Que leur a-t-on raconté ? De simples
questions que nous leur avons posées, histoire de savoir, si 20 ans après les
tragiques événements les jeunes continuent de perpétuer le souvenir de la
«mémorable» révolte de leurs aînés.
Lotfi Mérad - Alger (Le Soir) - «Je sais surtout que cette
année-là (1988), il y avait des problèmes entre les politiques et le peuple
et qui ont conduit à un soulèvement populaire et des émeutes», répond
innocemment Amina. Hormis cette laconique phrase, cette lycéenne avoue ne rien
connaître de cette date en dépit «des explications de mon père où il nous
arrive d’en débattre en famille». Souvent, c’est un documentaire sur l’Algérie
diffusé sur une chaîne de télévision étrangère qui provoque le débat
«intergénérationnel» dans cette famille d’intellectuels. Mais le débat
reste confiné dans les murs du salon de la maison familiale puisque reconnaît
Amina «les événements d’Octobre 1988 ne constituent nullement le sujet de
mes discussions avec mes amies ou camarades de classe». Un aveu que confirment
sans équivoque la plupart de ses congénères. Hamid, Mourad, Riad et Salim
sont tous d’accord pour dire que «l’amère réalité de notre vécu ne nous
laisse pas le temps de parler histoire encore moins de politique». Ces jeunes d’un
quartier populaire d’Alger se retrouvent souvent pour palabrer. De tout et de
rien et «ni dans ce tout encore moins dans ce rien, la politique trouve une
place», tranche Hamid, l’aîné de la groupie, un chômeur dépité. Force
est de constater malheureusement qu’un fossé de plus en plus profond se
creuse entre la génération 1988 et celle des années 2000. Et à la terrible
quinzaine noire de terrorisme, s’ajoute le rôle de désinformation des
médias lourds plus particulièrement l’unique chaîne de télévision
publique. Celle-ci se contente d’évoquer succinctement cette page de l’histoire
récente de l’Algérie, vraisemblablement par acquit de conscience envers les
centaines de victimes tombées lors de ces tragiques événements. Relégués
sciemment dans l’oubli. Vingt ans plus tard, l’ENTV et par ricochet le
pouvoir continuent de tourner le dos à tous les événements qui remettent en
cause la légitimité d’un régime ou qui marquent l’échec d’une
politique gouvernementale. Une stratégie qui semble fonctionner parfaitement
puisque le souvenir d’Octobre 1988 tombe dans l’oubli chaque année un peu
plus. Les jeunes, aujourd’hui, ne savent pratiquement rien de ces tragiques
événements et Amina, Hamid, Mourad, Riad et Salim illustrent parfaitement cet
état de fait au demeurant préjudiciable à la mémoire collective. Mais la
machine ne semble pas fonctionner, et heureusement d’ailleurs, avec d’autres
jeunes. Karim avait quatre ans au moment des faits. «L’image d’une foule
déchaînée qui pillait les magasins des Galeries algériennes à El- Harrach
est restée gravée dans ma mémoire», témoigne-t-il d’emblée. C’est
cette même image que nous retrouverons dans toutes les villes d’Algérie lors
des manifestations. Avec le recul «je compris que le peuple avait faim», note
ce diplômé en informatique de gestion employé dans une entreprise privée.
«Continuité d’un régime»
Si pour certains, Octobre 1988 a marqué une nouvelle étape au plan politique,
économique et social de l’Algérie, Karim, lui, refuse d’adhérer à cette
théorie et surtout de parler d’«acquis d’Octobre 1988». «De quelle
ouverture démocratique parle-t-on ? A qui veuton faire croire qu’il y a eu
après Octobre 1988, un pluralisme politique ?». Pour lui, ces événements
sont un coup monté par le pouvoir de l’époque. «De pluralisme politique, le
pouvoir a créé des partis pour identifier les opposants, avoir un œil sur eux
et mieux les dompter. Et d’acquis démocratique, nous avons un champ
audiovisuel toujours fermé et une kyrielle de quotidiens dits «indépendants»
qui ne sont là que pour faire passer les messages propagandistes du pouvoir»,
regrette Karim avant d’ajouter : «Les jeunes, eux, ne pensent qu’à fuir le
pays car ils ont compris qu’ils ne peuvent pas compter sur l’Etat pour s’en
sortir». Résultat des courses : marasme social, pauvreté, cherté de la vie,
chômage et harraga à l’appel. En somme, «tous les ingrédients sont réunis
pour provoquer un deuxième 5 Octobre», soutient-il. Un avis qu’il partage
avec Rachida, sa collègue de travail qui pense, elle, que l’Etat continue d’ignorer
le peuple et fait semblant de ne pas comprendre les jeunes d’aujourd’hui qui
ont «des idées universelles, sont ouverts sur le monde et veulent tout
simplement vivre comme les autres jeunes des autres pays». Plus fataliste,
Karim estime que «les événements d’Octobre ont assuré la continuité du
régime». Il relève néanmoins que «vingt ans après le 5 Octobre 1988,
certains aspects ont changé. Les députés touchent désormais 30 briques et la
situation du simple citoyen algérien continue d’aller de mal en pis».
L. M.
BAB-EL-OUED «CHOUHADA», 20 ANS APRÈS
Lifting architectural et des jeunes en proie à la malvie
Le 5 Octobre 1988, alors que rien n’annonçait l’explosion
populaire qui allait se produire, Bab-el-Oued a été dévasté en quelques
heures. Aujourd’hui, vingt ans après, «Bab-el-Oued chouhada» n’a pas
changé pour ses habitants. Dans ce quartier populaire, bien qu’il ait pansé
ses blessures, les jeunes parlent toujours de mal-vie. Les habitants de ce
quartier, surpris par le déchaînement populaire, ont vécu une semaine
dominée par la violence durant laquelle les jeunes et les moins jeunes sont
sortis en masse dans la rue. Aujourd’hui, vingt ans après le vent de révolte
qui a soufflé sur ce quartier, à l’instar des autres communes de la
capitale, la population n’a rien oublié de ces journées désormais ancrées
dans la mémoire collective. Bab-el-Oued, dimanche 28 septembre 2008, en cette
matinée du vingt-huitième jour du Ramadan, le marché grouille déjà de
monde. Ici, les activités sont immuables, et rien n’a changé depuis les deux
dernières décennies, où l’activité commerciale reste importante. Aucune
trace de l’explosion populaire de l'époque, et rares sont les habitants qui
en parlent encore. Ce quartier populaire a, semble-t-il, pansé ses blessures.
Bab-el-Oued «chouhada» a pourtant été encore meurtri et martyrisé durant
ces dernières années. Décennie noire, les inondations de novembre 2001 et le
tremblement de terre de 2003. Ces évènements dramatiques ont aussi fait que la
configuration de cette partie de la capitale a changé. Ceux qui, à l’époque,
étaient de jeunes collégiens et lycéens sont devenus aujourd’hui des hommes
et des femmes, gravés en eux et à jamais les stigmates d’une semaine pas
comme les autres. Ceux qu’on a interrogés se souviennent et insistent pour
dire que «c’est comme si c’était hier». Pour la plupart d’entre eux,
tout a commencé par des rumeurs qui ont circulé à travers les lycées et
collèges de la capitale, un mois après la fin des grandes vacances de l’année
1988. C'était la dernière année du lycée, se rappelle Mohamed, résidant
dans un quartier limitrophe à Bab- el-Oued. Les préparatifs du bac, le dernier
virage avant la fac et le rêve d’un avenir prometteur, cet élève, qui avait
brillamment réussi son cursus scolaire, était la fierté de toute sa famille.
