Chronique du jour : A FONDS PERDUS
L’UPM et les entreprises
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Nombre de nos chefs d’entreprises étaient à Sousse ce week-end, aux côtés de leurs homologues du pourtour méditerranéen, pour connaître le rôle qui leur est dévolu dans le projet d’Union pour la Méditerranée (UPM) initié par le président français Nicolas Sarkozy.
Parmi eux figurait un invité de premier rang, Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre français, venu transmettre un message et une vision du chef de l’Etat français. A ses yeux, la crise que traverse l’économie mondiale, caractérisée par sa financiarisation et sa globalisation, laisse libre cours à quatre scénarios qu’il invite à surmonter pour que l’UPM fasse mieux que Barcelone :
- «l’utopie de la crise», qui suggère qu’à toute chose malheur est bon et que le progrès est inscrit dans l’après-crise comme le salut et l’union de l’Europe est venue des horreurs de la Seconde Guerre mondiale ;
- la «global policy» (globale politique), si chère à George W. Bush, qui soutient que, de même que l’économie se caractérise par sa globalité, la politique, au sens d’organisation, obéit, elle aussi, à un modèle unique, laissant peu de place aux particularismes nationaux ;
- «le métissage global des sociétés», leur hybridation, avec pour conséquence le multilatéralisme, un gouvernement du monde, une sorte de rêve refondé de la Société des Nations ;
- «l’égoïsme continental », avec pour corollaire un protectionnisme régional.
Les maîtres à penser du projet d’UPM essuient d’un revers de main ces éventualités, porteuses de risques de balkanisation et de dispersion, pour leur préférer ce que M. Raffarin appelle «une planète des diversités», l’idée que des identités différentes peuvent être métissées tout en demeurant fondamentalement irréductibles. Le modèle se veut «créateur d’unités» sur la base déclarée du respect des identités nationales, la solidarité continentale, le dialogue inter-continental et l’approfondissement de l’après-Kyoto pour la quête d’énergies nouvelles. M. Raffarin assure par ailleurs que l’UPM, c’est «autre chose que le 5+5» instauré par le processus de Barcelone, réduit à une zone de libre-échange, parce qu’elle tient sur deux jambes : le développement économique et la paix politique. Née «ailleurs que dans le processus de Barcelone», l’UPM serait également à l’abri des travers de ce dernier parce qu’elle dispose d’outils ; le premier de ces outils est le Secrétariat général, domicilié à Barcelone, avec «une adresse, un homme, une équipe qui impulsent une dynamique opérationnelle qui la rend crédible». Aussi, comme aucun projet ne peut se passer de leadership, l’UPM est portée par une «sarko-énergie» tenant à une ambition nouvelle autre que celle d’un chef «européen, réformateur et atlantique », ce en quoi d’autres l’ont précédé. Il faut dire que, même en Tunisie, adepte inconditionnelle de l’UPM, la «sarko-énergie» a fait sourire plus d’un expert et chef d’entreprise. Les réserves les plus subtiles et les plus construites viennent de la bouche d’un Italien, Andrea Amato, président de l’Institut européen pour la Méditerranée. Il reconnaît aux déclarations de Paris et de Marseille, autour de l’UPM, l’affirmation d’un principe — la transformation de l’équilibre institutionnel du partenariat de Barcelone — et de deux décisions : la réalisation de l’intégration territoriale et économique autour du Bassin méditerranéen au moyen de projets structurants. Le processus de Barcelone ambitionne de faire de l’espace euroméditerranéen «un espace de paix, de sécurité et de prospérité partagée» dans lequel le partenariat agit en matière de sécurité, de migrations, de culture — faute de quoi, il a été réduit à un grand marché ; alors que l’ambition méso-régionale méditerranéenne de l’UPM repose sur les «grands projets structurants » en matière économique et d’intégration territoriale. L’implication première de cette différenciation est que le premier processus relève de la responsabilité de l’Union européenne alors que la seconde ambition est d’essence gouvernementale. Se déclarant, ironiquement, «admirateur de la sarko-énergie», il invite à dissocier ce qui relève de la symbolique, du principe, de la mythologie et de l’affirmation d’un principe, d’une part, et «la réalité mesurée par les décisions prises», d’autre part. Aussi important soit-il, le premier aspect touche à la passion (de fait davantage au côté velléitaire, reconnu à Sarkozy), mais il ne suffit pas à impulser une politique, des programmes, avec des échéances qui «mettent en musique» la partition. Il reste à passer du modèle dominant des cercles «concentriques» — avec un noyau développé et une périphérie marginalisée — à celui de développement «polycentrique », avec l’intégration économique et territoriale des pays voisins. Beaucoup moins prolixe, l’Allemagne donne l’exemple : elle accepte de payer «un peu plus cher» l’énergie solaire produite en Méditerranée dans le cadre de l’UPM. L’ancien Premier ministre algérien, S. A. Ghozali, n’est également pas tendre à l’endroit de l’UPM dans laquelle il voit «un projet destiné à favoriser la capacité des Européens à peser d’une voix qui porte dans le règlement du conflit israélo-palestinien». La volonté politique exprimée à l’endroit du projet de la part des deux rives de la Méditerranée ne suffit cependant pas à lui donner corps : «Il manque au projet une stratégie parce qu’il lui manque une vision.» Par ailleurs, M. Ghozali ambitionne de «provoquer des capacités maghrébines de propositions» en accordant à l’UMA la place qu’elle mérite. Il trouve paradoxal que deux entités nationales (la France et l’Allemagne) puissent passer d’un «stade génétique de rejet mutuel» à une construction commune, y compris monétaire et politique, alors qu’un ensemble comme l’UMA qui réunit pourtant tous les ingrédients, en quantité et en qualité, ne puisse pas aboutir depuis 20 ans. Or, même si l’UMA n’est pas une condition préalable au succès de l’UPM, elle en constitue néanmoins un obstacle. Les chiffres sont éloquents : si l’UE intervient pour 40% du commerce extérieur des pays de l’UMA, les échanges intermaghrébins restent à un niveau symbolique de 2% à peine de leur commerce extérieur. Plus largement, le projet d’UPM est également plombé par les limites et l’extraversion de son espace économique qui couvre pourtant 22 Etats : il représente à peine 3% des échanges mondiaux et se caractérise par un flux Nord-Sud (environ 50% des échanges de la rive Sud) qui exclut la présence du Sud sur son marché (4% des échanges de la rive Nord). Ce qui autorise à dire que le Sud de l’UE est à l’Est et non là où l’indique la géographie. Une configuration dans laquelle la rive Sud de la Méditerranée fait figure de source d’approvisionnement énergétique et de bassin d’emploi et de consommation. Le coût du non-Maghreb est évident pour tous. Le Premier ministre tunisien, M. Ghennouchi — rejoignant l’appréciation de Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI —, le déplore vivement en le mesurant à la perte de deux points de croissance pour son pays (de quoi vaincre un taux de chômage inquiétant officiellement évalué à 14% de la population active). Le point de vue marocain, exprimé par Omar Kabbaj, un conseiller de Sa Majesté le roi, semblait plus épidermique et s’exprimait au travers de la seule fermeture de la frontière avec l’Algérie. De fait, une perte de trois à quatre milliards de dollars pour la partie marocaine, engluée dans le conflit du Sahara Occidental et exsangue du fait de dépenses militaires démesurées censées lui permettre de venir à bout du droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination. Un autre grand absent de l’UMP : les entreprises. Comme à Sousse, leurs chefs ne font qu’écouter les politiques.
A. B.

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