Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Une régulation par la violence
Par Ammar Belhimer ambelhimer@hotmail.com


La régulation autoritaire qui fait office de mode de gouvernance depuis la nuit des temps repose sur une violence qui n’inspire ni angélisme, ni diabolisation envers les acteurs qui se partagent tous la responsabilité de sa reproduction. C’est une violence inscrite dans les institutions, mais elle irrigue également le corps social. Institutionnellement, le mal remonte à loin.
L'inquisition sous le PPA et l'avènement du Malg (J. Frémeaux), puis les péripéties de l'indépendance, inspirent la qualification de «régime policier» de préférence à celui de «dictature militaire». Le radicalisme retrouve ici — notamment chez le PPA — plusieurs origines, dont l'une, et non des moindres, est par ailleurs fort pertinemment associée par Ferhat Abbas à l'existence d'une «secte politico-religieuse qui tenait de l'esprit de zaouïa, de la solidarité franc-maçonnique et de la discipline stalinienne». «Sept ans de guerre ont privilégié, au sein des deux camps, la manipulation, la propagande et la tentation totalitaire», relève J. Frémeaux dans son bilan, très «équilibré», de la guerre d'Algérie ( La France et l’Algérie en Guerre). Abdelhamid Mehri, qui a pourtant un sens aigu de la mesure, n’y est également pas allé de main morte, à l’occasion de la célébration du 50e anniversaire de la fondation du GPRA, le 19 septembre dernier : «Le coup de force contre le GPRA a (…) consacré une terrible régression : il demeure non seulement le témoignage d'une illégitimité originelle, mais il a aussi installé — pour ne pas dire réinstallé — la force brute comme seul mode de gestion de notre société. » Quelle signification structurelle donner à la persistance de la violence institutionnelle en dehors du cadre général dans lequel a été historiquement traitée la contradiction principale avec l’impérialisme français déclinant mais néanmoins soucieux, voire capable, de maintenir son influence sur un espace économique captif ? Comme un malheur ne vient jamais seul, cette violence se caractérise par sa diffusion dans le corps social qu’elle irrigue à profusion. Omar Carlier ( La nation et le djihad) est l’un de ceux qui ont le mieux souligné cette particularité : «Donnée phénoménologique majeure de la situation algérienne d’aujourd’hui, la violence est dans le même temps symptôme, ressource et langage. Multiforme, elle traverse tous les registres et niveaux de l’exister humain : domestiques et politiques, économiques et religieux (…) Un homme valide s'impose et se positionne socialement non par le respect dont il s'entoure, mais par la crainte qu'il inspire. Le conte, le mythe, le proverbe, la chanson véhiculent une norme de conduite qui valorise le recours à la force et à la ruse. Ils définissent les éléments d'une éducation populaire qui contribue à enraciner dans les représentations collectives la pertinence pernicieuse et l'efficacité supposée de la violence.» La lame de fond de la violence semble par ailleurs d’autant plus persistante qu’elle est nourrie par la rente. La rente pétrolière pervertit le parcours naturel des choses ; elle inhibe le corps social. Nous sommes en présence d’un système beaucoup plus distributif que productif dans lequel le politique est l’axe nodal de la répartition. Cette caractéristique affecte l’exercice du pouvoir et le niveau de représentation politique. Lorsqu’on décline l’évolution récente par une courbe de croissance des libertés, on constate que les pics de gains démocratiques correspondent curieusement à un tarissement de la rente. Les ouvertures ou brèches démocratiques «subies» coïncident toutes avec des périodes de «vaches maigres». Quatre grands tournants nous viennent à l’esprit pour étayer cette hypothèse : - le relâchement des tutelles bureaucratiques et administratives sur les entreprises publiques, l’ouverture au secteur privé et les premières associations des droits de l’homme en 1988 ont vu le jour après l’effondrement des cours du pétrole de 1986 ; - les lois libérales de 1990, notamment associatives relatives aux droits de l’homme, correspondent au premier accord annuel de confirmation du 31 mai 1989 (pour un montant de 155,7 millions de dollars) ; - les réformes économiques ont été initiées avec des réserves de change ne dépassant pas 500 millions de dollars ; - le dialogue politique qui a précédé la Constitution de 1996 et ce qu’elle a apporté comme acquis en matière identitaire, de parachèvement du dernier ordre institutionnel (seconde chambre, commission de lutte contre la corruption) et de limitation des mandats correspond à une conjoncture de faillite, d’insolvabilité, de caisses vides, de cessation de paiement. Contrairement aux apparences et aux mythes du discours populiste, l’ordre institutionnel rentier est aussi inégalitaire. Dans l’ensemble, nous assistons à un processus asymétrique avec : d’un côté, une socialisation de la misère, de la contrainte, un partage de l’austérité ; de l’autre côté, une privatisation de la richesse, de l’aisance et de la rente. Ghazi Hidouci l’exprimait récemment avec brio dans les colonnes d’ El Djazaïr News : «Lorsqu'elles (les recettes d’hydrocarbures) sont abondantes, les budgets font monter l'affairisme sous toutes ses formes, la corruption et le gaspillage de consommation qu'il implique. Lorsque ces recettes sont limitées, on fait baisser le pouvoir d'achat des revenus fixes pour payer la note. Voilà à quoi se résume le cycle long de la politique économique algérienne.» C’est lorsqu’il n’a plus les moyens d’acheter la paix sociale par la rente que le système consent donc à l’ouverture. Ce qui autorise à dire qu’il est sous forte contrainte externe et que le poids de l’extérieur dans la construction des compromis internes est souvent déterminant. L’externalisation établie dans les hydrocarbures, l’extraversion exprimée en termes de dépendance alimentaire se retrouvent mécaniquement sur le terrain politique. Dans une récente déclaration au quotidien El-Khabar, Farouk Ksentini, président de la Commission de promotion et de protection des droits de l’Homme, assurait que le gouvernement n’entreprendrait aucune sanction contre la presse «car sa relation (avec la presse) est soumise à la surveillance de l’étranger ». «C'est la première fois qu'une personnalité de haut rang reconnaît que le pouvoir algérien est empêché de sévir contre la presse par la surveillance de l’étranger», commente, fort à propos, le journal qui a rapporté ces aveux. Le poids de l’extérieur mérite ici plus qu’une simple parenthèse ; il reste à expliciter ce paradoxe : pourquoi un système fermé ratifie les Conventions internationales relatives aux droits de l’homme — avec leurs mécanismes de contrôle — et adhère à la clause démocratique des accords d’association avec l’Union européenne. Là aussi, l’importance du facteur externe est étroitement imbriquée avec les ressources internes. Historiquement, les conditionnalités politiques extérieures sont d’autant plus fortes que les ressources économiques internes sont faibles — comme en témoigne le remboursement anticipé de la dette extérieure qui s’est accompagné d’un rétrécissement des libertés politiques et médiatiques. Pour reprendre une clef d’élaboration récente, nous sommes au cœur d’une «économie des conflits», de plus moins forte intensité de violence que le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, rattache à des «Etats fragiles» posant le plus grave problème de développement de notre époque. Il énonce 10 priorités pour y répondre : s’employer à renforcer la légitimité de l’Etat, assurer la sécurité, renforcer la primauté du droit et l’ordre juridique, promouvoir la prise en charge au niveau local et national, assurer la stabilité économique pour servir de base à la croissance et créer des opportunités, prêter attention à l’économie politique, faire place au secteur privé, coordonner les actions des institutions et des intervenants, prendre en compte le contexte régional, accepter de prendre des engagements de longue durée.
A. B.

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