«Je me souviens comme si c'était hier, j'avais 17 ans et je fréquentais le
lycée Ibn-Khaldoun de Miramar (Raïs-Hamidou), la veille, l'hebdomadaire
Algérie Actualitéavait été retiré des étals, l'article “censuré”
circulait pourtant. Nous étions jeunes et nous faisions seulement semblant de
comprendre le sens et la portée de l'article critiquant le pouvoir politique et
la cause de sa censure», se rappelle, en souriant, Mohamed. «Nous ne savons
pas à ce jour, comment ni à l’initiative de qui, une marche a été
improvisée mais cela nous amusait. A chaque tournant, on se disait que les
policiers allaient nous intercepter. Sur le chemin qui nous menait à une
destination inconnue, la maison de jeunes ‘’Jeunesse 2000’’, située au
niveau de la corniche de Raïs-Hamidou, a été le théâtre d’actes de
vandalisme et de pillage commis par des jeunes qui se sont mêlés à la
marche», ajoutera notre interlocuteur. Mohamed nous racontera leur arrivée à
Bab-el-Oued et l'affrontement avec les policiers qui s'en est suivi. Il parlera
même de «baptême du feu», allusion aux balles tirées et bombes
lacrymogènes. Ses camarades évoquent aussi les scènes de violence et de
pillage du Souk-el-Fellah de Malakof, de la SNTA et de la Sonipec de Bab-El-Oued
en passant par les Galeries algériennes. Vingt ans après, Mohamed, comme bon
nombre de ses camarades, a achevé ses études universitaires et fondé un
foyer. Pour lui, rien n'a changé dans le quartier qui a encore connu les mêmes
affres et malheurs suscités par l'injustice sociale. Il dira, vingt ans après
le jour où il a couru jusqu’à perdre haleine avec des gamins de son âge
dans les rues dévastées de Bab-el-Oued, que les jeunes d’aujourd’hui
vivent le même désarroi que celui vécu par leurs aînés. «Les hitistes de
l'époque ont été remplacés par des jeunes d’aujourd’hui», dira un autre
jeune de Bab-el- Oued. Mais Bab-el-Oued n’est plus le même, beaucoup de ses
habitants sont partis. Certains ont été emportés par les eaux lors des
inondations de novembre 2001, d’autres relogés dans d’autres quartiers
suite à l’effondrement des habitations anciennes. Au niveau de la rue Mira,
un boulevard a été aménagé sur le front de mer après les inondations. Sur
la plage de Kaâ- Essour, les familles viennent flâner l’été jusque tard
dans la nuit, profitant de la brise marine. Plus haut, la bâtisse du
Souk-el-Fellah, premier lieu saccagé dans la nuit du 4 au 5 octobre, abrite un
hôtel de police. Plusieurs immeubles ont été détruits au niveau de la rue
Rachid-Kouache, remplacés par des jardins publics. L’ombre des jeunes
«révoltés» de l’époque planera toujours sur ces lieux. Mohamed et ses
camarades de l’époque n’arriveront jamais, confient-ils, à oublier le
jeune Aidoudi et les autres fauchés par les balles sous leurs yeux et Fatah,
devenu handicapé moteur, qui vend des cigarettes à la sortie d’un café.
F.-Zohra B.
Le 5 Octobre 1988...
au Palais du gouvernement
Le Palais du gouvernement, siège de l’exécutif
gouvernemental depuis l’Indépendance, a été converti en quartier général
du parti FLN au début de la deuxième moitié de la décennie 1980. Toutes les
structures bureaucratiques du parti ont été regroupées, à cette époque,
dans cet édifice, certainement pour donner un meilleur ascendant au parti
unique qui s’est toujours lamenté de la marginalisation dans laquelle il a
été acculé par le pouvoir administratif. L’installation de l’ex-secrétariat
permanent du parti, organe de direction, dans les locaux du palais, devait être
un message pour marquer la primauté du FLN dans un contexte caractérisé par
des luttes internes autour de réformes politiques et économiques que l’Algérie
s’apprêtait à mettre en œuvre en pleine crise, provoquée par l’effondrement
des prix du pétrole. Une crise qui a bel et bien montré que le sort de l’Algérie
est suspendu à la rente pétrolière. Ce constat amère, valable jusqu’à
aujourd’hui, n’a malheureusement jamais servi de leçon à nos gouvernants.
Alors que les responsables du parti unique s’agitaient autour de la
préparation du 6e congrès qui devait se tenir au mois de novembre 1988, les
grèves, qui n’étaient pas autorisées, éclataient un peu partout. Le
malaise était à son comble. La SNVI, ex-Sonacome, qui vivait des moments
cruciaux, paralysée par des arrêts de travail incessants et prolongés depuis
le début du mois de septembre, faisait l’objet de palabres interminables
entre Algériens avides de nouvelles, y compris dans les hautes sphères de l’ex-parti
unique et de l’Etat. La rumeur, qui, en cette époque, n’était pas «des
paroles en l’air», constituait un moyen d’information admissible et
acceptable. Certes, elle n’échappait pas à la déformation mais dans une
situation totalement opaque, cet «informel» permettait d’assouvir quand
même, le besoin intense en informations. On entendait, parci par-là, que
«quelque chose» allait se produire sans pour autant réussir à élucider ce
qui se passait réellement. Toutefois, des signes avant-coureurs annonçaient
déjà que des changements profonds allaient se produire. De plus, faut-il
rappeler que le président Chadli Bendjedid, qui dans un discours prononcé le
19 septembre 1988 s’est manifesté de manière tout à fait surprenante en
versant de l’huile sur le feu, voulant pourfendre les opposants aux réformes,
a mis en exergue l’incompétence et l’irresponsabilité de certains cercles
du pouvoir en les accusant d’être à l’origine des «maux» dont souffrait
l’économie algérienne. Nous sommes le 5 octobre 1988. En cette journée
automnale magnifique, un soleil radieux brille sur Alger. Il est 14h et quelques
minutes passées. La stupéfaction se lit sur tous les visages des cadres de l’ex-secrétariat
permanent du FLN. L’étonnement est à son comble. Rapidement, l’inquiétude
et l’appréhension se sont transformées en effroi. Le Palais du gouvernement
est déjà entouré de milliers de jeunes déchaînés, survoltés, surchauffés
presque hystériques et surtout déterminés à faire embraser le siège central
du parti unique. Ils surgissent de toutes les rues donnant accès au palais. Ils
sont venus, dit-on, de tous les grands quartiers d’Alger : Bab-El-Oued,
El-Biar, Soustara, Bab-El-Djedid, place des Martyrs... Ils sont là, comme s’ils
se sont donné rendez-vous en ce lieu combien symbolique pour l’Algérie des
années 1980. En ce jour mémorable du 5 octobre 1988, le Palais du gouvernement
est assiégé par une foule immense et colorée. Les manifestants, qui se
comptent par milliers dont l’âge ne dépasse pas la trentaine, ne portent ni
banderoles ni pancartes et ne clament ni slogans politiques ni autres formules
de contestation ou de revendication. Ils sont là, dans une ambiance d’effervescence
intense, pour saccager, brûler et injurier le personnel politique de l’époque,
responsable à leurs yeux de la faillite du système. Cependant, ils ne
véhiculent pas seulement la colère et l’exaspération, mais à les entendre,
leurs clameurs et leurs hurlements ont quelque peu un lien avec les faits de l’actualité.
