mardi 16 decembre 2008
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De quel pays parle-t-on ?

Par Hakim Laâlam  
Email : laalamh@yahoo.fr

Ouyahia a bombardé les députés de chiffres. Mais les députés n’en ont retenu qu’un. 

30 millions !

L’homme prend un air grave et annonce : «Nous pouvons encore garantir à nos populations les salaires, la nourriture et les médicaments pour cinq ans.» Quand t’entends ça, t’as aussitôt le décor planté devant toi. Des villages et des villes en alerte. Sûrement des sirènes hurlantes. Des personnes le regard hagard, l’air perdu, les traits crispés par la peur. Tu imagines aussi des rayons de magasins d’alimentation dévalisés en quelques heures. Des files de voitures et des bus bondés déversant des millions de personnes rentrées chez elles plus tôt pour prendre toutes les dispositions nécessaires afin de faire face. Les boulangers ont déjà fermé alors qu’il est à peine midi. Plus rien à vendre. Les trois fournées de la matinée sont parties comme des… petits pains. L’épicier, lui aussi, a baissé rideau. Plus rien à proposer. Ni eau. Ni sucre. Ni sel. Ni huile. La violence du déferlement de clients sur son échoppe se voit encore sur sa devanture éventrée. Les gens se sont étripés pour le dernier litre d’huile, pour le dernier kilogramme de farine. C’est que tous ont entendu l’homme annoncer clairement «nous pouvons encore garantir à nos populations les salaires, la nourriture et les médicaments pour cinq ans». Et quand tu es normalement constitué, doté d’une ouïe correcte, d’une vue acceptable et d’un Qi juste moyen, tu te dis : «C’est la banqueroute ! Le pays est au bord de la faillite. Les rebelles aux portes de la capitale. Le gouvernement sur le tarmac attendant de quitter cette contrée maudite.» Tu penses aux famines en Afrique. Tu penses aux génocides. Aux nettoyages ethniques. Aux machettes. Aux fosses communes. Aux camps de toile. Aux ONG qui bossent malgré tout à faire parvenir quelques grains de riz aux affamés. Aux couloirs humanitaires. Aux négociations de la dernière chance qui se transforment, par la bêtise des hommes, en négociations de l’avant-dernière chance. Tu penses au Rwanda. Tu penses à Goma. Tu penses aux orphelinats. Tu penses à Gaza sous embargo féroce. Mais à aucun moment, tu ne penses ni ne t’imagines que le bonhomme qui prend son air grave pour annoncer «nous pouvons encore garantir à nos populations les salaires, la nourriture et les médicaments pour cinq ans» prononce cette phrase à partir d’un pays parmi les plus grands producteurs de gaz et de pétrole dans le monde, d’un pays dormant sur des réserves de change fabuleuses, d’un pays de 33 millions d’habitants dont on dit des choses étranges. Comme, par exemple, cette coutume bizarre qu’ils ont, lorsqu’ils sentent qu’on les mène en bateau, de fumer du thé pour rester éveillés à leur cauchemar qui continue.
H. L.

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