Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Berlin, trous de mémoire
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


A 83 de la Freiderichstrasse, le Jugend Hôtel n’existe plus. J’ai eu beau repasser cent fois devant, rien qui ressemble à cette humble bâtisse à deux ou trois niveaux dans lequel la FDJ (Fédération de la jeunesse démocratique allemande) recevait ses invités. A la place, un bâtiment quelconque de construction récente arbore l’enseigne H & M, un magasin de fringues pour ados.
A la droite de l’hôtel dans la direction de Unter den Linden, la petite place autrefois toujours déserte a, elle aussi, disparu, victime de la fièvre urbaine. Il s’y dresse aujourd’hui un bâtiment qui abrite des bureaux. La rue a beaucoup changé depuis la chute du Mur de Berlin. Sur le trottoir d’en face, où pas un seul commerce n’accrochait un seul passant, c’est une enfilade de boutiques de luxe et d’hôtels devant lesquels une foule compacte se bouscule faisant paraître la rue étroite. A main gauche, par contre, les traces du passé socialiste de la ville se laissent encore deviner. On n’a pas encore tout effacé. Après avoir traversé la Französische Strasse, on tombe, à droite, sur la Mohrenstrasse, une rue large au calme dense, comme retranchée de la frénésie du présent. Les murs portent la patine du temps immobile. La masse des bâtiments labyrinthiques du ministère de l’Intérieur inspire encore aujourd’hui une confuse appréhension. La passerelle en pierre de taille reliant deux étages de part et d’autre de la chaussée est sculptée. Deux bustes portent sur leurs épaules la charge de la construction. Une autre passerelle, en acier et verre celle-là, enjambe la Mauerstrasse pour relier le vieux bâtiment à un autre, plus moderne. Une oriflamme se balance au bout d’un mât. C’est l’annonce d’une exposition sur la Stasi. C’était le siège de la police politique de la RDA. A l’époque, évidemment, rien ne l’indiquait sinon, pour les initiés, ce silence et ce calme. Le Mur avait des oreilles, et il était juste au bout de la rue. La circulation des personnes devait être contrainte. Un bâtiment en briques ocre porte le numéro 39-40. Il faisait partie de l’ensemble architectural du ministère de l’Intérieur mais il était dévolu en partie à la presse de la FDJ. A l’aube des années 1980, hôte du magazine Kontakt, j’y étais souvent reçu et c’est près de trente ans plus tard que je crois comprendre les raisons de l’atmosphère feutrée qui régnait dans les bureaux. Le ministère de la Protection des consommateurs y a maintenant son siège. Pèlerinage ? Par deux fois, j’ai eu le bonheur de visiter Berlin, capitale de la RDA, épicentre de la guerre froide. Une première fois, c’était en 1980 et la seconde, fin août 1989. Depuis plusieurs mois, les dirigeants de la RDA préparaient le quarantième anniversaire de la création de leur patrie qui devait être célébré le 7 octobre. Ils avaient mis le paquet afin que l’événement soit fastueux. Pour lui donner une résonance, ils faisaient venir des journalistes des pays amis. C’est ainsi que je me retrouvais une deuxième fois en huit ans à Berlin. Il y avait comme un malaise dans l’air. Déjà, de faux touristes est-allemands en Tchécoslovaquie se révélaient de vrais candidats du passage à l’Ouest. A Berlin même, une effervescence libératrice avait saisi les milieux intellectuels et artistiques. Le changement cessait d’être un espoir. Il devenait une exigence. Mais ce sont les considérations internationales qui allaient changer la donne. Erich Honecker, l´inamovible premier secrétaire du SED, ne survivrait pas à la visite de Mikhael Gorbatchev, le nouveau boss du PCUS, manifestement missionné pour liquider son propre bloc. En proclamant que «désormais les problèmes de la RDA se régleraient non pas à Moscou mais à Berlin», Gorbatchev confirmait deux choses. La première, que cela n'avait pas jusqu'alors été le cas. La deuxième : l’URSS lâchait la RDA. La petite république socialiste, placée par Staline comme un caillou dans la chaussure de l’Occident impérialiste, allait se dissoudre pour n’être plus que le parent honni de l’Allemagne réunifiée. Cependant, malgré les nuages qui s’accumulaient au-dessus d’Alexanderplatz, le SED (Parti socialiste unifié, au pouvoir) voulait encore croire que l'on pouvait sauver la patrie moyennant quelques réformes. La nomination du «jeune» Egon Krenz, jusque-là patron de la FDJ, à la tête du Parti et de l’Etat ressemblait à un gage donné aux réformateurs. Le ver était dans le fruit. En se ralliant à ces derniers et en le faisant savoir par un article publié le 9 novembre 1989 dans Neues Deutschland, le journal du SED, Egon Krenz était loin de s’imaginer que le jour même, un trou allait être percé dans le Mur par lequel entrerait un mouvement qui allait emporter le communisme à Berlin, puis en RDA et, enfin, dans tout le bloc. En novembre prochain, vingt ans se seront écoulés depuis ces jours d’exaltation où des citoyens prisonniers dans leur ville arrachaient de leurs mains le mur de leur geôle. Si la disparition de la RDA a résolu un problème, elle en a créé une foule d’autres. Ce n’est sans doute pas un hasard si deux décennies après l’échec programmé du socialisme, alors que le capitalisme s'est donné tout le loisir d’étaler sa démence, on assiste à Berlin comme à un retour de ce qu’on appelle ici l’Ostalgie, la nostalgie de l’est qui tient en une évidence : il ne se peut pas que tout ait été tout le temps mauvais en RDA. Et, pour redoutable qu’elle fût, il n’y avait pas que la Stasi !
A. M.

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