Certainement, ce jour-là, ils sont ensemble, ceux qui réclament le changement
et la démocratisation et ceux qui veulent tout simplement sortir de leur état
d’indigence. Les pierres pleuvent sur le palais et sur son entourage. Les
véhicules stationnés sur le bas de l’esplanade ont commencé à cramer. Les
autres, placés un peu plus haut, sont complètement cabossés. Leurs vitres et
leurs pare-brises sont brisés. Quelques jeunes emportés par leur euphorie ou
par leur colère tentent de pénétrer à l’intérieur du palais. Leurs
tentatives sont restées vaines. Quelques policiers en civil chargés de la
surveillance de l’édifice sont complètement désorientés. Leurs appels pour
obtenir de l’aide sont restés apparemment infructueux. Ils tirent en l’air
pour dissuader la foule de franchir les limites de l’enceinte officielle. A l’intérieur
du palais, le personnel est épouvanté, presque affolé et ne sachant plus quoi
faire. Le bureau du défunt Mohamed-Chérif Messaâdia, responsable du parti
unique à l’époque, est vide. Il a été appelé, dit-on, à la Présidence
pour une réunion urgente qui dure depuis ce matin. Le reste des membres de l’appareil,
hauts responsables du parti, presque tous exministres, sont désemparés, ahuris
et consternés. L’un d’eux, voyant que les services de sécurité ne
répondent pas aux multiples «SOS» qui leur sont lancés et effrayé par le
danger qui ne cesse de s’amplifier d’une minute à l’autre, ordonne à l’ensemble
du personnel de s’armer de gourdins, de bâtons et de tout autre objet pouvant
servir à se défendre, pour empêcher les assaillants de pénétrer à l’intérieur
du palais. Rares ceux qui acceptent de le faire, sa colère s’est amplifiée
jusqu’à la vocifération d’obscénités et de grossièretés. Quelques
adolescents qui tentent de s’introduire en se faufilant entre les véhicules
sont vite maîtrisés par certains policiers de garde, aidés par une partie du
personnel, ils sont ensuite attachés, tabassés, entassés les uns sur les
autres et enfermés dans un cagibi situé juste à l’entrée. Cette situation
troublante et chaotique a duré plus de trois heures. Il est 17 h et quelques
minutes, la foule commence à s’effriter, certains jeunes agissant en groupes
continuent toujours à lancer sporadiquement des pierres. Alger la Blanche,
survolée de temps à autre par un hélicoptère, est toute en fumée. Les rues
sont désertes et chargées de gravats, de décombres, de détritus et de
débris de toutes sortes. Les véhicules carbonisés ne cessent de dégager une
odeur irritante. La révolte s’est atténuée mais des soubresauts dans les
quartiers environnants continuent à prolonger l’écho de la «journée».
Quelques fonctionnaires, notamment certaines femmes voyant la situation s’apaiser,
se sont aventurés à l’extérieur par la petite porte du haut du palais, en s’engouffrant
dans certaines ruelles pour espérer rejoindre leurs domiciles. A ce moment, l’annonce
de l’arrivée des parachutistes est accueillie avec un immense soulagement,
comme une sorte de délivrance à l’intérieur du palais. En quelques minutes,
les chars se sont positionnés et ont encerclé tout l’édifice. Plus personne
n’osait s’exposer aux militaires qui ont réussi très rapidement à imposer
un silence de morts dans les parages. Une centaine de fonctionnaires de l’appareil
central du parti, de peur d’être agressés, ont choisi de passer la nuit à l’intérieur
même de leurs bureaux. A la tombée de la nuit, Alger, débarrassée du vacarme
de la journée, semble retrouver son calme habituelle. La perplexité et les
incertitudes d’un avenir devenu subitement flou, l’impression attristante
que «quelque chose» vient de changer et que les temps futurs ne seront plus
jamais comme ils étaient, est fortement présente dans les esprits des
«fidèles» à l’exparti unique qui s’apprêtent à dormir sur leurs
fauteuils complètement affligés par une journée mémorable. Au lendemain du 5
octobre 1988, ce déluge populaire si impressionnant s’est dégonflé
rapidement comme pour laisser place à la rhétorique habituelle. Le parti FLN,
fortement ébranlé mais encore résolu, tente de minimiser les conséquences de
cet «ouragan» qui, quoiqu’on dise, a révolutionné certains principes et
pratiques que certains avaient intérêt à maintenir tels qu’ils avaient
été considérés des années auparavant. Quelques mois plus tard, le parti
FLN, affaibli par les évènements d’Octobre et rendu injustement responsable
de l’échec du système, il est délogé du Palais du gouvernement et vidé de
ses cadres et de son personnel. C’est la fin d’une période qui a débuté
juste après 1962 et le début d’une autre, pour un parti politique, qui bien
que malmené à plusieurs reprises au cours de son histoire, il est toujours
parvenu à résister et à survivre aux «chocs violents» qui ont secoué
parfois assez fortement le système politique algérien. Cependant, après avoir
annoncé pompeusement sa rénovation dès 1990, le FLN s’est recroquevillé
sur lui-même pendant toute une décennie avant de se réveiller à partir de
1999 mais sans pour autant se débarrasser de son archaïsme d’avant- 1988 et
de ses pratiques désuètes donnant tout à fait raison au politologue français
Maurice Duverger qui disaient que «comme tous groupes humains, les partis sont
conservateurs, ils ne changent pas facilement leurs structures même si l’évolution
les y pousse». N’ayant jamais accepté de tirer les leçons de son passé, de
faire son «mea-culpa» et de se moderniser, pourtant, dans l’intérêt de
tout un pays, le parti FLN, toujours récalcitrant et coriace, continue aujourd’hui
comme hier à couver l’autoritarisme combien désastreux d’un système voué
à la faillite.
Abdelkader Larbi
BAB-EL-OUED SE SOUVIENT TOUJOURS DE LUI
Il était une fois Noureddine «Ras Kabous»
Parler des évènements d’Octobre 88 à Bab-el-Oued et
ne pas évoquer Noureddine Khallout connu sous «Ras Kabous» (tête de
pistolet), c’est en occulter une partie importante. Le personnage n’est plus
de ce monde. Il est décédé en 2003, emportant avec lui sa souffrance.
Abder Bettache - Alger (Le Soir) - Que ce soit à la place
des Trois-Horloges, à la Bazetta (Saïd-Touati) ou au boulevard
Abderrahmane-Mira, «Noureddine Ras Kabous» reste une légende dans la mémoire
de «ouled» Bab-el-Oued. Dans ce quartier populaire de la capitale, son nom
revient chaque année lors de la commémoration des évènements d’Octobre.
