Entretien : SAÏD SADI AU SOIR D’ALGÉRIE :
«Nous sommes dans un vrai moment de rupture»


C’est un Saïd Sadi très inquiet pour l’avenir immédiat de l’Algérie que nous avons rencontré au siège de son parti. Plus que jamais, il appelle au dépassement du pouvoir pour espérer un sursaut salvateur pour le pays. Si ses réponses donnent à première vue une impression de dépit, cela est vite rattrapé par des propositions qui laissent entrevoir une projection sur l’avenir. Dans «ce moment de rupture», il devient presque indécent de parler avec Saïd Sadi d’élection présidentielle.

Entretien réalisé par Nacer Belhadjoudja

Le Soir d’Algérie : Cela fait longtemps que l’on ne vous a pas entendu dans les médias nationaux, pouvez-vous, pour entamer notre entretien, nous livrer d’un mot votre point de vue sur le pays ?
Saïd Sadi :
En 2009, c'est-à-dire 55 ans après l’indépendance, des adolescents déboussolés descendent le drapeau algérien dans un lycée et hissent le drapeau français deux mois après que l’on eut sacralisé les symboles de la nation par une révision constitutionnelle des plus discutables.
C’est un peu rude comme entrée mais puisque vous abordez le sujet, comment analysezvous cet évènement ?
Apres la rupture politique qui oppose pouvoir et société, après la rupture générationnelle qui voit une gérontocratie bâillonner la jeunesse, nous rentrons dans les ruptures symboliques où se dissolvent les valeurs identitaires. La question n’est pas de se défausser sur ces jeunes qui sont plus victimes que coupables, mais il faut bien savoir qu’avant d’en arriver là, ces élèves ont discuté entre eux, préparé leur coup, choisi le moment du passage à l’acte… Il est important de comprendre ce qui s’est passé dans la tête de ces jeunes. La falsification des repères et la manipulation de l’histoire de la nation ajoutée au discrédit puis au rejet que suscitent les auteurs de ces abus ont conduit des enfants algériens à braver tous les interdits et à lancer l’ultime défi pour manifester leur exaspération. Ce signe ne semble pas inquiéter les dirigeants qui, faute d’avoir un bilan ou des perspectives à offrir, revendiquent, je cite, leur «sale besogne» comme trophée.
Mais d’un point de vue plus politique, comment définiriezvous la situation actuelle ?

Après le reniement de la résistance citoyenne qui, de mon point de vue, aura été un grand moment dans notre histoire d’après-guerre, le pays s’est trouvé désavoué dans ce qu’il avait accompli de plus sain et de plus noble depuis l’indépendance : refuser un ordre politique qui nie l’alternance et, dans le même temps, ne pas se laisser gagné ni même tenté par la vengeance malgré la cruauté des épreuves. Peu de peuples ont fait preuve de tant de sagesse face à de tels drames. Privé de son capital patriotique et interdit de citoyenneté, l’Algérien s’est résigné et la Nation a commencé une inexorable décomposition dont la grammaire politique est écrite par le putsch commis le 12 novembre. D’un point de vue formel, le pouvoir passe d’une enveloppe militaire à une apparence policière, mais le système politique reste le même dans un pays sous haute tension. C’est l’impasse. En quoi, selon vous, la révision de la Constitution a-t-elle été si désastreuse ? Je ne n’insisterai pas sur la forme. N’en déplaise au président de l’APN, le Parlement algérien a commis une forfaiture. Il n’avait pas à se prononcer sur des amendements qui bouleversaient la nature et l’équilibre des pouvoirs. Seule la voie référendaire, au regard de la Constitution d’alors, permettait de traiter de tels amendements. Sur le fond, nous sommes dans un cadre constitutionnel unique. Les constitutionnalistes les plus avertis confirment le caractère ubuesque de la situation algérienne qui n’est ni un régime présidentiel, ni un régime parlementaire. C’est le seul pays où un homme concentrant tous les pouvoirs exécutifs entre ses mains ne connaît aucun contre pouvoir. Savez-vous que si demain le RCD devenait majoritaire à l’Assemblée, il serait obligé d’appliquer le programme d’un chef de l’Etat qu’il combat puisque, depuis le 12 novembre, seul lui a le droit de proposer un programme !! Je ne voudrais pas être trop cruel mais il faut rappeler aussi que ce programme, dont toutes les clientèles se gargarisent, n’existe même pas. La Constitution a été violée pour imposer un troisième mandat. Quel Algérien et quel observateur peut croire que ce qui n’a pas été fait pendant dix ans avec un baril qui a atteint 150 dollars va devenir possible dans une situation nationale aussi délétère avec un environnement mondial si perturbé ? Je vous laisse deviner le contre-coup politique, diplomatique et économique que subit notre pays après cette opération. Autre problème révélé par cette dérive : le silence des intellectuels. En dehors de quelques émois confidentiels, il n’y a pas eu d’intervention sur un acte qui ne manquera pas d’inspirer ailleurs la recherche universitaire en matière d’hérésie constitutionnelle. Mais cela est un autre problème.
Vous venez d’évoquer le RCD, quelques voix s’élèvent à Béjaïa et laissent entendre qu’il y aurait crise.

