Culture : LE CHOIX DE MYRIAM DE MALIK CHIBANE
Ou une histoire de l’immigration filmée et jouée par des enfants d’immigrés


Il est très difficile de parler de l’immigration, de sa mémoire, dans le cinéma notamment, sans tomber dans les discours et surtout les clichés ô combien savourés et encensés ici en France. Malik Chibane, réalisateur, scénariste et producteur d’origine algérienne, a tenté d’y échapper et a réussi. Il vient de terminer le Choix de Myriam, une fiction en deux parties que diffusera, la première quinzaine de mars, la chaîne publique France 3.

De notre bureau à Paris
KHEDIDJA BABA-AHMED

Le réalisateur a choisi délibérément la fiction, «une histoire très personnelle », nous a-t-il dit à la projection presse, «pas une histoire manichéenne, mais une aventure humaine». C’est la saga d’une famille algérienne, les Baccouche, qui, comme beaucoup de celles qui se sont installées en France dans les années 1950- 1960, vit le déracinement et son cortège de violences contenues, de douleurs tues, de difficultés de survie et d’adaptation à une culture méconnue, mais en même temps une expérience humaine faite d’apprentissage quotidien, de solidarité venant du «petit peuple français», le plus souvent de marginalisés. Un film émouvant, dont la trame repose sur les événements sanglants du 17 octobre 1961. Une fiction portée par une écriture et un décor au plus près de la conjoncture de l’époque et qui mêle le dramatique et le comique. Myriam – rôle campé par la sublime Leila Bekhti – quitte l’Algérie en 1961 pour rejoindre Kader (Mehdi Nebbou), son mari, et Mustapha son frère (joué par Abel Jafri). Elle va très vite devoir compter avec le dénuement et le manque qui caractérise les bidonvilles d’alors et dans lequel elle va évoluer, loin de tout ce qu’elle avait rêvé de cette lointaine France. Chômage, travail au noir, analphabétisme, impossibilité de décryptages de codes étrangers à sa culture : c’est tout cela que devra affronter Myriam, une mère courage pas comme les autres qui ne fait rien d’une façon ostentatoire, mais qui fait tout avec détermination et qui a fait un «choix», celui d’accompagner – plutôt forcer — le destin tout tracé fait à sa famille comme celui fait aux Algériens qui ont fui la condition coloniale pour retrouver une vie de chien et d’humiliations. Son combat quotidien ne va pas aller de soi et ne va pas s’exercer sans contradictions. Et c’est en cela que ce film tire sa force : tous les portraits ne sont pas lisses, ceux de la famille Baccouche comme ceux des Français qu’elle côtoie par voisinage ou par relation de travail, lorsque le travail sur chantier pour le père ou dans l’entreprise de nettoyage pour la mère est enfin arraché. Le réalisateur s’est employé à offrir des visages humains avec tout ce que cela suppose de chaleur, de tristesse, d’émotions ou de solidarité. Cette solidarité justement ne vient pas de n’importe où. Elle prend la figure de petites gens rejetées aussi par la société : une prostituée, un couple — mère et fils — de Français misérables d’abord hostiles à tout étranger, et au fil des deux épisodes apprenant à se connaître et à partager les joies simples d’une vie faite de privations. «Il ne faut pas rester dans la haine, il faut avancer », dit Myriam qui, à force justement d’avancer, fait aussi avancer Kader, son mari, qui s’était réfugié depuis vingt ans qu’il est en France «dans sa tête, là-bas», autrement dit dans le rêve du retour en Algérie, encouragé par les 10 000 francs de pécule de Stoléru qui voulait alors par cette aumône mettre un terme à l’immigration familiale. La famille Baccouche restera, donc, au prix de luttes et de sacrifices quotidiens en France. C’est la saga de cette famille mais c’est aussi l’histoire des vicissitudes de toutes les familles algériennes parties s’installer alors en France avant et immédiatement après l’indépendance. Un seul regret pour cet excellent film au «regard très authentique» comme le souhaitait son auteur : un rythme inégal entre les deux épisodes, le deuxième étant un peu trop chargé d’événements dramatiques, même si Malik Chibane a tenté d’en aérer la trame par des rires et de l’autodérision.
K. B-A.

… Mini série de 2x100 mn que diffusera France 3 en mars prochain.
Réalisé par Malik Chibane et écrit par Malik Chibane et Daniel Saint- Hamont.
Production : Nelly Kafsky et production exécutive associée : France 3.

Portrait de Malik Chibane
Il est né en 1964 dans la Drôme. Après avoir vécu à Goussainville, il s’installe en 1996 à Sarcelles. D’abord électronicien et éclairagiste stagiaire, il accède à la réalisation en fondant l’association socioculturelle Idriss qui lui permet, en 1993, de se lancer dans la réalisation de son premier film.
1993 : Hexagone,long métrage mettant en scène cinq jeunes beurs dans sa cité.
1995 : Douce France,une comédie sociale
1997 : Nés quelque part
2005 : Voisins, voisines, abordant l’intégration et la jeunesse des années 1990.

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