Aujourd’hui disparu, vingt ans après, le nom de «Ras Kabous» est
étroitement lié aux tragiques évènements d’Octobre 88. Victime de ces
faits, il n’a cessé de son vivant de revendiquer réparation. Le personnage,
très connu dans l’Algérois, était porté comme étant mort sous la torture
qu’il a subie de la manière la plus barbare. Depuis, il n’avait cessé de l’affirmer
publiquement, qu’il ne peut plus avoir de rapports sexuels avec sa femme, qu’il
ne peut plus connaître de plaisir. «Son souffle lui a été coupé»,
témoigne-t-on. Fervent supporter de l’USM Alger, «Ras Kabous» avait tourné
le dos depuis quelques années aux erreurs de sa jeunesse. Une année avant l’éclatement
des évènements d’Octobre, il trouve un boulot au sein de la société
«Copemat» comme mécanicien. Le tournant de sa vie ? C’était en octobre
1988, lorsqu’il avait été «identifié» par les émeutiers. Son tort ?
«Les policiers sont venus directement chez moi pour avoir été un ancien
repris de justice». Selon des témoignages, «c’est suite au vol d’un
pistolet au commissariat de Bab-el-Oued, que Ras Kabous avait d’ailleurs
restitué, qu’il a été porté sur la liste des personnes ciblées». «Dès
qu'on m'avait pris de chez moi, on a tout de suite commencé à me tabasser sans
même me parler. J'ai vu toutes les tortures possibles et inimaginables.»
Gêné, Noureddine racontait difficilement son histoire.«On m'a complètement
dévêtu. On m'a fait le coup de l'échelle. On m'a saucissonné sur un banc et
maintenu aussi par des menottes aux pieds. Mes tortionnaires ne cessaient de me
viser le sexe par leurs coups. Ils ont atteint ma dignité. On m'a fait asseoir
sur des bouteilles. Ils m'ont enfoncé leurs matraques. On m'a castré»,
racontait-il les vingt jours de tortures subies. Sa disparition avait fait le
tour de Bab-el-Oued en particulier et d’Alger en général. Le 3 novembre 88,
il est remis à sa famille la nuit. Une fois chez lui, il est comme un «ancien
moudjahid». «J'avais reçu beaucoup de visites dont celle de TF1. Les
policiers qui m'ont torturé furent révoqués. A l'hôpital, des personnalités
sont venues me voir dont l'ancien ministre de l’Intérieur Lakhdiri. Ils m'ont
tous promis qu'ils m'aideraient et que je devais considérer ce qui s'était
passé comme un accident et que rien ne me manquerait. Mais aujourd'hui je reste
toujours dans la même situation de misère, oublié. Ce qui me fait mal au cœur,
c'est qu'on a inscrit mes sévices au registre de l'accident de travail. Mes
allocations, je ne les perçois pas comme victime d'Octobre ! J'aurais
préféré qu'ils me tuent, m'enlèvent un bras, un pied ou me paralysent, mais
pas me castrer. Je traîne de dépressions en crises. Avec tout ce que j'ai
subi, je ne reste qu'un pauvre misérable. Et pourtant, je ne demande qu'un toit
et du travail pour faire vivre ma famille.» Ne faisant plus partie de ce monde,
Noureddine «Ras Kabous» a laissé derrière lui une femme et une fille
adoptive. La famille Khallout réside toujours dans un taudis à Aïn Benian.
A. B.
ANOUAR BENMALEK PARLE D’OCTOBRE 1988
«Une sombre magouille d’apprentis sorciers incompétents»
Octobre 1988, c’est déjà si loin, vingt ans. Chez
nombreux, il ne subsiste qu’en vagues réminiscences, parfois en rien qu’une
sorte de brusque et filante rupture dans l’univers linéaire d’alors. Anouar
Benmalek, mathématicien, nouvelliste et écrivain, s’interdit, lui, de se
complaire dans une attitude détachée. On comprend, chez lui, cet
«entêtement» à revisiter constamment ce douloureux épisode de l’histoire
contemporaine. «Octobre 1988 m’a fait accéder à l’âge adulte
politique», avoue-t-il. Nul doute. Anouar Benmalek, contrairement à d’autres,
ne s’est pas contenté de lire en intellectuel la tragédie d’octobre 1988.
Il a été acteur engagé, tant la répression et la torture le rebutaient au
plus haut point. Avec quelques camarades, il a fondé le Comité national contre
la torture qu’il a animé en tant que secrétaire général jusqu’en 1991.
Il a énormément écrit. Dans la presse et dans des tribunes libres.
Inlassablement, il a lutté pour que justice soit faite. Il ne lâche toujours
pas prise. On le découvre aussi lucide qu’il l’était au moment des
évènements, aussi jaloux de sa cause et aussi engagé.
Entretien réalisé par Sofiane Aït Iflis
Le Soir d’Algérie : Octobre 1988, c'était le
soulèvement populaire. C'était également la répression féroce dont le
pouvoir avait abusé pour rétablir l'ordre. Vingt ans après, quelle
appréciation faites-vous de ces évènements qui ont marqué un tournant dans
l'histoire contemporaine du pays ?
Anouar Benmalek : Pendant longtemps encore, s’affronteront en
Algérie les tenants de la création ex nihilo des émeutes d’Octobre 1988 et
de leur manipulation par de sombres officines du pouvoir et ceux, moins nombreux
il est vrai, de l’explosion populaire spontanée engendrée uniquement par la
grave détérioration des conditions économiques et sociales que connaissait l’Algérie
à cette époque de chute des cours du pétrole, de pénuries récurrentes des
produits de première nécessité, de totale incompétence de l’administration
et de la provocation insupportable que constituaient la corruption et la
prédation ostensible des richesses du pays par les membres de la caste
dirigeante et de ses satellites. Je ne trancherais pas entre les uns et les
autres à l’aide, par exemple, d’arguments historiques nouveaux ou de
témoignages inédits (ou, mieux, d’aveux…) d’acteurs du pouvoir alors en
place. Je pencherais plutôt pour une synthèse des deux explications. D’abord,
un complot médiocre de certains clans du pouvoir en vue de créer une agitation
dans le pays destinée à dire au clan opposé : «Attention, je vais te montrer
une partie de ma capacité de nuisance si tu refuses d’accorder, à moi et à
ceux que je représente, la part qui me revient de droit dans la nouvelle
redistribution de la rente, tant symbolique que financière, que tu te permets d’envisager
sans mon accord !» Ensuite, des émeutes censées n’être qu’un moyen de
pression et, donc, supposées «contrôlées et contrôlables», qui échappent
brusquement à leurs instigateurs et deviennent un moyen d’expression inédit
et violent des frustrations et des aspirations d’une bonne partie de la
jeunesse algérienne, prise au piège d’un système en bout de course qui ne
lui offre plus comme perspective d’avenir que désespoir et chômage, cela
sans que, paradoxalement, cette même jeunesse ne manifeste de demandes
explicites de plus de démocratie politique et, encore moins, d’instauration
du multipartisme ! En résumé, pour faire simple : une sombre magouille d’apprentis
sorciers incompétents et incendiaires, débouchant sur un embrasement d’une
partie de la jeunesse et, accessoirement et bien involontairement, sur la mise
en selle du mouvement islamiste ! J’avais suivi les émeutes pratiquement de
bout en bout, comme citoyen et comme chroniqueur d’un hebdomadaire. Je me
rappelle très bien cette sensation très forte d’assister en direct à un
coup monté en train d’échapper à ses instigateurs : cette rumeur annonçant
les manifestations plusieurs jours à l’avance ; ces policiers suivant de loin
les manifestants comme s’ils avaient reçu l’ordre de n’intervenir en
aucun cas, quelles que soient les déprédations commises ; ces mystérieux
occupants de voitures noires dont parlait tout le monde et qui auraient
encouragé les émeutiers, désignant même les établissements publics à
brûler ; la brusque montée de la tension et l’intervention, comme un coup de
tonnerre, de l’armée et des services de police avec l’utilisation, sans
limites, de tous les moyens de répression : tirs à vue, emprisonnement de
jeunes Algériens par milliers, utilisation sur une large échelle de la torture
comme aux pires moments de la bataille d’Alger… J’ai eu à discuter, pour
le besoin d’un article, avec des responsables de différentes institutions
sécuritaires accusées d’avoir pratiqué la torture contre les manifestants d’Octobre
1988. Chacun de ces responsables s’échinait, dans un même mouvement, à
disculper le corps ou l’institution dont il dépendait et à insinuer
lourdement que c’était l’autre corps ou l’autre institution, perçue
comme rivale ou dirigée par un autre clan, qui était responsable de ces graves
atteintes à l’intégrité physique de citoyens algériens…
La révolte juvénile d'alors peut-elle être comprise
comme une révolution aboutie ?
