Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Le «niet» des élites politiques
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Tour à tour, ils se décommandent. Devançant les sollicitations compromettantes, Saïd Sadi et Rédha Malek viennent de faire savoir, chacun à sa manière évidemment, qu’ils ne seraient pas «recrutables». Le premier en gelant son activité politique et le second en mettant un point final à sa carrière. Qu’ils aient ou pas hésité avant de se prononcer n’a, désormais, plus de sens.

Le fait majeur de ce refus est qu’il s’appuie sur un solide argumentaire accusateur destiné essentiellement au pouvoir. Foncièrement, les constats que ces deux personnalités établissent recoupent celui de Zeroual. Une convergence qu’approfondit, par ailleurs, le réquisitoire du général Benyelles (1), lequel réactualise son analyse de 2004 en la recentrant sur le vrai faux compagnonnage de l’armée et Bouteflika. En moins de quinze jours, ces trois défections publiques ne peuvent que susciter des inquiétudes dans le sérail. En se «passant le mot», comme il se dit prosaïquement, les élites politiques ne seraient-elles pas en train d’organiser une singulière résistance au fait accompli ? Bien plus, les silences de Hamrouche, Aït Ahmed, Taleb Ibrahimi et Khatib, dans la mesure où ils seraient perçus comme étant des «fin de non-recevoir», que restera- t-il alors de sérieux à «prospecter » par l’entourage de Bouteflika ? Autrement dit, comment et avec qui il comblera le vide sidéral menaçant la crédibilité d’une reconduction ? Faute de personnalités, ira-t-il jusqu’à se contenter de la ridicule présence de Hanoune et Touati ? Auquel cas, ce scrutin, très mal engagé, se réduira à un détestable plébiscite dont le régime sortira affaibli, voire plus impopulaire que lors des précédents mandats. Bien plus qu’une contrariété à surmonter, ce sont les fondements mêmes de sa stratégie de confiscation du pouvoir qui sont ébranlés par cette «épidémie » du niet. A deux mois d’un vote, qui, habituellement, enthousiasme l’opinion, une telle rareté d’acteurs signifie que Bouteflika a déjà perdu le premier tour de «sa» présidentielle. Pour preuve, le temps n’est plus aux incantations rassurantes. Cette fois, c’est la panique dans le premier cercle. Perdant de leur superbe arrogance, les petits faiseurs multiplient, depuis quelques jours, les appels à la mobilisation «populaire ». Signe révélateur, ils démarchent les officines associatives qu’ils désignent, par imprudence sémantique, d’«organisations de masse» ! Voilà qui, non seulement renseigne sur le reliquat de leur extraction politique (parti unique), mais, encore, indique que la totalité de l’appareil d’Etat est tout à fait disposée à changer le sens démocratique et pluraliste d’un scrutin présidentiel. C’est-à-dire, à retourner au show des allégeances populaires grâce à la secrète science du bourrage des urnes. La seule parade à une situation que le pouvoir n’a pas su anticiper jusque-là. Une hypothèse originale et de plus en plus probable dont les conséquences à terme ne seront pas, paradoxalement, préjudiciables au pluralisme et aux libertés publiques mais, plutôt, au régime et au système qui le sous-tend. La reconduction, dans les conditions présentes, s’apparenterait à un viol de trop de la Constitution après le coup de canif du 12 novembre 2008. Surtout que la grande inconnue pour le pouvoir demeure le comportement de l’électorat. De plus en plus méfiant, celui-ci tolérera-t-il, cette fois encore, qu’on s’approprie ses voix ou qu’on falsifie son abstentionnisme ? A cette question, le général Benyelles rappelle, sans trop y croire, que «le boycott est non seulement un devoir civique mais, un acte patriotique» (2). Or, comment raviver cette vigilance patriotique auprès de l’électorat quand les réseaux et les relais politiques, capables de diffuser cette pédagogie, ont fait le choix de suspendre leur travail sur le terrain ? Une quadrature du cercle qui ne fait pas de l’électorat un organe vivant et conscient mais le réduit à une somme d’électeurs isolés les uns des autres. C’est justement à cet électeur improbable, parce que lucidement désenchanté, qu’il faut exposer ce dilemme. A lui, le grand cocu historique, de trancher chirurgicalement. Sachant qu’il fut de tout temps le «magnifique» trompé de la comédie démocratique, comment peut-il encore croire à ceux qui, exceptionnellement, l’invitent à refuser la dernière mascarade, lorsque ce furent les mêmes qui, il y a cinq et dix ans, lui disaient le contraire ? Même si les périls de nos jours sont plus grands que par le passé récent, quelle garantie a-t-il pour que sa résistance passive ne soit pas détournée de son sens ? Certes, une société, défaite et sceptique sur tout, a de fortes chances d’accoucher de saines révoltes mais, encore faut-il que les divorces proviennent des élites elles-mêmes. Que celles-ci cessent de louvoyer et d’étalonner leur réactivité par rapport aux normes du système quand il faut aller brutalement vers la rupture. Et c’est encore le général-pamphlétaire qui indique sans fioritures les seules voies de ce salut. En résumé, il appelle à la «suspension de la Constitution et des partis politiques, à la dissolution du Parlement, à la remise du pouvoir à un gouvernement de transition et à la désignation d’un conseil national pour l’instauration de la démocratie (CNID)» (3). Bien plus qu’un programme pour une nouvelle république monarchique, le Tout-Alger des politiciens spécule alors que l’électeur basique a déjà oublié ce que les vocables : «civiques et patriotiques » signifient.
B. H.

1, 2 et 3 : Toutes les citations sont extraites de la contribution du général à la retraite Rachid Benyelles, publiée dans le quotidien El-Watan du jeudi 22 janvier sous le titre : «L’armée, Bouteflika et le pouvoir».

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