Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA- BAS
LE PRIX DU SANDWICH
Par Arezki Metref arezkimetref@free.fr


Ala fin des années 2000, alors qu'ils régnaient sur Kaboul, les talibans s'étaient rendus coupables des pires atteintes aux libertés et à la dignité humaine. L'acharnement moralisateur des affidés du mollah Omar les érigeait en détenteurs du record absolu en matière d'ignominie, telle cette prouesse qui a consisté à couper le doigt d'une fillette de dix ans qui, pour s'amuser, avait verni son ongle. Eh bien, les talibans peuvent aller se rhabiller! La condamnation, à Biskra, de jeunes gens surpris en possession d'aliments dans un jardin public pendant le Ramadan surclasse immédiatement l'Algérie dans l'indigne palmarès de la régression. Quatre ans de prison pour un morceau de pain, ça fait le sandwich le plus cher de l'histoire de l'humanité.

La Ligue algérienne de défense des droits de l'homme ainsi que des commentateurs de presse ont raison de souligner l'illégalité du verdict, la décision prise par le juge n'étant conforme à aucune loi. La Constitution algérienne reconnaissant la liberté de culte, de confession, il n'est pas de disposition dans les lois pénales qui caractériserait comme délit la non-observance du Ramadan. Si le verdict ubuesque puise sa légitimité quelque part, ce n'est pas dans la Constitution mais dans les glissements successifs, les compromissions, les oublis, les renoncements, les redditions qui, subrepticement, en catimini, palier après palier, ont conduit à ce que Abdelaziz Belkhadem, alors qu'il était chef du gouvernement, en vienne à déclarer que l'Algérie finirait par s'appuyer sur le Coran plutôt sur une loi fondamentale séculaire. Le péril de la république islamique, dont la perspective a été stoppée au début des années 1990 au prix de 200 000 morts, est plus que jamais tangible. Il a été copieusement illustré, il y a quelques mois, par le procès fait à cette jeune femme de Tiaret, Habiba, convertie au christianisme, accusée de prosélytisme parce qu'elle transportait des documents religieux dans un sac de voyage. Dans la misère morale, l'anémie intellectuelle, la sécheresse culturelle conséquentes à la régression de la société algérienne domestiquée par ce que Nourredine Saâdi qualifie, avec d'autres, de système «militaro-islamiste », la surenchère dans l'ostentation religieuse tient lieu d'unité de mesure du patriotisme. La tartufferie bat son plein et gare à ceux qui sortent du troupeau. Il règne un tel climat d'aplatissement qu'avoir la main lourde et commettre le geste injuste paraît, dans ce type de procès, comme émettre un signal de fidélité au prince. Le maillage de la société par les interdits intégristes qui se font passer pour l'islam est un échec pour tout le monde. C'est un échec pour ceux qui ont combattu pendant plus de dix ans le spectre fondamentaliste. Mais sans doute cet échec-là est-il moins l'issue logique d'un combat qu'il ne résulte de coups dans le dos. Echec aussi pour les partisans de la «réconciliation nationale» car la réalité de l'islamisme, toujours aussi agressif et conquérant, peu disposé à abandonner les concessions même tactiques auxquelles on voudrait le mener prétendument par le dialogue, est celle d'un mouvement qui croit en ses capacités et qui, surtout, mise sur la friabilité du camp adverse. Depuis l'arrivée au pouvoir de Abdelaziz Bouteflika en 1999, particulièrement depuis sa réélection pour un deuxième mandat en 2004, l'islamisme dans sa version radicale et violente a regagné l'espace social et politique qu'il avait perdu durant la décennie rouge. Encouragé jusqu'à l'irrationnel par l'appareil d'Etat, l'islamisme sature la moindre interstice de l'espace social donnant l'impression de placer toute la société algérienne sous un même immense hidjab. Sous ce hidjab symbolique, sous cet uniforme, la transgression peut néanmoins aller très loin et l'apparente moralisation par le bâton n'exempte pas de spectaculaires bouleversements en matière de mœurs. Au fond, le message est le même que dans toutes les sociétés humaines : sauver les apparences ne dispense pas de s'accorder, dans la discrétion, tout ce qu'on veut. Traduit en langage militaire ? Il n'est pas interdit de transgresser, il est interdit de se faire prendre. Se faire prendre, c'est le défaut des non-jeûneurs présumés de Biskra. Même si le juge est revenu à la loi en prononçant la relaxe, le mal est fait tant il exprime cet état d'esprit inquisitorial qui rend possibles de telles poursuites. De plus, la condamnation a été si sonore qu'on ne peut pas s'empêcher de penser que cet écho menaçant lui a été délibérément donné comme un avertissement. La justice s'honorerait — mieux encore, elle serait dans son rôle — de condamner lourdement non pas des personnes surprises avec un morceau de pain un jour de Ramadan mais ceux qui, au vu et au su de tous, «bouffent» en se servant dans les caisses de l'Etat. Ces délinquants, qui continuent à sévir tout en restant en règle avec les apparences de Dieu, sont, eux, intouchables en dépit de l'existence de lois qui prévoient les sanctions pour leurs délits. C'est l'air du temps. Il est favorable à la chasse au mécréant plutôt qu'au délinquant. Pousser le bouchon dans le sens de l'agrément du chef, c'est une profession. On peut y survivre et même y prospérer. Combien, parmi les chasseurs de mécréants d'aujourd'hui, ont-ils poursuivi le réactionnaire sous Boumediene, le progressiste sous Chadli et l'islamiste dans l'interrègne ? Demain, si le vent tourne, ils seront les premiers à jeter les «valeurs» d'aujourd'hui. Et la fonction du vent n'est pas de souffler toujours dans le même azimut.
 A. M.

P. S. d'ici : Bachir Rezzoug nous a quittés. Pas grandchose à ajouter aux éloges qu'il mérite. Un mot lui sied : racé. Un autre lui convient : élégant. Dans tous les sens du terme. Une autre perte, celle de Djaâffar Maouel, médecin de la vieille école, dévoué au service public et à l'Algérie. Trop tôt arraché à notre affection !





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