Le pouvoir algérien a fait preuve, depuis les émeutes d’Octobre 1988, de sa
capacité extraordinaire à survivre à tous les coups du sort. De ce point de
vue, malheureusement, la révolte des jeunes désespérés d’Octobre n’a pas
apporté de changements structurels fondamentaux dans la manière dont ce pays
est géré depuis son indépendance. A part l’existence, largement nominale,
de partis d’opposition, le personnel politique n’a pas vraiment changé, ni
dans ses réflexes profonds de mépris du peuple, ni dans l’allégeance
habituelle qu’il doit montrer aux véritables maîtres de l’Algérie, je
veux parler d’une poignée de chefs de l’armée. Une des caractéristiques
les plus extraordinaires du pouvoir algérien (la seule, peut-être, portée à
ce point d’excellence) est sa capacité à corrompre tous ceux qui, à un
moment ou un autre, ne se trouvent pas loin de sa sphère d’influence. Un peu
à l’instar d’un trou noir dans l’espace qui avale irrémédiablement tout
astre passant dans son voisinage… Regardez un peu notre Assemblée nationale,
censée représenter l’échiquier politique national, de son extrême gauche
à sa droite islamiste conservatrice. Avez-vous déjà entendu parler d’affrontements
politiques fondamentaux dans cette enceinte ? Comment cela se fait-il que tous
ces hommes et ces femmes, si différents dans leurs idéologies, soient, au
fond, toujours d’accord pour avaliser sans rechigner les projets de loi qu’on
leur soumet ? Avez-vous déjà entendu parler d’un texte important (par
exemple, celui ayant trait à la limitation scandaleuse de la liberté de
croyance religieuse, pourtant garantie par la Constitution) proposé par le
gouvernement qui aurait été rejeté, ou simplement combattu avec acharnement
par une partie de cet hémicycle, au point de le clamer clairement et sans
ambiguïté dans les médias et de refuser de le voter ? En quoi cette
Assemblée soi-disant «multipartisane » diffère-t-elle de l’ancienne
Assemblée bénioui- oui du parti unique ? Il faut croire, malheureusement, que
les prébendes financières et politiques distribuées généreusement par le
pouvoir en place suffisent à anesthésier largement la conscience des
représentants du peuple. Les morts et les suppliciés d’Octobre n’ont pas
réussi à changer la donne fondamentale qui prévaut dans notre pays, comme,
hélas, dans tous les autres pays dits frères : immuable dans sa substance
depuis des décennies, le pouvoir dirige, le peuple subit et l’opposition dite
officielle, domestiquée et servile, applaudit à tout rompre.
La torture la plus abjecte a été pratiquée à grande
échelle. Vous avez eu, en tant qu'animateur du Comité national contre la
torture, à entendre des témoignages poignants des victimes.
Une des grandes épreuves de ma vie a été de participer, comme les autres
militants du Comité national contre la torture, à la collecte des témoignages
des torturés d’Octobre 1988. Pour moi, jusqu’alors, le mot torture faisait
d’abord référence à celle pratiquée par les militaires français sur les
maquisards algériens pendant la guerre d’indépendance. J’avais, certes, lu
les témoignages insupportables des torturés d’El-Harrach, suppliciés en
1965 par les forces de sécurité algériennes après le coup d’Etat du
colonel Boumediene. Comme bon nombre de mes concitoyens, j’avais préféré
choisir l’explication rassurante d’un «accident » de notre histoire
nationale, abominable mais limité. Je me trompais évidemment, mais je ne
savais pas encore à quel point ! Octobre 1988 (et la suite…) a révélé que
la torture et les mauvais traitements physiques demeuraient, pour une bonne
partie du régime algérien, un réflexe irrépressible et l’outil
privilégié de «gestion» de la différence et de la dissidence politiques. Le
Cahier noir d’Octobre, publié en Algérie en 1989, recense les abominations
commises par l’armée et la police à l’encontre de la jeunesse de son
propre pays. C’est un long catalogue du calvaire vécu par les jeunes
émeutiers, allant de la baignoire et de l’électricité au viol et à la
castration par le biais du tiroir refermé violemment sur le sexe. C’est un
document important à double titre : contre l’oubli de la parole des victimes,
et contre l’oubli des crimes des tortionnaires. Dans un pays comme le nôtre,
les crimes dont on ne se souvient pas sont ceux-là qui se répètent ! C’est
pour cela que j’ai pris l’initiative de «republier » sur Internet ce
Cahier noir d’Octobre et ses témoignages déchirants sur l’ignominie qui a,
durant ces journées de 1988, profondément avili le visage de notre pays. L’avenir
d’une nation ne se construit pas sur le déni du passé. L’amnésie
volontaire (synonyme, chez nous, du mot amnistie) consiste à ignorer
dangereusement la profondeur de la blessure du corps social. Celle-ci, traitée
par l’humiliation de l’oubli imposé, finit inévitablement par s’envenimer
et se transformer en une gangrène funeste.
Il n'y a eu, à notre connaissance, aucune poursuite
engagée, encore moins de procès contre les auteurs de ces tortures. Comment
expliquez-vous cela ?
Une suite de petits textes votés à la sauvette par un parlement aux ordres a
abouti, assez rapidement après Octobre 1988, à un mélange d’amnistie de
jure et de facto. Le résultat, en termes pratiques, aboutit, d’une part, à
ce qu’aucun tortionnaire officiel ne puisse être poursuivi pour ses crimes ;
et, d’autre part, à ce que les victimes d’Octobre, quand elles réussissent
à faire reconnaître par l’Etat algérien la réalité du préjudice subi,
sont indemnisées (et bien chichement) comme accidentés du travail ! Vous avez
bien lu : accidentés du travail… Les victimes, dont certaines sont mutilées
à vie, ressentent évidemment bien douloureusement l’ironie cruelle de cette
catégorisation administrative : accidentés… du travail des forces de
sécurité !
Vous avez eu à prendre la parole publiquement et à
écrire énormément. Mais cet engagement actif est demeuré quasi solitaire.