Béjaïa, je vous rassure, va très bien. Cinq ou six personnes découvrent comme par hasard en ce moment et après des années de béatitude, que le RCD est un enfer. Ce genre d’incidents est récurrent à chaque fois que le RCD alerte l’opinion nationale ou internationale sur les abus du régime. Dit en un mot, le pouvoir suggère à travers ces provocations ceci: nous n’avons rien fait mais nous sommes tous pareils, donc le changement est inutile.
Plus généralement, comment va le RCD ?

Je ne crois pas qu’il y a un parti algérien qui ait autant affronté le pouvoir et qui continue d’être la source principale de l’animation du débat national, avoir une activité de terrain aussi soutenue, une vie organique régulière et une présence internationale affirmée et reconnue. Est-ce un hasard si le RCD est le seul parti à disposer d’un site Internet digne de ce nom et qui tient toutes ses réunions organiques prévues par ses statuts. Il reste vrai qu’il y a débat dans le parti sur la question de savoir si la méthode de luttes adoptée jusquelà est la plus indiquée à la conjoncture actuelle où le pouvoir viole toutes les lois et réglementations pour étouffer l’opposition. Le scandale qui a vu l’administration déposer illégalement un président d’APC à Berriane au motif qu’il est du RCD alors qu’il revendique un bilan exceptionnel interpelle sur la pertinence d’un combat conçu et mené dans d’autres conditions. A Blida, un secrétaire général de l’UGTA, démocratiquement élu, se voit refuser son installation tant qu’il restera fidèle au RCD…
Qu’est-ce que cela appelle en termes de perspectives ?

Cela veut dire que le prochain conseil national qui se tient dans un moment de rupture politique sera, je crois, l’un des plus importants dans la vie du parti.
Ce conseil national se prononcera- t-il sur la présidentielle ?

Oui.
Peut-on en savoir plus en ce qui vous concerne ?

Vous comprendrez bien que non.
Le pouvoir a pourtant accédé à l’une de vos revendications essentielles puisqu’il accepte la présence d’observateurs internationaux. Sur la question des observateurs comme sur d’autres, le pouvoir ruse. Comme toujours, à chaque fois que le RCD anime un débat, innove sur un dossier ou qu’il forge un concept, le régime s’en saisit, le clone et le pollue.

