Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Vendeurs de votes ou le degré zéro de la propagande
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Une affiche : «ne laissez personne décider à votre place» et des spots à la télévision qui répètent le même appel. Le tout au nom du civisme et de la croisade contre l’abstention, ce fléau tant redouté. Le ministère de l’Intérieur, devenu depuis quelques jours un organisme de relations publiques, se contente pour le moment d’expliquer le «caractère vertueux du vote» et de créer un climat électoral alors que la scène politique est dramatiquement vide.
Même le personnage appelé à tenir le premier rôle multiplie les faux rendez-vous et remet d’un jour à l’autre le moment de déclamer sa tirade. Un four politique qui oblige ces vendeurs de votes à ralentir le rythme de leur campagne de propagande faute de sujet à promouvoir. Une situation surréaliste qui contraint la machine du pouvoir à tourner à vide. Affolée plus par l’indifférence de l’opinion que par le boycott des candidatures (dont d’ailleurs elle commence à s’en accommoder), elle sera tenue, à l’avenir, d’imaginer des scénarios compensatoires afin de sauver un scrutin fortement contesté par le pays réel. N’ayant d’autre choix que de fabriquer un plébiscite, elle est appelée à concentrer son effort sur la mobilisation de l’électorat au lieu de valoriser, en priorité, l’image de son «candidat». C’est donc sur le credo d’un vote massif qu’elle compte pour réparer les dégâts d’une fausse ré- élection. Et c’est vers le «gogo» qu’elle se tournera. Cet électeur, enjeu de toutes les séductions, afin de sauver les apparences. C’est-à-dire organiser une factice adhésion populaire afin de faire oublier le coup de force constitutionnel. Tel est le vœu de l’homme concerné et c’est de cette manière qu’aura lieu la mise en scène d’avril. Les principes démocratiques et leurs corollaires électoraux n’étant que mauvaise littérature, on leur substituera alors l’allégeance des foules sans voix. C’est, qu’au cœur de la régression du pluralisme, qu’il a lui-même voulu, souhaité et planifié de la longue date, l’homme en question veut toujours croire en sa mission providentielle. Celle qui lui épargne les contingences de l’alternance sauf celle de succéder ponctuellement à lui-même. Lui qui a déjà expérimenté les recettes du populisme s’apprête à recourir à la fameuse «affinité élective» avec la «Ouma». Cette symbiose mystificatrice des sujets et du maître qui permet de changer le mandataire d’une période en tuteur éternel. A l’exception peut-être de Zeroual, tous ses prédécesseurs ont également agi ainsi. C’est dire que les mœurs du pouvoir n’ont guère changé depuis un demi-siècle même si nous avons changé la Constitution quatre fois. Mais une telle comparaison ne peut en aucun cas dédouaner l’actuel président. Car à la différence de ceux qui l’ont précédé, il avait conquis en 1999 le pouvoir sous une loi fondamentale qui, pour la première fois, a consacré la règle limitative. Or le fait qu’il se soit attaqué uniquement à cet aspect censitaire du dogme de l’Etat constitue une atteinte grave à la pérennité des institutions et à la valeur même d’un bulletin de vote. Bien avant le tournant du 12 novembre, n’a-t-il pas eu maintes fois l’occasion d’agonir de ses critiques l’ensemble des vecteurs de la représentativité populaire et les éléments constitutifs des libertés publiques ? Presse, partis politiques, Parlement et jusqu’au suffrage universel, aucun de ces sujets n’échappa à sa vindicte quand l’occasion s’offrait à lui. Détenant la science infuse de ce que doit être une souveraine gouvernance, il exige de surcroît que cet électorat, désormais dubitatif, le réélise sans qu’il se penche au préalable sur le bilan de ses dix années. Une injonction plus qu’une invitation comme le suggère cette fameuse affiche mensongère. Son double quinquennat, étant à lui seul un acte d’accusation suffisant pour le sanctionner par l’abstention, l’on peut d’ores et déjà douter de la capacité des réseaux, mis à son service, à inverser cette tendance lourde de la désaffection électorale. Une perspective qui a jeté le voile du doute sur un troisième mandat pour un président à la légitimité toute relative et qui sera, par la force de l’impopularité rampante, poussé à exercer un magistère au rabais. Celui qui caractérise les autocrates en total décalage vis-à-vis de leurs administrés. Au lendemain d’une farce électorale commencera alors pour lui une longue réclusion dont il ne sortira jamais grandi dans les manuels d’histoire. Quant au pays, déjà désarmé moralement, il redécouvrira par lui-même ce qu’il y a d’amoral dans la science politique quand elle est accaparée par des lobbies d’intérêts qui, au nom du bien public, confisquent les leviers de l’Etat. Sans illusion aucune l’électorat, tel qu’en lui-même, a déjà mis en ballottage ce président, même s’il sait que le deuxième tour fictif lui sera favorable grâce au bourrage traditionnel des urnes. Des urnes funéraires pour enterrer la démocratie.
B. H.

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