Chronique du jour : KIOSUE ARABE
La sandale de Abou Tahcine
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Contrairement à l'écrasante majorité de l'opinion arabe et assimilée, je n'ai pas du tout vibré au spectacle de ce journaliste irakien lançant sa chaussure contre George Bush. D'abord, j'oppose aux admirateurs enthousiastes du lanceur l'argument de l'éthique professionnelle. On ne va pas à une conférence de presse, avec son badge et son matériel professionnel pour bombarder un président, fût-il un Américain honni, avec des chaussures usées. Peut-être qu'une ou deux bonnes questions auraient suffi à mettre Bush en posture d'accusé aux yeux de l'opinion américaine et mondiale.

Au lieu de ça, c'est le sérieux des journalistes irakiens et les traditions d'hospitalité de leur pays qui sont battus en brèche. Il y a ensuite le point de vue des stratèges et des spécialistes en balistique qui parlent plutôt d'attentat raté, d'échec. Ni la première ni la seconde chaussure n'ont réussi à atteindre leur cible, Bush s'étant révélé plus adroit dans l'esquive que dans la conduite des affaires du monde. Au final, le héros malheureux a eu un bras cassé, quelques touffes de cheveux arrachées et la prison en perspective. Heureusement pour lui que le nouveau président, Barack Obama, a décidé de fermer Guantanamo (1). Mais comme nous sommes dans un pays arabe, je vous laisse deviner le sort qui attend le vengeur irakien en prison. Et ce n'est pas le soutien de Aïcha, la prunelle des yeux de Khaddafi, qui contribuera à améliorer son sort. Pas plus que l'OPA opportune lancée sur ses deux chaussures par de richissimes collectionneurs de trophées arabes, ne fera sa fortune. On exhibera les projectiles au moment du procès, comme pièces à conviction, mais il a peu de chances de les remettre un jour à ses pieds ou sur son râtelier d'armes. Finalement, l'histoire, avec un petit «h» ne retiendra donc de l'incident que la tentative, coléreuse et ratée, d'un citoyen arabe de blesser un impérialiste américain. Cet acte illustre plutôt, à mon humble avis, une impuissance qui tend à devenir congénitale et qui suscite, paradoxalement, le délire des foules. Les Arabes se sont tellement acclimatés aux victoires à la Pyrrhus qu'ils célèbrent leurs actes manqués comme des exploits glorieux. Et je présume que mes compatriotes qui lapidaient le diable, lors du rituel du pèlerinage à La Mecque, n'étaient pas les plus tièdes. Chacun d'eux devait s'imaginer tenir le diable Bush au bout de son viseur. Le président américain sortant s'en tire, lui, avec un ultime élan de sympathie des électeurs américains qui l'ont congédié. Quant au fougueux journaliste, victime de son adrénaline, je présume qu'il va faire des émules. Je crains cependant quelques retombées immédiates pour mes confrères arabes couvrant les activités présidentielles en Occident. D'ici, à ce qu'ils soient obligés de se déchausser pour aller en conférence de presse et d'être traités de vanus- pieds. En tout cas, notre confrère Adnane Abouzeid voit comme une issue inéluctable l'obligation pour les journalistes arabes de porter des chaussons lors des briefings présidentiels. On peut se demander, en fin de compte, si l'utilisation de la chaussure comme instrument de gestion des conflits n'est pas un réflexe culturel typiquement arabe. Avec le sang-froid et la lucidité, perdus par les autres confrères, le quotidien londonien Echarq-al-Awsat s'attache à en dénouer les lacets. Il rappelle des épisodes célèbres comme celui du Soviétique Kroutchev tapant de la chaussure sur son pupitre devant une Assemblée générale de l'ONU ébahie. Il fut un temps où la chaussure était plus mortelle. C'est ainsi que Chadjarat Eddor (2), l'éphémère reine d'Egypte, périt dans un hammam sous les coups de sabots (kabkab) de furies vengeresses. Toujours en Egypte, les