Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Mélodrame électoral
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Comme les choses auraient été plus simples si nous avions été au théâtre ! Un auteur aurait écrit des rôles sur mesure pour des acteurs triés sur le volet, un metteur en scène les aurait scénographiés et des comédiens les auraient interprétés devant un public qui, ravi, aurait applaudi à tout rompre. Chacun serait rentré chez soi heureux ! Sous la plume du dramaturge, l’élection présidentielle aurait assurément été infiniment moins mélodramatique.
De surcroît, elle aurait présenté l’avantage d’aboutir à la conclusion tracée par le scénariste. Au théâtre, on serait arrivé sans difficulté à fermer la quadrature du cercle. Il n’aurait pas été difficile d’imaginer le moyen de surmonter le perfide verrou constitutionnel qui empêchait le président sortant de briguer un troisième mandat. Faire retailler la Constitution par un aréopage de clientèles, c’est loin d’être une aberration théâtrale ! Dans la création, on a vu plus délirant ! Le premier acte aurait donc été du beurre. N’importe quel auteur soucieux de rebondissements aurait, dans le deuxième acte, corsé l’histoire en conférant à des supporters, personnages écrits pour supporter, le rôle de demander instamment au sortant de ne pas sortir. On aurait pu imaginer ces derniers sous la forme d’un chœur dont la prière aurait consisté, dans une sorte de liturgie, à presser l’élu — enfin, l’ex et futur élu ! — de ne pas abandonner la nation à son sort calamiteux, à accomplir la mission écrite quelque part. Cet acte-là serait celui des incantations que de pauvres hères écrasés par la fatalité adresseraient à un homme qui posséderait, lui, le pouvoir surnaturel de les mener sur la bonne voie et sur le chemin de la félicité. Plus le cercle des récitants serait large, plus la voix porterait, c’est une loi de l’acoustique. Ainsi, l’auteur ferait monter l’invocation de diverses sources, sans distinction de fonctions. Pour faire plus démocratique, il pourrait, par exemple, imaginer une union de commerçants, syndicat corporatiste par excellence, censé défendre les intérêts de ses membres, suppliant le président de continuer à incarner l’idéal de la révolution… Si l’auteur est à l’altitude du poète, il y a là de superbes envolées à versifier ! Dans le même acte, il serait naturel de faire parler, chanter, agir, danser, promettre, grommeler, tourner en rond, répéter en boucle les mêmes énormités, des responsables au pouvoir, des élus par hasard et des militants partisans coureurs d’indice dans la fonction publique qu’on peut regrouper sous le nom d’«alliance présidentielle ». Pour dramatiser un peu le truc, ce qui est le rôle du théâtre, on peut concevoir que cette «alliance» soit bicéphale, qu’elle ait deux têtes, qui ne s’entendent pas. Une tête regarderait par exemple vers une rive et l’autre dans le sens inverse mais l’une et l’autre ayant le même but, pour certainement des objectifs différents : que le président se représente et qu’il soit élu, ce qui ne fait l’ombre d’un doute ni pour l’auteur, ni pour le metteur en scène, ni pour les acteurs, ni même pour le public ! Bien entendu, et cela doit être visible dès le début, l’auteur ferait comploter l’appareil d’Etat ainsi que des tas d’appareils pour que le suspense concerne toutes les étapes de l’élection, sauf le résultat du scrutin. Comme dans le cinéma hollywoodien, il faut prévoir un happy end. Il est périlleux de courir le risque de susciter la déception en faisant supplier un candidat de se présenter à une élection présidentielle qu’il ne gagnerait pas. C’est mauvais comme storyboard ! Le résultat doit paraître évident dès les premières notes du spectacle. Mais, au théâtre plus qu’ailleurs, «à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Pour faire briller le héros, il lui faut des adversaires d’envergure. L’auteur peut, là aussi, dégoter quelques personnages prestigieux, considérés comme des «poids lourds» par opposition au menu fretin politique qui ajoute au risible de la mascarade, pour donner la réplique au protagoniste principal. Au bout d’un combat de titans de taille égale, le vainqueur, même si sa victoire est en réalité en carton pâte, peut donner le change en faisant passer un octroi pour un acquis de haute lutte. Enfin, et pour clore en beauté un spectacle réglé comme du papier à musique où, après un suspense comme savent en broder les rédacteurs de discours du président, tout le monde serait souriant et heureux d’avoir participé, en masse, à la victoire, qui est bien entendu celle du pays. Sur la scène de la réalité, quand on tient le pouvoir, on peut tout sauf deux choses. On peut faire faire réviser la Constitution, exalter ses supporters, s’assurer le résultat par anticipation, coudre de fil blanc la compétition électorale. Mais on ne peut pas obliger «les grosses pointures» à venir se faire battre. Et, en dépit de toutes les pressions dont l’administration dispose pour cela, on ne peut pas contraindre les abstentionnistes, le plus grand parti d’Algérie, à se rendre aux urnes. Oui, là, la réalité dépasse la fiction théâtrale ! Imaginer une élection présidentielle où tout serait tellement bien tricoté qu’il n’y aurait personne pour s’y aventurer, pas un auteur n’aurait pu aller jusque-là. Mais ce ne serait pas drôle pour le metteur en scène : comment s’en tirerait- il avec ce handicap de la décrédibilisation totale de l’élection et de la chronique de la forte abstention annoncée ? Aurait-il des ressources ? Oui, un tamis et il lui faudrait cacher le soleil avec !
A. M.

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