Culture : AMAR EZZAHI
La braise ardente du chaâbi


«Je ressemble à ces milliers d’Algériens que la nostalgie du chaâbi traîne dans les quartiers populeux à la recherche d’un quelconque enregistrement de fête dont les vendeurs de CD ne connaissent pas toujours la valeur. Mais, il faut bien vivre et éponger sa misère bien qu’on n’ait pas conscience de piétiner le patrimoine culturel de son pays.»
Des MP3 son étalés sur des tables bancales. Les jaquettes affichent un programme souvent attractif mais n’ayant pas de rapport avec le produit. Il faut donc bien chercher et fouiner comme pour une aventure chez les antiquaires. Les responsables de la télé n’amputent-ils pas une chanson à l’heure du f’tour du Ramadhan pour nous livrer les spots de réclame qui s’agitent comme une matraque sur nos sens épuisés. Savent-ils qu’ainsi ils insultent nos chanteurs disparus et ceux qui sont encore de ce monde ? Avec Amar Ezzahi, la démarche qui consiste à se mettre à jour, tant ce virtuose change de registre d’une représentation à une autre, devient difficile. Il ne cesse d’aller de surprise en surprise. D’où l’impérieuse et laborieuse nécessité du fan d’actualiser son écoute. Amar Ezzahi puise dans cet océan du melhoun pour sortir les plus belles perles. Les pièces poétiques sont habillées de musique avec l’élégance d’un grand couturier. Il les présente comme dans un défilé de parures toujours renouvelées. La belle Ya dhif Ellah a droit, par exemple, à plusieurs caftans. Ce n’est pas un chanteur statique qui, comme la plupart, tombent dans la monotonie et la rengaine. Avec ceux-là, on a parfois l’impression de revivre le déjà entendu et certaines chansons reviennent à nous comme une rengaine du temps où nous jouions aux billes. L’originalité d’Amar Ezzahi s’exprime à travers la diversité des mélodies qu’il nous fait connaître donnant de la voix à son mandole dont les fils vibrent sous l’inspiration folle de ce chanteur. Pour avoir laissé boire mes oreilles des milliers d’enregistrements studio et de fêtes, je puis témoigner de la sublime délectation que nous offre ce grand symbole du chaâbi. L’immensité de son répertoire nous ouvre le champ étendu du melhoun. Combien de chansons méconnues n’a-t-on découvert ! Dans ses cahiers toujours enrichis, il cherche selon son humeur du moment ce qu’il veut aborder. Pour avoir suivi le parcours de ce maître depuis les années 1960, je puis affirmer qu’aucun chanteur chaâbi n’a étoffé un si grand répertoire. On peut dire aussi qu’à chaque décennie, je découvre qu’Amar Ezzahi se distille au fil du temps tant au niveau du style que dans la sélection des pièces poétiques qu’il aborde. La voix a suivi une progression prenant maturité avec l’âge et l’expérience. Les musiciens qui l’accompagnent sont déroutés tant son inspiration déborde. Alors qu’ils jouent facilement avec les récitants, ils perdent pied dès qu’il s’agit d’Amar Ezzahi, déroutés par son improvisation. Si son éclipse de quelques mois a fait croire à son extinction, les fêtes qu’il a assurées contredisent ce mauvais coup du sort. Il suffit d’écouter les enregistrements de 2001 à 2008 pour découvrir un Ezzahi d’un nouveau cru. Toutes les qacidate ont été revisitées et nouvellement habillées. Ecoutez Ya Rab el‘ibad, maldjefni el f’kih’entre autres et vous vous abreuverez d’un chaâbi mûri avec une constellation de khanate et de mrammate. Il serait déplorable de ne pas hisser nos artistes à l’heure où leur talent est au sommet. L’hommage rendu récemment à Sid Ali Kouiret est une initiative heureuse et il serait temps que l’attention des médias se tourne vers d’autres personnalités de notre patrimoine culturel avant qu’elles ne soient enterrées par deux fois. Ecouter Amar Ezzahi n’est pas, il faut le dire, sans vouloir offenser quiconque, à la portée de tout le monde. Car il faut relever des subtilités que partagent les avertis, s’élever et prendre part au voyage. Il y a nécessité d’une mise en bouche comme se plaisent à qualifier les sommeliers du nectar de ce maître. D’autres diraient que seuls quelques privilégiés ont droit à la rekba. Ayant eu quelques confidences de musiciens qui ont joué avec lui, je puis me permettre de témoigner de leurs heureux étonnements et de leur aveu sympathique de ne pas pouvoir s’aligner sur les fantaisies d’Amar Ezzahi. On raconte qu’on ne peut accompagner Ezzahi dans une soirée qu’en étant vigilant. Connu pour sa générosité et sa sensibilité, il sait écouter le modeste et le pauvre. Près de la plèbe, il n’a jamais succombé comme tant d’autres aux travers de la cupidité. Loin de lui l’idée de s’enrichir comme un vulgaire livreur de récitations avec à la clé un cachet faramineux. Cependant, il mérite d'interpeller ce chanteur immense pour l’inviter à plus de médiatisation car son public le demande. Refusant beaucoup d’invitations à des manifestations culturelles, certainement présentées avec maladresse, son ombre plane souvent en pareilles circonstances. Monsieur Amar Ezzahi, vous laisseriez- vous tenter par une interview ou une émission radio et pourquoi pas un passage à la télé ? Nous connaissons votre grandeur d’âme, votre élégance et votre modestie, donnez un espoir à ceux qui vous apprécient et vous aiment sincèrement et que Dieu Tout-Puissant vous donne santé et prospérité.
Dr Rachid Messaoudi

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