Il y a des promesses qui sont très difficiles à tenir et des
engagements qu'il est impossible de respecter, surtout après une
victoire électorale et l'ivresses des cimes qui s'ensuit. N'étant pas
dans la situation de ces élus, frappés de folie ordinaire sur les
marches du pouvoir, je pensais pouvoir faire mieux.
Un ami croisé (1)
récemment en ville et qui n'essaie pas de me lire entre les lignes, a
réussi à m'arracher une promesse : celle d'essayer d'être plus
«positif». Ce que j'ai fait d'emblée en lui promettant que j'allais
faire l'immense effort d'éviter, au moins une fois, toutes les infos
«négatives» sur le monde arabe. Lorsque durant plusieurs jours vous
cogitez sur les thèmes de votre prochaine chronique avec le parti-pris
de «positiver », vous comprenez combien la tâche est difficile. Avant
tout, il faut éviter soigneusement les médias et les sites habituels qui
s'acharnent à ne montrer que les défauts de la cuirasse arabe. C'est
dans ces médias, globalement positifs par ailleurs, que sévissent des
chroniqueurs arabes trop portés à la critique. Il faut donc faire une
recherche très patiente et très pointue pour trouver le bon article, le
bon sujet susceptible de remonter le moral de tous les Arabes et,
abusivement, assimilés. Avec ça, vous devez faire attention à ne pas
vous laisser séduire ou distraire par des informations trop vraies pour
être assimilées à des coquilles. Il ne faut pas vous laisser décourager
par des titres trompeurs du genre : «Le RND lance un appel au président
afin qu'il sollicite un troisième mandat. » Evitez ce genre d'écueil et
poursuivez votre quête sans vous attarder sur ce titre à la une : «Des
théologiens algériens lancent des fetwas pour l'excision des femmes.» Ne
prêtez, enfin, aucune attention à cette confession douloureuse et
courageuse d'une femme bien de chez nous : «Comment j'ai été mariée à un
djin.» (2) Vous voilà, finalement, arrivé au bout de vos recherches, et
avec un butin, ma foi, appréciable. Vous vous dites qu'avec ce que vous
avez récolté, il y a de quoi faire une chronique gentillette, ni
flagorneuse ni acide mais susceptible de plaire aux baathistes sans
agacer les minorités amies. Hélas, il faudra encore enrichir le
catalogue des promesses non tenues avec cette chronique avortée sur des
Arabes bien sous tous rapports. Que mon ami me pardonne ce manquement
mais, selon la tradition arabe, je n'en suis pas seul responsable. En
effet, c'est l'organisation Al-Qaïda qui a mis en l'air l'édifice
soigneusement élaboré. Même si le mouvement de Ben Laden n'a pas
revendiqué cet attentat contre une chronique bien-pensante, il en est
l'instigateur. Voici comment : la semaine dernière, le numéro deux d'Al-Qaïda,
Ayaman Zawahiri, s'adresse, par les voies habituelles, aux dirigeants et
aux peuples du monde. Dans son exorde à l'attention spéciale des
musulmans engagés dans le djihad ou dans l'expectative, il aborde le
sujet qui va fâcher Obama et donner un autre cours à ma chronique. Que
dit Zawahiri : Obama a choisi d'être un ennemi de l'Islam bien qu'il
soit né d'un père musulman. Ce qui signifie que dans un tout autre pays
que les Etats-Unis et le reste des pays libres, Obama aurait été
condamné à mort pour apostasie. Ce qui démontre bien qu'entre Zawahiri
et les théologiens musulmans du cru, le courant passe toujours. Zawahiri
aurait pu se contenter de cette sentence et laisser aux commentateurs de
la chaîne Al-Jazira le soin d'en faire l'exégèse. Non ! Il fallait qu'il
en remette une louche comme d'habitude et il a osé parler de corde à une
nation de pendus. Il a cru devoir souligner que le président Obama était
un esclave, domestique chez des maîtres blancs. On sait le rôle joué par
les marchands d'esclaves arabes et musulmans sur les côtes d'Afrique
australe et de l'Ouest. Zawahiri le sait aussi comme il n'ignore pas,
lui l'Egyptien, que des pays arabes comme le Soudan et l'Arabie Saoudite
ont été, jusqu'à une date récente, accusés de pratiquer encore
l'esclavage. En traitant Obama d'esclave, Zawahiri fait ressurgir le
spectre de la chasse à l'or noir, autrement dit les esclaves, que
pratiquaient certaines tribus arabes, bien avant l'avènement du pétrole.
