Comme chaque année, depuis des lustres, à l’occasion de la Achoura ou Taâchourth, les citoyens du aârch Iwakuren ont organisé au niveau du village Raffour, dans la commune de M’chedallah, Thimechret ou Lewziâ, comme on l’appelle dans certains localités de la Kabylie. A l’approche de cette fête religieuse, symbole de piété, les riches du village font don d’argent à Tadjmaït, laquelle procède à l’achat de bœufs. D’autres achètent directement des bœufs et les donnent à Tadjmaït. Deux jours avant Taâchourth qui coïncide avec le 10 moharrem de l’Hégire, les bêtes sont égorgées et tous les villageois participent à cette grande fête. Les villageois s'organisent et à chacun une tâche est dévolue. Mardi, lors de notre déplacement au village Raffour, l’ambiance était à la fête. Au niveau de la maison de l’Aârch, ou Akham n’l'ârch, construite avec les dons des citoyens, constituée de trois étages, on organise des activités lucratives, les bêtes sont égorgées et dépecées par les bouchers du village. Avant de nous introduire dans la maison de l’Aârch en compagnie du wali et de la délégation qui l’accompagne, invité pour la circonstance par les notables de l’ârch Iwakuren pour partager avec eux cette fête bénie, nous avons dû nous couvrir les chaussures de sachets en plastique pour éviter de salir les lieux qui servent l’espace d’une journée de boucherie. Aâmmi Hocine nous explique la procédure : «Nous avons acheté 65 bœufs et 12 moutons. Les riches du village ont contribué à l’achat de ces bêtes. C’est une manière pour eux de faire de la charité et de remercier Dieu pour le bien qu’il leur a octroyé. Tadjmaït implore Dieu d’exaucer leurs vœux et de leur accorder bonheur et santé ainsi qu’à leur famille, sa tribu et à tous les musulmans. Une fois les bêtes achetées, on procède à leur abattage au niveau de l’abattoir communal et à leur dépeçage. On achemine ensuite la viande dans cette salle où elle sera partagée entre les villageois. » Aâmmi Hocine a également présenté les notables du village au wali. Idir, un boucher du village, nous explique à son tour son travail : «Je suis en train de découper les quartiers de viande avec une scie électrique avant de les découper en morceaux. D’autres font le même travail que moi, et d'autres encore sont en train de découper sur les rondins la viande en morceaux. Nous sommes là depuis la matinée et nous continuerons jusqu’à l’aube. Demain matin, nous devons finir de les couper en petits morceaux. » En effet, hier matin, jour de l’Achoura, la viande est découpée en petits morceaux qui sont comptés. Chaque tamen ou chef des idhernman (groupe de familles), devra donner les noms des membres de sa famille, quel que soit leur lieu de résidence, qu’elles soient à Raffour, au Canada ou aux Etats-Unis. Les morceaux sont disposés en thouna ou petits amas. Le nombre de morceaux de viande doit être égal à celui des membres d’une famille, pas un de plus, pas un de moins. Dès la matinée, chaque chef de famille se présente avec sa carte d’identité, il est orienté vers sa «thouna». Au total, plus de 11 000 personnes ont été recensées dans ce village. Selon Belaïd, un responsable du village, Tadjmaït a décidé d’offrir des parts de viande à toutes les familles vivant dans le village même si elles n’appartiennent pas à l’aârch Iwakuren. La sagesse voudrait qu’il n’y ait pas une seule famille au niveau du village qui n’ait pas de viande dans son foyer ce jour-là. C’est cela la solidarité et la fraternité entre villageois. La joie règne dans tous les foyers et de la maison de l’arch, une musique douce est diffusée à grands décibels pendant toute la journée. Les enfants gambadent à travers les rues du village tout joyeux. Tout le monde est content. Que la joie règne pour toujours dans le village aussi longtemps que les bonnes actions de charité survivront ! Pour rappel, le village Raffour a été peuplé pendant la Révolution, plus exactement après le bombardement du village Iwakuren, situé sur les hautes cimes du Djurdjura, dans son versant sud, par l’armée française en 1957. Les Français, pour couper toute aide aux moudjahidine, ont obligé les villageois à descendre à Raffour dans un lieu de regroupement appelé à l’époque Camp de toiles, appellation que Raffour garde jusqu’à nos jours mais avec un glissement sémantique, «Etoile». Rappelons que d’autres villages au niveau de la région, comme Ath- Hamdoune, dans la commune d’Aghbalou et à Saharidj, ont également organisé Thimechret. Y. Y.
Nombre de lectures : 203
|