Ils n'étaient pas nombreux, les intellectuels, à user des instruments qui sont
les leurs pour dénoncer la torture. Avaient-ils peur ou ne prenaient- ils pas
seulement conscience de l'étendue du drame ?
Ils n’ont pas été rares, pourtant, les Algériens et les Algériennes qui se
sont élevés en leur temps contre la torture et les atteintes contre les droits
de l’homme et de la liberté en Algérie. Un certain nombre d’entre eux l’ont
même payé de leur vie. A ceux-là, on ne rendra jamais assez hommage.
De tout temps, on a soutenu un peu trop légèrement en Algérie que les
intellectuels, les journalistes et les artistes ne remplissaient pas leur devoir
envers leur nation, alors que tant d’entre eux ont été assassinés, ces
dernières années, dans une relative indifférence, parfois dans des conditions
épouvantables, pour des idées qu’ils pensaient justes et porteuses de
progrès social. Le drame est que la plupart d’entre eux ne sont même pas
considérés par le peuple pour lequel ils se sont sacrifiés comme des martyrs
de la démocratie ou des héros à ériger en exemple de probité et de courage
civique à la jeunesse algérienne tellement en mal de repère !
Qu'a-t-il manqué, selon vous, à Octobre 1988 pour
véritablement révolutionner les mœurs politiques en Algérie ?
Notre pays fait partie d’une aire civilisationnelle pour laquelle les idées
de démocratie politique, d’alternance pacifique au sommet de l’Etat, de
tolérance et d’acceptation des minorités, politiques ou autres, sont, au
fond, des concepts radicalement nouveaux. Le monde arabe, historiquement,
considère avec fatalité (et, disons-le tout net, avec une certaine
complaisance dans la résignation) que le chef est, par définition, celui qui
détient la force, que détenir la force donne le droit d’en abuser, et que le
seul moyen de changer de chef est l’usage de la violence et non les moyens
pacifiques de l’élection démocratiquement contrôlée. De là, une
conséquence néfaste, et, à peu près acceptée jusqu’à présent par la
société arabe : le chef se voit presque en calife disposant de tous les droits
quasi divins que lui procure le contrôle des organes de coercition de l’armée
et de la police, en particulier celui de se maintenir le plus longtemps possible
au pouvoir par tous les moyens légaux ou illégaux ! En réalité, il n’y a
plus d’illégalité stricto sensu puisque le chef définit lui-même le
contenu de la légalité ! Chez nous, par exemple, les fraudes électorales ne
suscitent pas l’indignation massive qu’elles devraient provoquer. Il semble
presque aller de soi que l’administration ne puisse se prévaloir de la
neutralité prévue par la Constitution pendant les élections, mais soit
obligée de se mettre au service des basses besognes du pouvoir en place. Cela
ne choque pas autant que cela devrait. Dans le monde arabe, nous avons, pour
parler un peu brutalement, les pouvoirs politiques que nous méritons ! C’est
cela qui, à mon sens, explique qu’Octobre 1988 n’ait pas suffi pour changer
de régime : manquait l’essentiel, c’est-à-dire une envie irrésistible de
plus de démocratie par la majorité du peuple alors que seule une minorité
désirait ardemment cette démocratie et se battait pour elle. C’est un
constat amer, je le reconnais, mais que la suite des évènements (comme la
fascination d’un pan entier de notre société pour les méthodes autoritaires
des partis islamistes) semble conforter.
Vous demeurez, vingt ans après, marqué par les
évènements d'Octobre 1988. Vous n'avez pas, si l'on peut dire, tourné la
page. Ce passé fait partie de votre présent. Vous portez toujours un regard
lucide mais surtout critique. Est-ce à dire que vous saisissez dans le vécu
algérien présent quelques ingrédients qui ont fait éclore Octobre 1988 ?
D’une manière très brutale, Octobre 1988 m’a fait accéder à l’âge
adulte politique, je veux dire par là que j’ai compris une fois pour toutes
que nous ne pouvions plus rien attendre du régime pervers qui dirigeait l’Algérie
et que c’était à nous, citoyens ordinaires, d’agir pour changer, ne
serait-ce que de très peu, la lamentable situation de handicapés civiques qui
était notre lot en tant qu’Algériens. L’exemple des jeunes torturés qui
avaient accepté de témoigner à visage découvert contre leurs tortionnaires m’a
permis également de dépasser un peu la peur paralysante que j’éprouvais
alors, comme tout un chacun, devant les organismes de sécurité de notre pays,
si redoutés parce que trop souvent au service du pouvoir au lieu de l’être
à celui du pays. Ce passé, ainsi que les terribles années de terrorisme qui
ont suivi, fait partie, évidemment, de mon présent d’intellectuel et d’écrivain.
Ces évènements si douloureux irriguent, d’une manière profonde,
pratiquement tous mes livres et l’ensemble de ma réflexion.
S. A. I.
ENTRETIEN AVEC ME SALAH HANNOUN, AVOCAT, DÉFENSEUR DES
DROITS DE L’HOMME
«La justice algérienne n’était pas en mesure d’engager de réelles
poursuites judiciaires»
Le 5 Octobre 2008. Date historique qui fait revivre la
mémoire sur des événements tragiques et douloureux vécus par les Algériens,
à la suite d’une explosion sociale sans précédent. Vingt ans après Octobre
1988, la plaie est encore ouverte. Toute la lumière n’est pas encore faite au
sujet des morts, des disparus, des blessés et des torturés de cette tragédie.
L’impunité est la règle adoptée par le pouvoir politique et juridique sur
ces événements. Faisant de ce dossier son cheval de bataille à l’époque,
la Ligue algérienne des droits de l’homme a constitué une commission d’enquête
sur les atteintes aux droits de l’homme. Mais hélas, force est de constater
que la crise était beaucoup plus importante pour que la justice ouvre ses
portes aux enquêteurs. Mis à part quelques procès qui se sont déroulés à
Annaba et Aïn-Defla et d’autres régions du pays, où des peines d’emprisonnement
ont été prononcées contre des émeutiers, le verrouillage a été toutefois
total pour ce qui est de la condamnation des éléments des forces de l’ordre,
responsables de la torture. L’avocat Hocine Zahouane dénonçait déjà, à l’epoque,
la «dérive de la justice». 721 personnes ont été, en effet, jugées par des
tribunaux de flagrant délit. Des verdicts étaient vivement rejetés par la
société et les instances de défense des droits de l’homme. Malgré toutes
ces protestations, le ministre de la Justice de l’époque, M. Mohamed- Cherif
Kharroubi, avait déclaré que les prévenus ont été jugés «selon la
procédure légale normale, mais toujours en séances spéciales», en raison du
«nombre de détenus et du climat qui imposait qu'on fasse vite». A la veille
du 34e anniversaire du 1er Novembre 1954, le même ministre décida de remettre
en liberté provisoire toutes les personnes arrêtées pendant les émeutes. Et
c’est ainsi que le dossier fut définitivement clos, au niveau de la justice.
Vingt ans plus tard, nous apportons, dans cet entretien, le regard d’un jeune
avocat, étudiant en droit en 1988, dont le chemin emprunté s’est inscrit
dans les valeurs de la justice sociale, prônée par les révoltés d’Octobre
88, dont il faisait partie.
