Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Jours de février
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Son surnom ? Tahya ! Oui, Tahya ! Tout le monde a fini par oublier son patronyme. Aux At Yani, il était connu comme le loup blanc ou plutôt comme l’ours brun. Lorsque, au détour d’un énième virage ascendant, on débouche au pied de Taourirt- El-Hadjadj, il y a de fortes chances qu’il soit la première personne qu’on rencontre.
Avec sa démarche chaloupée, ses frusques loqueteuses, un bonnet enfoncé dans un visage meurtri, on le surprend s’acheminant vers cet olivier dont il recherche l’ombre pour se connecter à l’immanence éthylique, face au Djurdjura auquel il se confiait. Il était persuadé que ce massif de roches millénaires renfermant la mémoire éternelle des tribus pouvait entendre palpiter sa colère. Tahya est le dernier de nos poètes maudits. Trop à l’étroit dans la rigueur de sociétés en mutation ils ont perdu, dans la charnière, dans cette sorte d’interrègne brouillé, jusqu’à cette tolérance antique pour les marginaux dont ces derniers avaient le bénéfice. Autrefois, malgré tout, une place leur était assignée. Ce n’est plus le cas maintenant que les sociétés elles-mêmes portent la malédiction. Dans ses années fastes, Tahya a été un chanteur recherché pour animer les mariages du pays, une star du cru. A la fin des années 1970 et les années 1980, il était «le roi de la chanson» aux At Yani. Les soirs d’été, il lui arrivait d’enchaîner les fêtes et sa voix, qu’il n’économisait pas, se lâchait dans les graves, renvoyant de colline en colline des chants d’allégresse. Puis vinrent les années de terrorisme, et de mort, et de sang. Tahya a rangé sa mandole et sa voix de stentor ne lui servait désormais plus qu’à demander l’aumône ou, parfois, sous son olivier, esseulé, à déployer ses cordes vocales pour exalter la montagne de fer sur laquelle il promenait tous les jours un regard fasciné. Je l’ai connu à la faveur du tournage de «At Yani, paroles d’argent», le documentaire que j’ai été amené à commettre en 2007. Au premier abord, il avait refusé de faire partie de l’aventure mais, revenant à la charge avec Hacène Metref et Yazid Arab, nous avons fini par le convaincre. Dans la pire condition, la clochardisation, il tenait néanmoins aux apparences. Au moment de le filmer, il a pris soin de se laver et de se changer pour que «la télévision ne montre pas» de lui une «image qui ne correspond pas à la réalité ». Partout où j’ai projeté le film, sa présence, tragique, est telle que les spectateurs ne pouvaient pas croire qu’il n’était pas un comédien professionnel. L’expression de sa malvie, de sa souffrance, d’une déchirure profonde, ne laissait pas insensible. Tahya était un peu la mauvaise conscience de nous-mêmes, cette part d’errance qui nous échappe, notre face indomptée. Il était l’héritier de Si Mohand ou M’hand, de Youcef Oukaci et de Matoub Lounès, dont il partageait l’amour de la Kabylie et une vision plutôt mélancolique de la réalité. Tahya vient de décéder à 47 ans. Je suis sûr que l’ombre de l’olivier sous lequel il s’abritait aura, pour emprunter l’image à Brel, désormais plus de tourment. 20e anniversaire du décès de Mouloud Mammeri, le 28 février prochain ! Pas grand-chose à en dire, sauf à répéter les mêmes propos que chaque année ? La ferveur grandissante qui entoure son souvenir et son nom de la part des jeunes est une leçon contre l’amnésie à laquelle on a voulu le soumettre et contre la conspiration du silence officielle qui lui a rendu inaccessibles la radio et la télévision. On a rappelé à maintes reprises que, de son vivant, Mouloud Mammeri a été le seul écrivain algérien interdit d’antenne. Même le sulfureux Kateb Yacine avait, par moments, de façon très parcimonieuse, il est vrai, droit à quelques passages, notamment à la faveur de la diffusion de documentaires qui lui étaient consacrés. Mohamed Dib, absent d’Algérie, était loin de la préoccupation de savoir s’il était admissible à l’image télévisée officielle ou pas. Le fait est que la télévision algérienne a réalisé, à partir de son œuvre, son plus grand et plus intéressant feuilleton en El Harik de Mustapha Badie. Ce qui n’a pas son pareil pour populariser son œuvre et son nom. Mais de Mouloud Mammeri, point ! Ça avait commencé avec la parution de son premier roman, La colline oubliée en 1952. Tout de suite, les publicistes nationalistes comme Mohamed-Cherif Sahli et Mostefa Lacheraf sortent la grosse artillerie pour lui reprocher, parce qu’il avait choisi comme cadre de son histoire sa Kabylie natale, d’entrer dans le jeu du colonialisme. En réalité, c’était le mot berbère qui écorchait les oreilles. Mostefa Lacheraf ira jusqu’à supposer que l’éditeur du roman avait écrit à propos de Mammeri «écrivain berbère» sans doute à la demande de ce dernier. L’article, intitulé «Consciences anachroniques », publié par le Jeune Musulman, disait exactement ceci : «Pas un seul critique n’a qualifié Mammeri d’auteur algérien. On l’a toujours appelé, vraisemblablement à sa demande : romancier berbère». On s’amusera du «vraisemblablement ». On lui tombera dessus avec la même hargne en 1967 et, de nouveau, en 1980. Mais Mammeri a toujours gardé à l’égard de ces attaques comme une distance ironique, un sourire philosophe. Sa marginalisation, qui avait atteint son apogée en 1987 lorsque Chadli avait décerné des médailles à tour de bras et qu’on avait voulu lui en accrocher une dans la catégorie «artiste à encourager», n’a pas empêché, comme on le voit vingt ans après sa mort, que son action, sa réflexion, ses œuvres, restent et comptent pour des millions de gens lorsque le souvenir même des gardiens de la pensée grégaire, ses censeurs, s’envole comme cendres au vent. Personne ne se souviendra d’eux ! Pfft ! C’est la revanche de l’histoire. Comme dit l’autre, il ne reste de la rivière que ses galets.
A. M.

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