mardi 07 octobre 2008
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Chronique du jour : A FONDS PERDUS
La démission des élites
Par Ammar Belhimer ambelhimer@hotmail.com


Nos gouvernants cultivent le travers de faire pourrir les choses au lieu de les faire mûrir. En d’autres termes, ils ne capitalisent pas les expériences, faute de les accumuler. Ce faisant, ils croient pouvoir durer en maintenant advitam eternam le statu. De leur point de vue, la logique est impeccable : pourquoi changer quoi que ce soit si aucun besoin de changement ne s’exprime ? A l’exception des «jacqueries» et autres émeutes qui explosent ici et là contre les coupures de courant, les distributions de logements sociaux jugées inéquitables, l’absence d’écoles ou de routes, le front social paraît plutôt calme.

Pourtant le statu quo est mortel. Or, qui d’autres que les intellectuels peuvent donner forme et cohérence à ce besoin ? Pourquoi sont-ils aphones ? Leur situation invite à un double exercice : - à reconsidérer nos grilles de lecture avec ce que cela comporte comme questionnements de fond sur la «boîte à outils» jusque-là usitée pour saisir la réalité vécue ; - à initier des convergences théoriques comme tremplin à des compromis futurs pérennes parce que lucides. L’ordre politique national repose sur un paradoxe : c’est un ordre autoritaire et inégalitaire à caractère prébendier /rentier ; c’est un ordre fortement extraverti. La conséquence de ce binôme est double : primo, si l’étranger a besoin d’un Etat de droit, la préoccupation démocratique lui semble accessoire ; il a également besoin d’un Etat fort, peu importe qu’il soit représentatif, comme si l’un pouvait aller sans l’autre ; secundo, il a enfanté une construction politique, syndicale et associative théâtralisée — au sens où l’expression spontanée des forces sociales est éclipsée et contenue au profit d’un jeu de rôles préalablement orchestré. Si l’on s’accorde sur le premier point — une construction autoritaire et inégalitaire nourrie par la rente — on conviendra aisément que l’exercice du pluralisme politique, syndical et associatif participe d’une régulation par la violence et d’une tradition autoritaire séculaire du pouvoir. La société algérienne se trouve aujourd’hui à mi-parcours d’un ordre agonisant, mais toujours actif, construit sur la violence et d’une vague hybride d’économie de marché (avec les prémices d’une régulation), de capitalisme (où des monopoles privés tendent à supplanter la faillite de l’Etat gestionnaire), de larges secteurs livrés à l’informel, de poches mafieuses et de bazar. Cette proposition est construite sur une démarche critique et autocritique qui consacre définitivement l’échec des grilles antérieures de lecture : le marxisme pur, la voie non-capitaliste de développement (VNCD), le socialisme spécifique, les réformes. Dans le prolongement des travaux de Marx sur notre pays (voir Marx à Alger, recueil d’écrits essentiellement sur la propriété foncière lors de son séjour pour soins, ou encore Sur les sociétés précapitalistes de René Galissot, paru au CERM), il s’est décliné un moment la proposition tentante de «mode de production asiatique ». Elle était tentante parce qu’elle résulte de l’étude d’une formation organisée autour de la rente et de la monoculture. Elle était cependant inopérante parce qu’elle supposait un état central fort, souvent plus que centenaire. La voie non capitaliste de développement, d’inspiration diplomatique soviétique, a pour sa part nourri la réflexion et l’action de générations d’intellectuels organiques jusqu’à la chute du Mur de Berlin (on garde en mémoire un bel état des lieux, au demeurant fort prémonitoire de notre ami Abdelmadjid Bouzidi sur cette grille, paru dans la Revue algérienneà la fin des années 1970). A défaut de mener à terme leur «révolution nationale et démocratique», les fameux «démocrates révolutionnaires » ont partout enfanté de monstruosités oligarchiques, répressives et corrompues. Le même sort a été réservé par l’histoire contemporaine au socialisme spécifique, d’essence populiste, conceptualisé par les jeunes dirigeants des Etats postcoloniaux. L’ultime effort local de conceptualisation a été fourni par l’équipe qui a présidé à la mise