Le pouvoir nous propose une présence politique de l’Organisation de la Conférence islamique, de l’Union africaine et de la Ligue arabe — instances respectables par ailleurs — sous la coordination symbolique de l’ONU. Les dirigeants algériens savent que depuis 2004, et grâce ou à cause de leur fraude, il y a une prise en charge professionnalisée et standardisée de l’observation des élections. Les équipes sont formées pour prévenir et détecter les failles organisationnelles, elles demandent à être sur le terrain de longs mois avant le scrutin pour «nettoyer» les fichiers électoraux, surveiller l’usage des médias et des finances publiques… Ces organisations spécialisées sont connues et ont déjà montré leur savoir-faire sur tous les continents en intervenant en Ukraine, au Pakistan, au Venezuela, et il y a quelques jours, au Ghana où le candidat de l’opposition a d’ailleurs remporté la présidentielle dans une compétition que personne ne conteste. Vous aurez remarqué qu’aucune de ces organisations ne figure parmi les «invités» du pouvoir d’Alger. A la décharge de ce pouvoir, il n’est pas le seul à refuser une surveillance internationale qui mobiliserait pendant des mois de nombreux observateurs indépendants et qualifiés. Des acteurs politiques et sociaux qui avaient, un instant, voulu se mobiliser contre la candidature de l’actuel chef de l’Etat pour soutenir un autre candidat — ce qui était leur droit — ont refusé de s’associer à la demande de cette surveillance. L’arrière-pensée étant que la fraude n’est pas un mal en soi. Elle est même implicitement souhaitée quand elle sert son chef de clan. Pour occasionnelle qu’elle soit, cette posture soulève, nous le savons tous, un vrai problème pour ne pas dire le problème politique de l’Algérie.
Pouvez-vous être plus précis ?

Tant que nous n’aurons pas clarifié la question du positionnement politique de chacun, la mise en perspective de la nation restera brouillée. Il y a des acteurs politiques qui estiment qu’il n’y a pas d’alternatives possibles en dehors du système actuel. C’est une option que l’on peut entendre à la condition qu’ils s’assument en tant que clientèles inscrivant leur action dans les compétitions claniques. Naturellement, chaque clan dira que si c’est son chef qui hérite du pouvoir, les choses iront mieux. Nous sommes un certain nombre à mettre en doute cette vision. La crise algérienne ne saurait être réductible à une question d’homme, même si la responsabilité de certains, dans son aggravation, est évidente. Tant que ce malentendu originel ne sera pas levé, la vie publique risque d’être encore longtemps enfermée dans des spéculations sur les affrontements claniques qui finiraient bien, nous dit-on, par produire un jour l’homme providentiel. La solution à la crise algérienne n’est pas dans un aménagement du système mais dans son dépassement. Cela dit, rien n’interdit de débattre avec un clan ou un autre ; encore faudrait- il que cela se fasse sur des bases de partenariat et non clientélistes. Cette aliénation politique et intellectuelle qui interdit de concevoir une opposition en tant qu’alternative est une forme d’infantilisme et d’opportunisme qui bloque le débat politique national. L’opposition n’est pas une annexe où des clientèles déçues un moment viennent s’épancher ou se défouler en attendant d’être recyclées. L’opposition n’est pas là pour être interpellée quand il y a péril sur la nation et être oubliée quand vient le moment des choix. L’opposition est, redisons-le, une alternative au pouvoir. Ce minimum qui a présidé à toutes les émancipations des sociétés adultes n’est pas encore intégré chez nous.
Selon vous, pourquoi la société algérienne s’enlise-t-elle dans ce que vous semblez présenter comme une chimère, alors qu’ailleurs le jeu politique est plus clair. Il y a en général l’opposition et le pouvoir qui s’affrontent sur des programmes politiques. Pourquoi n’arrivons-nous pas à mettre en application cette pédagogie chez nous ?