Entretien réalisé par Rosa Mansouri
Le Soir d’Algérie : 20 ans sont passés sur les
événements du 5 Octobre 1988 et la justice algérienne n’a pas livré tous
ses secrets sur cette tragédie. Les crimes sont restés impunis à ce jour.
Est-ce qu’il y a une raison juridique pour expliquer cette impunité ?
Me Salah Hannoun : Les événements d’Octobre 1988 restent une plaie saignante
dans l’Algérie postindépendance. Ils représentent aussi un certain repère,
dans notre tentative de compréhension de la suite des événements
politico-sécuritaires ayant ensanglanté l’Algérie depuis. Dans la même
lignée de la réaction du pouvoir, face à certains événements politiques d’avant
1988, («Tafsut imazighen» en 1980, création de la Ligue des droits de l’homme
en 1985, événements de Constatine en 1986, etc.), la répression était
inéluctable, car elle constitue le prolongement de la politique liberticide
engagée par le pouvoir algérien depuis l’indépendance. Et comme dans toute
dictature qui ne se respecte pas, en Algérie, l'impunité est érigée comme
mode de gouvernance. Un pouvoir sans légitimité populaire, imposé par les
chars, n’a que faire des notions universelles que sont la vérité et la
justice. Des notions qui sous-tendent politiquement et judiciairement une
réelle démocratisation de la vie politique, avec une véritable séparation
des pouvoirs et une concrétisation, de fait et de jure, de toutes les
prérogatives régaliennes qui reviennent constitutionnellement aux trois
pouvoirs.
Le ministre de la Justice, M. Ali Benflis, installé le 23
novembre, juste après les événements, avait donné des instructions aux
procureurs généraux pour porter, devant les tribunaux, les affaires de torture
de jeunes manifestants. Pourquoi la justice n’a-t-elle pas exécuté ses
ordres ?
A démarrer du postulat de base que M. Benflis ait été, un tant soit peu, de
bonne foi dans sa demande (le code de procédure pénale lui permet de faire ces
demandes), on est en droit de s’interroger, dans l’absolu, quant à la
pertinence desdites demandes dans un système complètement fermé et obsolète.
M. Benflis était ministre d’un gouvernement, vitrine constitutionnelle d’un
système militaire, ayant ordonné de tirer à balles réelles et de pratiquer
la torture sur des jeunes. On ne voit pas comment ce même système se fera
hara-kiri en demandant à la justice de faire son travail. En plus de cela, dans
le contexte de l’époque de parti unique/inique, n’oublions pas que la
justice n’était qu’une fonction, conformément à la Constitution,
programme de 1976. En 1988, il n’était pas encore question, dans la norme
constitutionnelle, de la notion de pouvoir judiciaire. Cela signifiait que la
justice avait comme objectifs de contribuer à la réalisation des objectifs de
la révolution socialiste. Traduit en termes claires, cela donnera : «Les
luttes démocratiques sont des luttes réactionnaires portant atteinte à la
révolution et aux constantes nationales… » Pour la vérité historique,
politiquement, M. Benflis, et la justice algérienne avec, n’étaient pas en
mesure d’engager de réelles poursuites judiciaires contre un arbitraire d’Etat
exécuté par les «troupes», mais théorisé par des commanditaires bien assis
dans leurs confortables fauteuils de pouvoir.
A ce jour, la liste définitive des victimes est restée
secrète dans les bureaux du département de l’Intérieur. Pourquoi la justice
n’a pas exigé cette liste et la rendre publique, pour lever l’équivoque
sur le nombre des victimes, qui peut atteindre 1 000 personnes ?
Dans tous les systèmes répressifs des dictatures, il y a une réelle
répartition des tâches. La hiérarchisation de la fonction répressive, avec
son entretien en privilèges, est une donne importante sur laquelle sont
édifiés ces systèmes. Le socle de l’arbitraire d’Etat, ce n’est pas
simplement le théoricien, mais aussi l’exécutant. Sans les milliers d’agents
de la Sécurité militaire, les «chefs» ne pourront aucunement maintenir le
pays sous leur chape de plomb. Sans la justice, la répression des militants
politiques et des «émeutiers» n’aurait pas l’effet dissuasif de la
légale détention. Durant les événements d’Octobre 1988, la propagande
officielle justifiait la répression par son laconique «rétablissement de l’ordre
public». Pour ce faire, les forces de l’ordre sont assujetties au sacrosaint
principe de «la légalité» qui les oblige à respecter la norme juridique
dans leurs interventions. Dans cette logique, il est donc important de minimiser
au maximum le nombre des victimes et l’ampleur des dégâts humains. Que l’Etat
avoue avoir tué mille personnes pour rétablir l’ordre public, cela porte un
nom : «Répression planifiée et généralisée à grande échelle». Et c’était
vraiment le cas. Même dans une dictature, y a certaines limites qui ne sont pas
franchies. Sauf quand l’Etat algérien reconnaît, en avril 2002, dans une
ordonnance présidentielle, que pour le parachèvement de l’identité
nationale, il a fallu assassiner 123 jeunes et en blesser des centaines d’autres.
Il fallait l’oser. C’est chose faite.
R. M.
PEU D’OUVRAGES ONT ÉTÉ CONSACRÉS AU 5 OCTOBRE 1988
Tout n’a pas encore été dit
Les évènements du 5 Octobre 1988 sont l’une des pages
importantes de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Mais combien sont-ils
les auteurs, les essayistes, les journalistes et historiens qui ont consacré un
ouvrage à cette date ?
Lyès Menacer - Alger (Le Soir) - Pourtant, cette date est
considérée comme le point de départ de ce qui est appelé le multipartisme,
ou l’ouverture démocratique, en Algérie. Le 5 Octobre a mis à nu la
politique du régime algérien, consistant à user de la torture pour faire
taire les voix discordantes, en bafouant les principes élémentaires des droits
de l’homme. Et c’est sur ce point qu’ont été axées les productions
écrites des rares auteurs qui ont abordé ce dossier qui comprend jusqu’à
maintenant de nombreuses zones d’ombre qui méritent d’être explorées. Le
journaliste-chroniqueur du quotidien Le Matin, aujourd’hui suspendu, Sid-Ahmed
Semiane, est revenu sur ces évènements avec des témoignages poignants sur ce
qu’était la violence du pouvoir à l’égard des jeunes. L’auteur de
Octobre : ils parlent, paru aux éditions Le Matin en 1998, a tenté de
recueillir un maximum de témoignages aussi poignants les uns que les autres. Il
fera parler des victimes de la torture dont certains gardent un handicap
physique et mental pour le restant de leur vie, des journalistes ayant vécu ces
moments de douleur et de révolte populaire, et aussi des hommes politiques qu’ils
soient, à cette époque, au pouvoir ou dans l’opposition. Des artistes ont,
eux aussi, témoigné de ce qu’étaient la révolte et la répression du
régime qui n’a pas cessé de qualifier le 5 Octobre de chahut de gamins. Ce
propos a donné naissance à un livre du journaliste-écrivain Abed Charef,
intitulé Octobre, un chahut de gamins. Le livre est paru aux éditions Laphomic
en 1990, soit deux ans après le déroulement des évènements, où l’auteur
revient sur ce qui s’est passé dans le détail sur l’un des soulèvements
populaires qui a bouleversé l’histoire contemporaine de l’Algérie. Outre
Abed Charef, le défunt sociologue algérien, M’hammed Boukhobza, assassiné
en juin 1993, a sorti un livre intitulé Octobre 88, évolution ou rupture ?paru
aussi aux éditions Laphomic au début des années 1990.