en œuvre des réformes dans notre pays, au début des années 1990, avec la mise en exergue de la notion de rente. Elle découle des travaux de Corden et Neary sur «la maladie hollandaise». Cet effort est cependant resté inachevé faute d’une identification poussée des filières de la rente et de leur articulation avec le mode d’exercice du pouvoir. A vrai dire, une partie de l’explication de la démission des élites est à chercher dans ces échecs successifs à mettre au point une théorie partagée pour saisir la réalité. Le statu quo qui nourrit le désarroi, la démission ou la fuite des intellectuels est certainement lié à l’absence de repères après l’effondrement des repères intellectuels hérités de la sphère marxiste ou néo-marxiste. Quelle alternative autre que le néolibéralisme de bas étage (dixit «le socialisme de la mamelle» et autres incongruités) et la «contre-révolution » fondamentaliste ? Le rapprochement entre les recherches de sociologues/ futurologues (Alvin Toffler, Z. Brzezinski et plus récemment Jacques Attali), ouvre une piste intéressante. Toffler décrit dans The Third Wave (La Troisième Vague), paru en 1980, trois types de sociétés et introduit le concept de vagues. Chaque nouvelle vague pousse l'ancienne société et établit la nouvelle. La société de la première vague est celle de la violence. La société de la deuxième vague est celle de l’argent. La société de la troisième vague est la société dite postindustrielle (post années 1950) ; elle est caractérisée par l'information, la technologie et la très grande diversité des sous-cultures. Dans Revolutionary Wealth, paru en 2006, Toffler et son épouse cosignent une analyse détaillée de notre société actuelle dans laquelle la clé de la prospérité est la connaissance et non plus l'argent. Entre-temps, Z. Brzezinski avait déjà fixé l’information et la communication comme moteur et finalité du processus qui organise les sociétés modernes dans La société technotronique. Enfin, Jacques Attali est récemment venu projeter les évolutions attendues de cette société d’ici l’horizon 2050 dans Une brève histoire de l’avenir. Les apports mémoriels des acteurs, les recherches particulières d’historiens contemporains (comme Jacques Frémeaux et Omar Carlier), enfin la possibilité de la mesurer statistiquement donne à la thèse un attrait certain. Il est, en effet, possible de mesurer aujourd’hui statistiquement le niveau de violence affectant une société grâce à un premier outil : l’indice mondial de la paix (Global Peace Index), élaboré par la Banque mondiale. Cet indice relègue notre pays au bas de l’échelle du classement des 121 Etats scrutés : il est 107e, avec un lourd potentiel de violence évalué à 2 503 points. Il est ainsi plus agréable de vivre à Oman (22e), au Qatar (30e), en Tunisie (39e) ou au Koweït (46e) qu’à Alger. Le poids de la violence est par ailleurs accessoirement mesuré par l’indice d’échec (Failed State Index) établi par l’agence Fund for Peace — qui évalue par ordre décroissant le degré d’échec des Etats. Selon cette agence, l’Algérie est passée de la position 72 en 2006 à 80 en 2007. Son indice mesure par ordre décroissant le degré d’échec des Etats sur la base, entre autres, de la criminalisation et/ou la délégitimation de l’Etat, le fonctionnement de l’appareil sécuritaire comme un Etat dans un Etat, la détérioration des services publics, l’application ou la suspension arbitraire de la loi, la violation des droits de l’homme, la fragmentation des élites, la distribution inéquitable des richesses, les déplacements internes de population et la migration externe. Ce n’est pas par coquetterie intellectuelle que la Banque mondiale calcule l’indice mondial de la paix. C’est probablement dans la paix que se développent les cités et le commerce et l’indice mondial de la paix y afférent inspire largement les classifications de Doing Business pour apprécier le climat des affaires et inspirer en bout de course les recommandations du FMI.
A. B.

Cette chronique expose les premières propositions méthodologiques de la dernière conférence programmée à la fondation Friedrich Ebert. Les propositions suivantes seront exposées dans notre prochaine chronique.

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