Le mouvement national s’était cristallisé autour de la revendication pour l’indépendance. Jusqu’au congrès de la Soummam en 1956, il n’y avait pas de discussion sur la nature de l’Etat, l’accès au pouvoir, son contrôle… Or, en 1957, l’Algérie a enregistré deux drames dont elle ne s’est jamais remise. Les disparitions de Abane et Ben M’hidi la même année ont coûté et coûtent encore très cher à notre pays. Sans tomber dans la «complotite » de l’histoire, on peut quand même noter que la tendance despotique du FLN et les forces coloniales ont objectivement convergé dans leur malfaisance puisque Abane a été éliminé par ce qui deviendra plus tard la Sécurité militaire et que Ben M’hidi a été victime de Massu. Depuis, l’Algérie n’en finit pas de régresser.  Au lieu de poser les cadres qui permettraient de débattre et d’avancer, le pays s’enferme dans des coteries tribales, des surenchères sur la religion ou le nationalisme — dégradant d’ailleurs l’une et l’autre — sans jamais aborder ce qui fonde par définition le pouvoir politique l’identification des problèmes, les ressources mobilisables, l’établissement des priorités, le timing de leur réalisation et les règles qui doivent régir la conquête, l’exercice et le contrôle du pouvoir. Résultat : nous sommes toujours en 1962. La problématique qui avait opposé le clan d’Oujda, devenu groupe de Tlemcen, au groupe de Tizi-Ouzou est toujours en suspens. D’un côté le GPRA, des wilayas de l’intérieur, la Fédération de France du FLN et des personnalités comme Boudiaf et Aït Ahmed acquis à l’idée de légitimité institutionnelle ; de l’autre, l’armée des frontières et le MALG cautionnés par Ben Bella, avant d’en être victime, qui s’engagera dans la cooptation, l’opacité et le coup de force, encouragés sinon légitimités par le populisme ambiant propre aux années soixante. Selon les périodes et les rapports de force, c’est la même problématique qui ressurgit depuis un demi-siècle. Faute d’avoir sereinement et loyalement appréhendé la question du devenir national, l’Algérie vit dans un non-débat qui voit ses élites partir, se taire ou, pire, se pervertir.
Le système politique serait-il à ce point puissant pour paralyser toute la société ?

Il ne faut pas sous-estimer la capacité du système algérien à corrompre matériellement, mais aussi moralement. J’ai été proprement stupéfait de lire les propos obséquieux tenus par Yasmina Khadra ces derniers temps à propos du troisième mandat et de l’opposition. Il m’a dit exactement l’inverse il y a seulement quelques mois. Cet écrivain n’avait pas besoin de faire allégeance au régime. Son succès mondial, par ailleurs mérité, lui permet de cultiver l’autonomie et l’intégrité intellectuelles attendues d’une telle personnalité. Il n’a pas pu résister au magnétisme maléfique du clientélisme. Son statut d’ancien militaire ne suffit pas à expliquer une telle abdication.
Mais pourquoi la société algérienne ne se libère-telle pas de cette soumission ? On voit bien que le citoyen est frondeur, mal à l’aise mais la mayonnaise ne prend pas.