Bien sûr, on objectera que Zawahiri n'est pas le représentant exclusif
du monde arabe, ni des musulmans. Dans ce cas, pourquoi ne le disent-ils
pas ? Pourquoi, il n'y a pas eu une seule voix pour rappeler que Billal,
le Noir africain, était l'un des premiers compagnons du Prophète et le
muezzin de l'Islam? Faut-il qu'une chronique politiquement incorrecte
rappelle que si l'esclavage a été officiellement aboli dans les pays
arabes, c'est grâce à cet Occident honni ? Cet Occident auquel des
Arabes viennent d'offrir sur un plateau le fouet qui servira contre eux.
Cet Occident qui sait parfaitement que tous les nouveaux- nés du monde
arabe se prénommeraient Oussama ou Ayman, avec un peu plus de courage et
de liberté. Et qu'on ne vienne pas me dire encore que Zawahiri n'a fait
que reprendre l'appellation d'esclave domestique utilisée par Malcolm X
contre les militants noirs de la non-violence. Ce n'est pas parce qu'il
exècre l'Amérique impérialiste qu'un Arabe a le droit d'utiliser les
mêmes termes. «Pas vous, pas ça !» aurait dit un célèbre éditorialiste.
Aujourd'hui, l'Histoire a donné tort à Malcolm X et vient de tresser une
couronne à Martin Luther King. Et toujours le même silence gêné ou
opportuniste dans les rangs arabes. Comment voulez-vous, cher ami, que
je me débrouille pour «positiver» dans ces conditions- là ? Toutefois,
et comme je me suis engagé à un sursaut positif, j'ai cru distinguer
quelques éclaircies dans le grisâtre ciel arabe d'Algérie. Le
chroniqueur du magazine Elaph, Daoud Albasri, bon citoyen américain,
raconte que c'est par un «nous avons gagné» triomphaliste que sa fille
lui a annoncé la victoire d'Obama. En relation avec le même sujet, Elaph
publie une «réponse» très franche de Barak Obama, signée Chaker Naboulci,
au penseur tunisien Afif Lakhdar. Ce dernier avait adressé la semaine
dernière une lettre ouverte à Barak Obama lui affirmant qu'il pouvait
régler le conflit israélopalestinien en moins de cent jours. Chaker
Naboulci a imaginé cette réponse plausible du nouveau président
américain et qui se résume à ceci : «Comment voulez-vous que je règle en
cent jours un conflit qui dure depuis soixante ans et que pas un
président américain n'a réussi à régler. Tout simplement, parce
qu'aucune des parties au conflit ne veut d'un règlement, à commencer par
les Palestiniens eux-mêmes. » J'ai retrouvé la liberté de ton de mon ami
Wassini Laâredj dans l'interview, en deux parties, que vient de publier
l'hebdomadaire Al- Mohakik. Wassini s'attaque surtout au sujet tabou que
constitue la relation de l'émir Abdelkader avec la francmaçonnerie.
L'émir Abdelkader, dont on a même «maquillé» le portrait officiel,
serait tellement plus sympathique à mes yeux que le personnage virtuel
qu'on veut m'imposer. Un personnage plus proche de Ben Laden que de Ben
Boulaïd. Or, c'est le second qui a ma préférence. Alors, à la semaine
prochaine pour un nouvel épisode de "Mission impossible".
A. H.
(1) Avec les vieux amis, on se croise plus qu'on se rencontre, et
plus souvent dans les cimetières pour l'enterrement d'une amitié
commune. C'est que l'âge et les carrières vous font prendre des plis,
parfois irréparables. Il en résulte des froissements souvent
irrémédiables.
(2) Ce sont sans doute là les premières contributions à l'amélioration
du statut de la femme telle que stipulée dans la nouvelle Constitution
qu'on vient d'offrir au peuple algérien.
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