La fiction ne s’est pas vraiment intéressée au 5 Octobre. Les romanciers
effleurent à peine le sujet dans leur production, à l’exemple d’Ahlam
Mostghanemi qui met en scène l’histoire d’un journaliste amputé d’un
bras lors de ces évènements, dans une trilogie qui retrace une partie de l’histoire
de l’Algérie des années 1945 jusqu’à 1994. Les titres des romans qui
composent cette trilogie sont : Faoud al-hawess ( L'anarchie des sens, Abir
assarrir et Dhakirat al-jassed ( Mémoire de la chair). L’écrivain
algérien Anouar Benmalek s’est aussi penché sur la question dans Le livre
noir d’Octobre 1988qu’il a publié en collaboration avec l’ensemble des
membres du Comité contre la torture dont il a été le président. Ce comité a
été mis sur pied au lendemain du 5 Octobre et avait rédigé un rapport
détaillé sur la torture dont ont été victimes les jeunes et les graves
dépassements des services de sécurité qui tiraient à balles réelles, comme
cela était le cas en Kabylie en 2001, sur des jeunes révoltés. Dans son
livre, Octobre, paru en décembre 1988 chez les éditions Laphomic, soit deux
mois à peine après ces douloureux évènements, le journaliste-écrivain Abed
Charef dira que «l’histoire du 5 Octobre reste à écrire. Elle le sera un
jour, car elle a coûté trop cher. Non pas seulement en termes matériels, mais
surtout en termes de traumatismes collectifs profonds et indélébiles, parce
que gravés dans les mémoires par les souffrances et les pertes humaines…».
Vingt ans après la publication de ce livre, les gens de la plume ne semblent
pas inspirés par les émeutes du 5 Octobre 1988. La hydre islamiste, qui a
endeuillé l’Algérie au lendemain de ces émeutes, ne serait-elle pas
derrière le «désintérêt» des auteurs, des journalistes et des
universitaires, dont la majorité des productions évoquent la violence
islamiste des années 1990 plus que tout autre évènement de l’histoire de l’Algérie
post-indépendance ?
L. M.
COMITÉ DES CITOYENS POUR LA DÉFENSE DE LA RÉPUBLIQUE
5 Octobre 1988 : le devoir de mémoire
Il y a vingt ans, des jeunes se sont révoltés. Beaucoup
moururent en martyrs de la liberté, contre un pouvoir autiste, pour réclamer
leurs droits, plus de justice sociale et de libertés. Un fol espoir naquit, un
espoir de démocratisation de la vie politique, d’ouverture vers des libertés
authentiques. Il n’en fut malheureusement rien. Le même espoir renaquit en
1991 avec la mobilisation citoyenne pour défendre la République, puis en 2001
avec les mouvements citoyens des arouch. Las, le système resta plus que jamais
figé, instaurant une démocratie de façade. Le terrorisme islamiste fit le
reste avec ses horribles massacres, enfonçant l’Algérie dans les gouffres de
l’horreur et de l’incertitude. Vaincu par la résistance populaire et l’abnégation
des forces de sécurité, des Patriotes et des GLD, l’islamisme intégriste
cherche aujourd’hui à rebondir, aidé en cela par la compromission du pouvoir
qui l’amnistia et le lava de ses crimes, sous le couvert d’une soi-disant
réconciliation nationale ; une amnistie pour ceux-là mêmes qui voulurent
instaurer un Etat théocratique rétrograde. La jeunesse continue sa révolte et
son insoumission, allant jusqu’au sacrifice ultime à la recherche d’une vie
décente et digne. Par fidélité à la mémoire de tous les martyrs de la
liberté du 1er Novembre 1954, du 5 Octobre 1988 et d’Avril 2001, de ceux des
années sanglantes de terrorisme islamiste, nous devons poursuivre cette lutte.
Travailleurs, intellectuels, jeunes, hommes de science et de culture, syndicats
autonomes unis et solidaires, faisons converger nos efforts pour faire triompher
les libertés démocratiques et œuvrons pour un projet de société
républicain, en faisant front contre la compromission avec l’islamisme
intégriste, danger mortel pour la République.
Alger, le 3/10/2008
Le Bureau national
LES JOURNÉES D’OCTOBRE 1988
Vues d’hier et d’aujourd’hui
Par Sadek Hadjerès (ex-premier secrétaire du PAGS)
«L’intifadha» d’Octobre 1988 a été un sursaut
populaire, l’explosion d’un mécontentement accumulé. Elle a résulté de
la conjonction de problèmes de fond non résolus et de manipulations
irresponsables du pouvoir. Ces quelques journées vécues dans l’enthousiasme
des jeunes, la colère et les espoirs de toutes les générations, ont ébranlé
le régime autoritaire sur le moment et durant quelques mois. Mais la grande
vague de fond n’a pu transformer la nature et les logiques hégémonistes du
système. L’édifice oligarchique, bâti sur une combinaison de pratiques
super-étatistes et d’appétits libéraux de plus en plus sauvages, a été
replâtré et repeint aux couleurs d’un pluralisme sans démocratie.
Ressenties d’abord comme exaltantes, ces journées laissent aux Algériens qui
les ont vécues un goût d’amertume. On peut craindre dans le paysage
politique actuel de redoutables rééditions des confusions d’Octobre 1988. Le
peuple exaspéré risque d’en payer les frais et les déceptions. Des
enseignements précieux sont à tirer des causes et conséquences de ces
journées et des péripéties qui les ont marquées.
Causes profondes et manipulation du mécontentement
Deux facteurs ont fait jonction au cours de la décennie 1980 : la montée du
courant néolibéral dans le monde et la gestion incohérente et parasitaire de
ses conséquences en Algérie. Au cours de l’été, un climat très lourd s’était
installé, qui rappelle par certains côtés celui d’aujourd’hui. La
dégradation économique et le mécontentement populaire s’étaient accentués
en conséquence de la déstructuration anarchique du secteur d’Etat, la chute
du prix des hydrocarbures et une politique d’endettement irresponsable. Face
à la pénurie des ressources nationales, deux clans rivaux s’étaient
constitués dans le pouvoir, sous couvert d’un conflit biaisé entre les
options étatique et privative. Chacun d’eux s’efforçait de détourner sur
le clan rival la colère résultant des méfaits auxquels ils avaient été tous
associés. Le discours du président de la République le 19 septembre était
significatif de ces tensions. Soucieux de maintenir ou de conquérir des
privilèges économiques pour eux et leur clientèle, les uns et les autres
croyaient résoudre leurs contradictions non par un débat au grand jour, mais
par des manœuvres et des diversions. Un seul point leur était commun : rien
pour les couches salariées et populaires, sinon la répression de leurs
revendications. Certains technocrates et démocrates sincères intégrés au
système appelaient à des réformes capables d’articuler positivement les
deux secteurs dans l’intérêt de l’économie nationale et de la justice
sociale. Ils seront eux-mêmes renvoyés après leur passage éphémère dans
les instances gouvernementales constituées après Octobre 1988. L’important
est que ces affrontements «au sommet» méconnaissaient
|