Pour que la mayonnaise prenne, il faut les outils, le bon produit et une température adaptée. Or, depuis 1962, tous les paramètres qui participent à la bonne gestion des affaires publiques sont rognés au point de disparaître de notre quotidien. Ce qui fait que notre organisation sociale reste dominée par les inféodations tribales qui asservissent les institutions. Cette forme de régression est vérifiable y compris au sommet de l’Etat. On entend chaque jour des propos plus ou moins désabusés sur la tribalisation du pouvoir. Mais à partir du moment où vous bloquez les espaces de débat où le citoyen peut se déterminer et s’engager sur des propositions politiques, il est nécessairement captif d’autres systèmes d’expression ou d’autres expériences d’où les émeutes, le régionalisme, la corruption, le terrorisme ou l’exil. C’est vieux comme le monde, la liberté féconde l’intelligence et, à l’inverse, l’arbitraire génère et amplifie les archaïsmes. C’est au moment où l’Amérique porte un Noir à la Maison Blanche que des observateurs algériens, qui revendiquent par ailleurs le statut d’intellectuels démocrates, s’abîment dans l’anti-kabylisme le plus grégaire et que le pays plonge dans la«mugabisation». Nous sommes dans un vrai moment de rupture dans la mesure où tous les artifices «révolutionnaires » par lesquels le régime s’est autolégitimé ont fait faillite. Ce que vous appelez «mugabisation » n’a pas seulement affecté la sphère politique. Quid de l’économie, du social, du culturel... ? Tout se tient. Quand l’exercice du pouvoir n’est soumis à aucun contrôle, on arrive à toutes les hérésies. C’est quand le chef de l’Etat avoue publiquement avoir échoué économiquement que le chœur des favorites se revendique de son programme ! Plus de 200 milliards de dollars ont été dépensés pour, nous avaiton promis, développer les Hauts- Plateaux. Pour quels résultats ? Les mêmes qui nous disaient que le pays était à l’abri de la crise mondiale avertissent, trois semaines plus tard, que tous les postes budgétaires «seront soumis à de fortes tensions ». La dégradation du système éducatif crée un déficit qualitatif en ressources humaines qui piégera longtemps le pays. Seule la mobilisation de notre diaspora pourrait faire face, dans un premier temps, à cette carence. Et quand on observe le sort réservé à notre émigration on a toute latitude de voir que la réintégration de la compétence et du savoir-faire expatriés n’est pas le premier souci du pouvoir. Comment et avec quoi construire ? Les données chiffrées sont inexistantes, inaccessibles ou peu fiables. Qui peut dire aujourd’hui où nous en sommes par rapport au sida et aux autres grandes épidémies ? Quelle évaluation sérieuse peut-on faire des campagnes de vaccinations si tant est qu’elles sont menées en temps opportun ? Que peut-on penser de la question identitaire quand on sait que la dernière révision de la Constitution a soigneusement évacué le caractère national de la langue amazigh des articles portant constantes de la nation ? La ruse encore et toujours… Comment voulez- vous qu’un opérateur économique ou un universitaire prenne confiance, s’investisse pleinement dans un projet ou une mission durables dans un tel environnement ? J’ai eu l’occasion de lire la note d’une filiale d’un grand groupe européen qui demandait d’apprécier les possibilités d’investissements chez nous. Le texte est édifiant : en dehors des opérations conjoncturelles, l’investissement est aléatoire. Deux raisons majeures avaient été invoquées : environnement financier délétère ; tout projet économique est sujet au fait du prince. Quand vous ajoutez la corruption endémique et la propension pour une ouverture économique en faveur d’investisseurs à la réputation plus ou moins sulfureuse, vous avez fait le tour de la perception du marché algérien hors hydrocarbures. Quel pays peut supporter plus longtemps autant de turpitudes ? Le discrédit politique intérieur a toujours une implication sur la souveraineté économique d’un pays. Ne parlons pas de la crédibilité en matière diplomatique.
Si, justement, parlons-en… Comment appréciez-vous la position de l’Algérie sur la scène internationale ?

Sur le plan sécuritaire, et contrairement à ce que l’on dit ici et là, de plus en plus de nos partenaires s’inquiètent de notre instabilité politique et du divorce qui caractérise les relations pouvoir-société car cette défiance est génératrice de désordres qui travaillent objectivement à la résurgence du terrorisme international dont notre pays est l’une des plaques tournantes du fait d’une politique de renoncement et de manipulations criminels. En matière économique, je l’ai dit, nous sommes toujours un territoire de négoce et non un pays d’investissement. Sur la scène diplomatique, nous n’offrons aucune lisibilité. Et quand nous apparaissons, c’est toujours en fonction des turbulences intérieures. La dernière victime de cette diplomatie manœuvrière a été l’Autorité palestinienne. Les massacres de Ghaza exigeaient de notre pays une solidarité politique sans ambiguïté auprès de l’Autorité palestinienne et un soutien humanitaire à la mesure des souffrances endurées. Au lieu de cela, le pouvoir algérien, redoutant tout mouvement de rue, a cru bon de faire recevoir au nom du chef de l’Etat un représentant du Hamas et d’ignorer l’ambassadeur palestinien. A notre connaissance, la présidence n’a même pas eu l’élémentaire correction de s’adresser d’abord au président Mahmoud Abbas qui, jusqu’à preuve du contraire, reste le représentant légitime du peuple palestinien. Cet acte d’une extrême gravité est dicté par le souci de ménager des sensibilités politiques nationales auxquelles on veut donner des gages sur le dos de l’Autorité palestinienne. Autre dossier : la position officielle sur l’UPM qui relève du folklore. On entend une chose et son contraire sur des questions déterminantes pour notre environnement géostratégique. L’Algérie des Francis, Chanderli, Yazid et de tant d’autres pouvait et méritait mieux.
Votre constat est amer, n’y aurait-il donc plus de recours possible ?

