Monde : SITUATION EXPLOSIVE AUX ANTILLES
«L’outre-mer, un territoire spolié», dit Taubira, députée guyanaise


Nicolas Sarkozy et ses conseillers étaient sûrement loin de penser que les grèves et manifestations qui se sont succédé et amplifiées, gagnant toutes les Antilles, allaient prendre une telle ampleur et révéler un malaise aussi profond.

De notre bureau de Paris, Khadidja Baba-Ahmed

En choisissant de ne même pas évoquer cette crise dans les territoires d’outre-mer lors de son intervention télévisée sur la crise économique, le président a mis de l’huile sur la feu et révélé l’absence totale de considération qu’il porte aux populations des anciennes colonies. Il n’en fallait pas plus pour que des revendications portant sur la cherté de la vie se radicalisent pour exiger «plus de justice sociale» et une répartition des richesses «plus égale» ; en fait, l’exigence de «la fin de l’apartheid social», comme qualifie la députée de Guyane, Christiane Taubira, la situation dans ces territoires. Intervenant très tardivement, soit à près d’un mois après le début de la grève générale à la Guadeloupe et 15 jours en Martinique, et après que le mouvement eut atteint la Réunion, le président, face à la détermination des manifestants, a décidé de mettre en place «un conseil interministériel pour faire des propositions «dans les prochains mois», comme si la gronde pouvait tranquillement se poursuivre sans dégâts. Yves Gégo, le secrétaire d’Etat chargé de l’outre-mer a dû, sur instruction, quitter le terrain des opérations, laissant place à deux médiateurs, forme de traitement des crises qui semble depuis quelque temps en France prendre le pas sur tout le reste. Aux revendications salariales d’augmentation de 200 euros pour une population qui a de tout temps souffert du prix de produits de première nécessité payés beaucoup plus cher qu’en métropole, l’Etat se défausse sur le patronat, seul «habilité à augmenter les salaires». La gestion catastrophique de cette crise a exacerbé la situation et fait remonter à la surface frustrations et attentes des 2 millions six cent mille habitants que forme la totalité de la population de l’outre-mer (Guadeloupe : 400 000 ; Martinique 400 000 ; la Guyane 220 000 et La Réunion 800 000). Au-delà des problèmes de salaire, ces populations crient leur indignation contre un régime économique et social caractérisé par la détention des pouvoirs économiques par une poignée de possédants ; la gestion administrative des territoires par des fonctionnaires venus de la métropole et rémunérés 40 % de plus que les locaux et des politiques, certes élus par la population, mais dont le pouvoir d’intervention est quasi nul. Comment peut-on alors parler comme le font souvent certains politiques dans l’Hexagone des «Antilles assistées et qui vivraient au crochet de Paris à travers l’aide sociale ou le RMI ?» Des français de seconde zone, en somme, à qui on refuserait ce qui est admis pour les citoyens de «métropole». Il est d’ailleurs plus que sidérant d’apprendre, à l’occasion de cette crise, que les «Départements d’outre-mer seront les derniers à voir appliquer le revenu de solidarité active du gouvernement Sarkozy ; il en est de même de la hausse de l’allocation logement » ! Christiane Taubira, députée de Guyane déclarait samedi dans le JDD : «L’outremer n’est pas une danseuse chère à entretenir mais un territoire oublié de la République ou plutôt un territoire spolié, miné par les pratiques frauduleuses, les positions de monopole et la concentration du pouvoir économique. » La députée guyanaise se refuse, cependant, à verser dans ce qui est devenu depuis quelques jours et selon certains médias un problème racial. «N’en faites pas une question raciale ! C’est un problème social et historique. Il y a aux Antilles des disparités sociales cruelles et qui viennent directement, historiquement, de l’esclavage. Le pouvoir économique des békés (anciens propriétaires d’esclaves) est né de la traite, il a été installé quand l’Etat a indemnisé les propriétaires d’esclaves, au moment de l’émancipation.» La députée guyanaise, connue pour ses luttes contre le système colonial et les exigences de reconnaissance par la France de ses crimes (voir son combat contre la loi de février 2005 sur la colonisation), n’a proposé, cependant, comme solution à la crise aucun changement de statut aux Antilles mais demande à ce que «le président s’exprime pour dire aux Guadeloupéens et aux Martiniquais que la République a pris la mesure du problème». Le porte-parole du LKP est, quant à lui, des plus directs. Dans Le Figaro de lundi et après avoir déclaré qu’aucune proposition sérieuse n’a été faite aux Antillais par le pouvoir, il répond au journaliste à propos de visées indépendantistes de son mouvement : «Le LKP est pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et moi aussi (…) Ce droit vous l’exercez sans y penser, en acceptant la présence de minorités sur votre sol et en leur demandant de respecter vos prérogatives naturelles de peuple majoritaire. Alors que nous, les Noirs, majoritaires sur cette île, nous y vivons exactement comme au temps de l’esclavage avec la même organisation sociale, la même domination culturelle et économique.» A l’heure où nous mettons sous presse le renfort de policiers aux Antilles est intervenu dans les manifestations qui se poursuivaient encore ce lundi.
K. B.-A.

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