Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Le génocide des autres et la faim d’une lycéenne
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Quoi de mieux qu’un drame lointain suffisamment chargé d’émotions identitaires pour faire diversion ? Son déclenchement (27 décembre 2008) fut presque perçu comme une divine circonstance afin de désavouer à la fois le lourd débat sur la prochaine présidentielle et inoculer à la contestation du front social une sorte de mauvaise conscience. Présent et prégnant, le génocide de Ghaza sert moins la positive solidarité dont se gargarisent avec ruse les dirigeants qu’il ne fonctionne comme un abcès de fixation pour détourner l’opinion de ce qui la concerne en premier lieu. Une parenthèse inespérée pour le régime en butte à ses scénarios avortés en vue de sa reconduction.

L’enfer de Ghaza dont-il voudrait que l’on partageât à longueur de journée la douleur, le dédouanerait plus sûrement de son incurie que ne le feraient tous les débats sur son bilan et les expertises bienveillantes qu’il aura sollicitées de spécialistes de renom mais néanmoins corruptibles. Tant que le matraquage médiatique persistera et que les tapis de bombes continueront à se déverser sur cette enclave palestinienne, nous serions tenus de taire nos problèmes d’indigènes. En somme, échanger nos questionnements contre une fictive mobilisation dont la sacralité n’est évidente que pour les manipulateurs officiels des marches et les récupérateurs de tous bords des sincères sentiments populaires. La tartuferie politique menant à tout, voici donc l’Algérien appelé à plus d’indulgence à l’égard de ses dirigeants et ne fustigeant que ceux des autres «frères». Sous peine de paraître patriotiquement incorrect, il n’est pas de bon ton de s’interroger sur l’indifférence des nôtres. Depuis trois semaines, d’ailleurs, l’Algérie a pour capitale Ghaza. Et la martialité des harangues de la chaîne Al Jazeera sonne mieux aux oreilles de nos compatriotes que les bafouillis d’un Belkhadem lorsqu’il préside un meeting et dont on a presque oublié qu’il est l’une des pièces maitresses de la machine à truquer la prochaine élection. Triste pays intoxiqué par de démagogiques slogans et à travers lesquels la diversion fait gagner du temps et donne du répit. Cet holocauste qui se déroule à 4000 kilomètres de nos frontières, déraisonnablement instrumentalisé, ne sert en vérité que les desseins du pouvoir. En effet, ne voit-il pas, dans ce malheur majuscule une cynique opportunité pour agiter l’épouvantail de la déstabilisation globale de l’espace arabe par l’Occident et exiger de ses sujets une sorte d’union sacré… autour de lui ? L’argument ne manquant d’être évoqué dans les prochaines semaines, il ne serait pas alors étonnant que l’on vienne à culpabiliser le moindre discours hostile à sa perpétuation. Un désarmement politique des élites du pays et une confiscation des libertés publiques sur le modèle de l’Egypte de Moubarak. La conjoncture internationale étant les oripeaux de circonstance, il s’épargnera alors le risque d’une campagne houleuse tout en gardant la haute main sur les destinées du pays. Il est vrai que même les guerres lointaines, lesquelles ont une résonance affective pour l’opinion et exacerbant les émotions locales, sont du pain bénit pour tous les despotes, fussent-ils éclairés. La détresse des autres au lieu de les interpeller compassionellement, les conforte plutôt dans leurs vocations de dirigeants providentiels. Grands pâtres du bien-être de leurs provinces épargnées… Et c’est justement de l’une de ces provinces paisibles et opulentes, comme il se claironne, que nous est parvenue la nouvelle la plus terrible de la semaine. Un fait divers certes, rapporté par notre confrère El Watan(1), mais significatif de l’Algérie actuelle. Celui qui assomme toutes les consciences comme un coup de grisou. En effet, comment peut-on frôler la mort parce qu’on a eu faim alors que l’on est une lycéenne résidant à Constantine ? Une adolescente de 18 ans qui s’effondre en plein cours de l’établissement parce qu’elle n’a pas mangé depuis trois jours, voilà qui doit faire réfléchir tous les notables locaux et en même temps accuser tous les gourous de la solidarité nationale qui répètent depuis des années qu’ils ont vaincu la misère. Indéniablement, les enfants de Ghaza doivent être secourus et en même temps que ceux de Constantine ou d’ailleurs ne soient pas privés du minimum vital au sens premier de ce terme. Ainsi, au moment où un ministre embouche les trompettes de l’action humanitaire au pied des camions du Croissant-Rouge bloqués à la frontière egyptienne, des petites gens semblables à ceux de Ghaza dépérissent dans sa propre maison. Le désarroi réel mais médiatisé de ces cousins palestiniens n’aurait pas dû faire oublier la sordide misère qui accable des strates entières de nos compatriotes. Ici, la détresse est discrète, voire muette et le combat qu’elle nécessite flatte si peu l’égo de ce genre de politicien qui, par mimétisme, joue au Kouchner version «Médecins du Monde», quand il lui est demandé d’être simplement efficace dans l’identification des niches de notre pauvreté. L’épreuve que vient de traverser cette lycéenne est parfaitement emblématique de la sur-politisation d’une mission de l’Etat qui, contrairement à toutes les autres, n’en avait pas besoin. Sait-on ou bien feint-on d’ignorer que des milliers d’enfants de ce pays sont quotidiennement exposés à la faim ? Nouveau peuple des décharges publiques qu’ils hantent au crépuscule et aux aurores, ils attendent toujours que ce ministère- là se penche sur leur insoutenable condition. En fait, bien qu’il soit louable de donner son obole aux enfants de Ghaza, il est encore plus respectable de commencer par traquer le spectre de la faim dans le palier de sa maison. C’est une question d’éthique élémentaire que l’on a tendance à occulter au nom de la soupe politique pour mériter quelques gratitudes dans les forums. Il est vrai que les enfants des poubelles ne savent pas dire encore «merci» et ça ne rameute pas les caméras de la propagande.
B. H.

- Lire dans El Watan du mercredi 14 janvier l’article en dernière page intitulé : «Une lycéenne terrassée par la faim.»

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