Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Troubles, harcèlements et condamnations
Par Ahmed Halli halliahmed@hotmail.com


Voici deux cas de harcèlement sexuel survenus dans deux pays différents mais très ressemblants, avec des conséquences différentes mais conformes aux logiques locales. En Egypte, une jeune cinéaste, Noha Rachid Salah, dépose une plainte contre un chauffeur. Ce dernier est condamné à une peine de trois ans fermes. La plaignante a été elle-même surprise par sa propre audace et par l'issue du procès. En Algérie, elles sont deux fonctionnaires à déposer une plainte pour harcèlement contre un supérieur hiérarchique.

Ce sont les plaignantes qui écopent de six mois de prison, ce qui vaut prorogation de permis de harceler à tous les mâles des administrations ou des usines. Deux procès impliquant des femmes, deux verdicts résolument opposés montrant tout le chemin qui reste à parcourir. L'Egyptienne qui a gagné a découvert en même temps qu'elle avait acquis droit de cité dans le Guiness des records. C'est la première fois qu'un procès de ce genre a lieu en Egypte où le harcèlement sur les lieux du travail et dans la rue est un phénomène courant. Il tendrait même à se transformer en tradition puisque des groupes de jeunes se livrent à des harcèlements, souvent très poussés, contre les femmes dans les espaces publics. Ces incidents, régulièrement rapportés par la presse, sont rarement suivis de lourdes condamnations. Le cas de Noha est donc une première dans une société où la femme ne doit pas attirer l'attention même quand elle est agressée. Enfermée dans un carcan religieux de plus en plus étroit, la femme est rendue responsable des attentats sexuels commis contre elle par la mâle engeance. La condamnation d'un homme pour harcèlement, mot pudique pour désigner souvent des gestes plus significatifs, peut marquer un sursaut. La justice égyptienne, régulièrement montrée du doigt, a rendu une sentence exemplaire dans une affaire exemplaire, quoique très banalisée. Mais, pour une femme reconnue victime que la justice n'a pas culpabilisée, combien d'autres ont subi des voies de fait, avec l'opprobre en plus ? C'est sur cette Egypte qu'il ne reconnaît plus que le chroniqueur du magazine Elaph, Khaled Mountassar, jette un regard désabusé. Chez son coiffeur, il entend l'éternel discours stigmatisant les femmes : «La fille qui ne porte pas le hidjab mérite ce qui lui arrive lorsqu'elle est harcelée, voire violée. C'est elle qui sort dans la rue sans respecter les prescriptions divines.» Ainsi proclame le manieur de ciseaux à couper les cheveux en quatre et à tronçonner les corps féminins, non enveloppés dans l'habit de la Charia. «Pourtant, réplique Khaled Mountassar en son for intérieur (1), ce phénomène de harcèlement collectif n'existait pas dans les années soixante et au début des années soixante-dix, lorsque les jeunes filles portaient des minijupes. Pourquoi cherchons-nous toujours des excuses au crime en accusant la victime ? Aujourd'hui, nous sommes dans un tel état de décadence que nous somme revenus à l'époque de la femme-proie, la femme-permise. L'homme est ce mâle qui ne se contrôle plus à la vue du moindre lambeau de chair, de la plus petite mèche de cheveu perçant sous l'écharpe. Il en a l'eau à la bouche, tombe alors en pâmoison et se répand sur l'asphalte de la rue». Oui, il faut à tout prix protéger l'homme des troubles que peuvent provoquer certains appâts féminins même si l'imagination peut transpercer les enveloppes les plus imperméables. Avec son ironie habituelle, Khaled Mountassar s'arrête à cette fetwa émise par un imam d'Egypte qui a oublié, pour une fois, les femmes. Cette fetwa met, en effet, en garde les hommes contre les chemises demimanches. Cet habit doit être aussi boutonné jusqu'au col afin de ne pas laisser voir les poils de la poitrine, à la manière