La création par l’Algérie d’un fonds souverain est une option «impossible», selon l’expert comptable et économiste Djamel Djerrad qui soulève plusieurs problématiques interdépendantes.
Le Soir d’Algérie : La création par l’Algérie d’un
fonds souverain continue d’alimenter le débat national, entre partisans et
adversaires. Qu’en est-il justement de ces fonds ?
Djamel Djerrad : Les Fonds souverains sont des fonds qui appartiennent
aux Etats. Ils renferment les excédents des recettes générées soit par les
ressources minières, le pétrole et le gaz pour plusieurs pays (Norvège,
Emirats arabes unis, Russie, l’Etat d’Alaska aux Etats-Unis et la Libye) ou
par les réserves de changes pures comme pour la Chine et Singapour. Du point de
vue historique, le premier fonds souverain a vu le jour en 1953 au Koweït. L’Etat
de Kiribati, producteur de phosphate, a été, en 1956, le second pays à placer
ses excédents commerciaux. Par la suite, plusieurs Etats ont développé ce
type de fonds souverains, le dernier en date étant celui du Chili qui gère 10
milliards de dollars. Ces actifs sont placés par les Etats de trois manières :
des placements en bons de Trésor à intérêt fixe, des investissements directs
dans des entreprises ou l’introduction dans le marché boursier.
Notre pays peut-il, doit-il développer un fonds souverain
?
En Algérie, un Fonds de régulation des recettes (FRR) existe. Il est
considéré, quoique improprement, comme un fonds souverain. Mais cela n’a
rien à voir avec les fonds souverains qui sont des placements très risqués.
Cela étant, il faut pouvoir gérer ces actifs, développer une capacité d’évaluation,
de jugement. Il faut également former. Si dans le Golfe, l’on a formé des
cadres universitaires dans ce domaine depuis longtemps, qu’en est-il de notre
pays où des universitaires sont incapables de lire une courbe… Faudrait-il
demander à un cabinet étranger de gérer notre fonds ? Quant à la gestion de
nos réserves de changes, elles sont placées en bons du Trésor américains,
là c’est sûr, et génèrent un rendement de 2%. Certes, un rendement peu
élevé mais qui est assuré. Sans aller jusqu’à paraphraser le dicton
célèbre (NDLR : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras). A mon sens, l’Algérie
a besoin de son argent pour relancer son économie, assurer son développement,
construire des logements, améliorer son climat d’affaires, stimuler les
investisseurs… Mais notre pays n’a pas vocation à aller au chevet des
entreprises étrangères malades…
Donc, des facteurs plaident contre cette option ?
Un aspect est à relever. Le fait que ces fonds souverains pénètrent le
secteur industriel et des entreprises mondialisées dérange le monde
occidental. Je signale, à ce sujet, que le projet du fonds souverain chinois d’acquérir
70% d’une entreprise américaine (Chevron Texaco) a suscité une levée de
boucliers, le Sénat l’a rejeté. Le président américain n’avait-il pas
mis son veto à l’acquisition par la holding émiratie Dubaï ports de ports
américains. Des problèmes se posent de plus en plus pour ces fonds. Leur
développement risque, selon certains, de déstabiliser la dynamique des actifs
de certains produits peu liquides. D’amplifier la volatilité. Il y a aussi le
manque de transparence dans la gestion de ces fonds. La question du contrôle se
pose aussi. La Commission européenne et le Fonds monétaire international (FMI)
ont décidé d’un code de conduite, pour une meilleure surveillance et
encadrement de ces fonds. Un dirigeant à la Banque mondiale a même incité à
ce que les investissements des fonds souverains se limitent à l’Afrique.
Cette option paraît alors irréalisable pour l’Algérie
?
Notre pays n’est pas au même stade que les pays du Golfe, eu regard notamment
à la base démographique. L’argent pouvant être investi par l’Algérie est
l’argent du peuple. Nous avons la capacité d’absorption, au regard des
projets de développement impulsés dans les secteurs des transports, du
logement. Ce qui pose essentiellement problème a trait à la question du
management. C’est aussi un tout. Des usines ont été fermées et on importe
beaucoup de l’étranger. Alors qu’il serait judicieux de revoir notre
schéma de développement industriel, encourager le développement d’un
secteur privé sérieux. Un fonds souverain pour l’Algérie, à mon avis, c’est
une option impossible.
Propos recueillis par C. B.