annales du Parlement retiennent la tentative du député Esmat Sadate d'assommer le milliardaire du ciment et élu du parti au pouvoir, Mohamed al-Iz, avec une chaussure. Pour en revenir à l'Irak, le journal rappelle que Saddam Hussein avait recouvert le hall du grand hôtel Al-Rashid de mosaïques représentant le président Bush, père, avec la mention «Le criminel George Bush». Ceci, afin que l'image fût foulée par les pieds des clients et visiteurs de l'hôtel. Mais, nous dit encore Echarqal- Awsat, Saddam Hussein allait subir le retour de boomerang avec le déboulonnage de sa statue lors de l'occupation de Bagdad. A ce moment-là apparut un autre héros à la chaussure que toutes les télévisions du monde montrèrent en train de marteler avec sa sandale les débris de la statue brisée du zaïm. «La sandale de Abou-Tahcine» était devenue un symbole et son utilisateur un héros de guerre. Récemment encore, Abou Tahcine a été interviewé par une chaîne de télévision. Il a déclaré qu'il était prêt à dégainer encore sa sandale pour punir les corrompus et les incapables. Comprenne qui pourra ! Nabil Charef Eddine du magazine Elaph imagine qu'aux côtés de Bush, se soit tenu Saddam Hussein au lieu de Noury Al-Maliki. Il s'est interrogé : «Est-ce que Zaïdi ou un autre journaliste auraient osé se livrer au même acte ? Mieux encore : est-ce qu'un journaliste de n'importe quel pays arabe aurait eu la hardiesse de faire la même chose aux dirigeants de son pays ? Je vous laisse deviner quel aurait été le sort de cet audacieux, et de sa famille, sous le règne de Saddam, par exemple.» Notre confrère égyptien se dit en désaccord avec l'attitude très peu professionnelle du journaliste irakien. «Nous ne sommes pas des mercenaires qui utilisent des chaussures comme arme au lieu de leurs plumes, affirme-t-il. Et si nous prétendons militer pour la démocratie, ce n'est pas en lançant des sandales, aujourd'hui, et peut-être des bombes demain que nous allons faire avancer la cause de la démocratie ». Quant aux réactions de la rue arabe, elles apparaissent disproportionnées à Nabil Charef Eddine qui ajoute : «Je ne serais pas étonné si d'aucuns proposaient demain de baptiser du nom de Zaïdi une place, une rue ou une école.» Quant au député qui a suggéré lors du débat au Parlement que les chaussures du journaliste irakien soient placées dans un musée, il a droit à ce commentaire : «Je comprends tout à fait que des députés arrivés au Parlement, par des élections truquées, applaudissent le “héros à la chaussure”. C'est une manière pour eux de défendre leurs intérêts.» Il n'y a pas que du Zaïdi dans la presse. Le quotidien Al-Khabar élève le niveau du débat en reprenant la réponse du poète syrien Adonis aux imprécations de l'association des Uléma. Ce ne sont pas des chaussures en l'air mais un vrai coup de tatane quelque part dans le bas du dos ulémiste. Il accuse le président de l'association de faire la confusion entre son point de vue personnel et celui de l'Islam. Ce qui ne s'est jamais vu chez aucun théologien musulman digne de ce nom. Je ne suis pas expert en lancer de sandales mais je souscris volontiers aux coups de pieds virtuels que distribue Adonis dans cette contribution au quotidien londonien Al-Hayat.
A. H.

(1) Il y a dans la presse ces jours-ci, des interviews de détenus algériens libérés de Guantanamo. Ils racontent avec force détails les souffrances qu'ils ont subies là-bas et qui sont bien réelles. Je m'interroge tout de même : est-ce que tous les Algériens capturés en Afghanistan étaient vraiment des mystiques en quête de retraite spirituelle ?
(2) D'origine circassienne, Chadjarat Eddor a conduit en 1249 une résistance victorieuse contre les croisés à Mansourah, alors que son époux, le sultan Salah Nedjm Eddine, venait de mourir.

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