de Rochdi Abaza et de Ahmed Ramzi (2). Tout ceci pour ne pas susciter d'élans libidineux chez les femmes, nous dit notre confrère, par ailleurs chef de la rubrique sexologie du magazine. «Pourquoi ne pas contraindre les hommes à porter le niqab, comme les femmes. Nous pourrions ainsi vivre étrangers les uns aux autres dans des linceuls noirs, pour satisfaire notre imam et son parti hors normes», conclut Khaled Mounstassar. C'est la vision que pourrait bientôt nous offrir le cinéma égyptien avec la censure de plus en plus aiguisée qui guette certains réalisateurs comme Inès Deghaïdi. Elle est accusée notamment de montrer au cinéma ce que les Egyptiens font dans la vie courante. Elle s'entête à penser que ses compatriotes accepteront un jour de voir leur vie intime sur grand écran. Pour l'instant, ils veulent être seulement acteurs enthousiastes, voire furieux, de scènes d'intérieur mais hors caméras. En Algérie, et pour en revenir à ces affaires de harcèlement, le message adressé à tous les ronds de cuir, amateurs d'embuscades de couloirs, fait l'effet d'un puissant stimulant. Les harceleurs vont se sentir aussi ragaillardis qu'un député voyeur qui vient d'assister en direct au viol de sa constitution. Que dire aussi du regard de la société ? Tout le monde se plaint du fait que les femmes doivent se préparer à un parcours du combattant lorsqu'elles s'aventurent dans les rues de certaines villes. Au début, ils ont voulu nous faire croire que si les femmes sont ainsi agressées, c'est parce qu'elles portent des tenues provocantes. Dociles et soumis à la volonté divine, telle que nous l'expliquent Karadhaoui et consorts, nous avons supprimé la cause du mal. Les cheveux, source de fitna foudroyante, les chevilles, les poignets qui font saliver, pour ne pas dire autre chose, ont été chastement recouverts. Le résultat est le même, il suffit juste de tendre l'oreille pour entendre les réflexions salaces et les projets caressés à haute voix par des machos à la petite tête. C'est ainsi que se comporte la génération de la Sahwa, messieurs les bien-pensants. Vous parlez de génération de l'éveil mais sans préciser de quel genre d'éveil il s'agit. Avec un rien de lucidité, vous pourriez voir que cette jeunesse de l'éveil est la même qui a trouvé le moyen de s'octroyer deux ou trois pauses par jour pour cause de prière. C'est aussi la même qui se dirige en processions le vendredi vers les mosquées à la mode, un tapis de prière sur l'épaule. Et pour entendre l'éternel sermon sur la femme, ce diable tentateur, qui s'évertue à hanter nos fantasmes les plus secrets. Pour vous donner une idée de la profondeur du gouffre, voici des statistiques qu'on ne vous a pas proposées lors du dernier Salon du livre d'Alger : Israël traduit annuellement vers l'hébreu 15 000 ouvrages environ. Tous les Etats arabes réunis n'en traduisent que 330 en une année. Autres données : tous les ouvrages étrangers traduits en arabe depuis Al-Ma'moun, successeur du fameux Haroun Al-Rachid, représentent quatre années de traduction chez les Israéliens. C'est celle-là la véritable arme fatale de l'Etat sioniste, et ni la bombe iranienne ni l'alliance tactique du Hamas et du Hezbollah n'y peuvent rien.
A. H.

(1) Allez donc débattre de tels sujets avec votre coiffeur au moment où il brandit ciseaux et rasoir ! Vous verrez qu'il vaut mieux acquiescer, voire se taire plutôt que de se risquer à contredire son coiffeur. Et à ce niveau-là, chacun de vos contradicteurs est un coiffeur en puissance qui peut même vous raser gratis. (2) Acteurs des années fastes du cinéma égyptien, à l'époque où il ne fallait pas être Obama pour oser embrasser sa femme en public. Aujourd'hui, les scènes de séduction de Rochdi Abaza ne passeraient pas le premier niveau de censure. Tout ceci grâce à la Sahwa bien sûr.

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