Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Les dérobades d’un Premier ministre en précampagne
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Face à des parlementaires acquis à leurs plaidoiries, ils n’eurent aucune peine à encenser le bilan du président. Prélude au spectacle grandiose, qu’ils se promettent d’organiser dans les jours à venir, ils s’autorisèrent toutes les affabulations pour disserter sur le caractère éminemment positif d’une mandature touchant à sa fin. Mais de tous les dirigeants de l’Alliance et autres ministres ayant pris la parole, celui qui ne se contenta pas de son numéro dans le show s’appelle Ouyahia.
Comme à son habitude, il a une inclination pour les prolongations médiatiques et les apartés avec les journalistes. Louvoyant autour des questions, le Premier ministre fut presque médiocre. Au contraire de sa redoutable réputation de débatteur, il se révéla, cette fois-ci, d’une étrange indigence dans son propos et ses explications. Une étonnante panne qui ne lui ressemble guère mais qui, en même temps, est révélatrice de la pauvreté de la pensée irriguant l’ensemble du pouvoir. Tant sur l’implacable défection de candidatures sérieuses que sur le drame des harraga, il ne parvint pas à structurer solidement le peu d’arguments qu’il avança. Se défaussant soit par des formules à l’emporte-pièces, soit par de vagues considérations sociologiques, il a finalement raté la bonne occasion de se taire afin de ne pas ajouter de la caricature à une image déjà grise du pouvoir. Ainsi lorsqu’il balaye du revers de la main l’interrogation relative au grave désintérêt que suscite la présidentielle d’avril, il aggrave le scepticisme plus qu’il ne donne des assurances plausibles. Car enfin, que signifie sa pirouette méprisante vis-à-vis des personnalités politiques et pourquoi ironise- t-il à leurs dépens, alors qu’il était tenu de fournir à l’opinion une contre-riposte à tous les réquisitoires publiés dans la presse ? Avec une mauvaise foi évidente, il dédouane le gangstérisme du régime en énonçant un lien commun dont il ne soupçonnait pas qu’il pouvait être interprété dans son sens contraire ! En effet, si «personne ne leur a interdit de se présenter» (sic), on leur a, par contre, laissé entendre qu’ils ne seraient jamais une alternative réelle dès lors que la succession rime avec reconduction depuis ce 12 novembre. Le fait qu’à cette date-là, le postulat de l’alternance a été bafoué, cela équivaut non seulement à l’exclusion mais également au retour du principe d’un candidat unique. Cette altération foncière de la doctrine pluraliste, invalidant du même coup la notion de la démocratie, il va de soi que le futur scrutin se déroulera sous une forme plébiscitaire avec pour seul intérêt notable, le taux de participation de l’électorat. C’était donc sur cette tendance abstentionniste que le Premier ministre aurait dû s’appesantir et donner quelques indications sur la manière dont l’appareil d’Etat compte déverrouiller cette campagne. Il se déroba préférant assener des appréciations ad hominem sur toutes ces personnalités qui depuis trois mois dénoncent la dérive despotique. L’autre question qu’il a noyée (sans jeu de mots) dans des généralités avec une égale maladresse est celle des harraga. Certes, il a pris soin de ne pas reprendre à son compte l’énormité des propos que Belkhadem a tenus avant lui il y a huit mois environ. Sauf qu’il ne s’en est pas mieux sorti. A partir de sa fonction et de son autorité d’intendant de l’Etat, il n’avait surtout pas le droit de se contenter de paraboles verbeuses. Ces fuites en avant qui lui permirent de conclure avec des airs contrits qu’«aujourd’hui il ne s’agit pas de dire qui a raison et qui a tort». Or, tout le monde sait que ce sont les désespérés qui sont dans le vrai parce que, il s’est commis à leur encontre une iniquité à un moment ou un autre. Et souvent une injustice collective dont pâtit profondément cette strate fragile de la société. Le malaise de la jeunesse n’a, par conséquent, d’autres causes que l’extravagante incurie de l’Etat et de ses dirigeants. Cette sous-citoyenneté malheureuse en puissance est devenue de nos jours une armée en détresse fuyant un pays qui a oublié d’avoir un avenir. Affligeant spectacle d’un conflit de générations où la plus lucide est celle qui va au-devant du suicide. Il est vrai que les griefs des jeunes ne datent pas de ces dernières années. Seulement, ils ont pris récemment une ampleur telle qu’ils ne s’expriment plus en termes d’agressivité sociale uniquement. Depuis deux ou trois années, l’aventure mortifère de ces boat-people signe le divorce définitif d’une partie de ce peuple avec un Etat indigne. Les politiques, tous les politiques, ceux du passé comme ceux du présent, sont responsables de cet échec total. Ce sont eux qui, depuis des décennies, n’ont su qu’entasser des adolescents à 45 dans une classe de lycée, à 300 dans un amphi de faculté. Qui les ont exclus de la possibilité d’un travail, les ont encasernés dans le béton des cités et ne leur ont offert que laideur et médiocrité. Ces jeunes, a qui l’on a refusé des écoles performantes et que l’on a livrés à des maîtres sous-qualifiés et d’une inculture crasse, n’étaient-ils pas condamnés par avance à la marginalité ? Au lieu de ce constat sans complaisance, le Premier ministre a cru plus subtil de surfer sur les poncifs. Une «tragédie nationale», disait-il, et une «atteinte aux valeurs de la société», moralisait-il. Une manière à lui de ne jamais imputer au magistère actuel la moindre responsabilité dans cette catastrophe humaine. Il est vrai qu’au temps des bilans, tout doit être net et positif. La servitude politique est à ce prix.
B. H.

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