Cela n’est pas de l’amertume. La lucidité commande à l’homme politique de regarder la réalité en face. Le pays est mal en point. La conscience nationale est dissoute par l’excès de populisme, les jeunes générations sont coupées de notre propre histoire, la violence s’impose comme médiation sociale privilégiée, notre école est sinistrée, la corruption ravage le pays et les institutions se disloquent chaque jour un peu plus sous l’effet conjugué du népotisme et des fraudes électorales. Voilà le tableau. Vous pouvez me demander que faut-il faire et que peut-on faire mais je ne peux pas décrire autre chose aujourd’hui dans mon pays.
Alors, justement, que peut-on faire ? Ou plus exactement que préconisez-vous devant une telle situation ?

Le conseil national extraordinaire du RCD est prévu à cet effet. Mais je peux vous faire part d’un certain nombre d’idées et d’observations qui circulent parmi nous : la facture sera lourde ; les méthodes de lutte doivent être redéfinies ; seule la jeunesse algérienne, malgré ses tourments, peut sauver le pays.
Vous avez commencé cet entretien en signalant un acte de défi ou de détresse de jeunes lycéens et vous semblez vouloir conclure en faisant de cette catégorie un ressort essentiel sinon exclusif du renouveau national pendant que beaucoup d’observateurs donnent ce segment social comme source de séismes à venir. C’est assez singulier
.
J’ai toujours suivi les évolutions de la jeunesse algérienne. J’y accorde depuis quelques années une attention plus soutenue, notamment après l’apparition du phénomène des harraga. Il y a une année de cela, je me trouvais à Oran, un jeune avocat m’apprend que la veille il avait assisté à un procès de 28 harraga. Vingt-six d’entre eux étaient des universitaires. Quelques semaines plus tard, je recevais une association de familles de disparus de harraga basée à Annaba. Elles étaient ballottées d’un tribunal à l’autre sans avoir pu connaître le sort définitif de leurs enfants. Un autre jour je rencontre un jeune du centre du pays qui tentait l’aventure à partir de Tigzirt. Ils étaient une douzaine sur une embarcation de 6 ou 7 mètres et voulaient atteindre les Baléares. Je lui faisais remarquer qu’il fallait bien plus que deux bidons d’essence pour une traversée de 300 km. Au bout d’une heure de discussion, je comprenais que pour ces jeunes, il s’agissait plus de partir que d’arriver. Je me rappelle avoir eu alors un flash et je revoyais ces Américains piégés par les flammes le 11 septembre 2001 dans les Tours jumelles et qui se jetaient du 90e étage. Ils savaient très bien qu’ils n’avaient aucune chance de survivre mais, jusqu’à l’ultime seconde, ils voulaient avoir une emprise sur leur propre vie. Voyez-vous, des jeunes qui se jettent à l’eau dans de telles conditions pour se forger un destin sont porteurs d’espoir et d’énergie, dès lors qu’ils refusent de renoncer, quelles que soient les difficultés et les incertitudes. Il est vital que la nation leur accorde la considération qu’ils méritent, qu’elle les aide à s’organiser et les oriente vers des accomplissements plus harmonieux. On pourra m’objecter que nombre de ces jeunes sont devenus terroristes ou délinquants. Je le sais. Mais nous ne pouvons pas faire l’économie d’une remise en question avant de condamner. Qu’est-ce qui pousse un jeune à ces extrémités et qu’avons-nous fait pour leur offrir d’autres perspectives ? Nous venons de recevoir un projet de loi à l’Assemblée sur ce dossier. Savezvous comment le pouvoir entend régler le problème des harraga ? En aggravant les sanctions pénales ! Les harraga nous enseignent que dès qu’un jeune a une possibilité de se réaliser, y compris au péril de sa vie, il renonce à la violence. La dignité de la jeunesse est une des conditions de la construction de l’Algérie.
Quel est votre agenda pour les prochains mois ?

Pour l’essentiel, il dépendra des orientations qui seront arrêtées au Conseil national. Mais je vous l’ai annoncé auparavant, nous sommes dans un moment de rupture. L’heure est à la réflexion, à la concertation et à la prospective et il faudra que chacun assume ses responsabilités.
Un dernier mot ?

J’espère que nos enfants seront fiers de ce que nous avons fait pour le pays.
N. B.

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