Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Fidèles, fidèles
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


A la veille de l’élection présidentielle, les «imams échelle 13» montent au créneau. Pardon : au minbar. C’est que la cause est sacrée, pardi ! En ces temps de bidouillage politique tout-va, le problème n’est pas de faire réélire le président. Ça, c’est comme qui dirait déjà dans la poche. Il faut surtout que le taux de participation ne soit pas hchouma. Il y va de la crédibilité de l’impétrant.
On ne peut pas plastronner quand on est élu avec des clopinettes. Pour contrer le perfide abstentionnisme qui empêche de dormir nos stratèges et fait voir à Louisa Hanoune des agents de l’impérialisme partout, tous les moyens sont bons. En appeler à Dieu est, au fond, un moyen comme un autre de repousser la tentation du diable ! Réunis à Alger à l’occasion de la Journée du chahid — deux symboles sciemment entremêlés, la «légitimité révolutionnaire » et la «légitimité religieuse», dont Bouteflika 2 essayé de tirer le maximum — sous la présidence du ministre des Affaires religieuses, Bouabdallah Ghoulamallah, les imams se sont fendus d’un appel hautement citoyen. Ils préconisent de «sensibiliser les fidèles au vote et les exhorter à accomplir leur devoir citoyen en participant massivement à la prochaine élection présidentielle ». Convertir les «fidèles» en «citoyens» n’a, bien entendu, rien de «politique». D’ailleurs, quelques jours auparavant, le disert ministre des Wakfs, jurait qu’il veillait à ce qu’on ne fasse pas de politique dans les mosquées en Algérie. C’est justement pour que les mosquées demeurent le lieu de la spiritualité et de rien d’autre que son département ministériel a expédié une lettre circulaire aux 48 directions de wilaya du pays pour prévenir contre tout dérapage. Parce que «les imams, en tant que fonctionnaires de l’Etat» doivent «sensibiliser les citoyens à l’enjeu que représente l’élection présidentielle pour l’avenir de la nation». Derrière la langue de bois d’une telle phrase, un enfant de six ans comprendrait que les imams sont donc invités à user de leur magistère religieux pour ramener les brebis égarées dans les landes de l’abstentionnisme vers le troupeau qui se serre autour du berger. Après, c’est le bagout ! Comment le dire, c’est une question d’école. Mais comme il ne fait pas les prêches à moitié, le ministre se fait précis : «Je conseille aux imams de ne pas se confiner dans un rôle de témoin passif devant cet événement décisif. Les appels à l’abstentionnisme ne reflètent aucunement les valeurs prônées par l’Islam.» Quel est le comportement électoral conforme à l’Islam ? C’est évidemment un ex-nouveau débat byzantin… Le fait est que la convocation des imams au chevet de l’élection présidentielle par le remuant ministre des consciences feint de puiser ses arguments dans le registre citoyen. Inciter les «fidèles» à accomplir leur devoir «citoyen» n’est-ce pas un modèle de civisme ? Mais c’est un leurre. On est en plein dans l’utilisation des tribunes des mosquées à des fins politiques de pérennisation du pouvoir de Bouteflika. Fonctionnaires de leur état, comme le rappelle leur ministre de tutelle, les imams sont invités à l’instar de leurs pairs de l’administration à œuvrer à figer le pays dans le statu quo actuel, quitte à ce que cette pétrification soit chantée avec des accents de lyrisme sur la patrie et sur l’importance capitale d’une telle étape dans l’histoire. Et patata ! Deux choses méritent d’être soulignées. Primo : faut-il rappeler quels cataclysmes résultent de l’implication des lieux de culte comme arènes politiques. Il ne faut pas aller loin pour en mesurer les dégâts. Le radicalisme du FIS et ses prétentions totalitaires ont été générés précisément par les manipulations des mosquées comme lieux de confusion entre politique et religion. C’est d’une naïveté affligeante ou d’une ruse sans pareille que de croire que les mosquées sont des lieux où la raison domine au point où on peut les mobiliser sur le front politique quand on en a besoin et qu’on les renvoie à leurs quartiers dès qu’elles cessent d’être utiles. Erreur ! Erreur fatale, dont on n’a pas fini d’estimer les dégâts. Jouer avec la foi, c’est jouer avec le feu. Et il y a un moment où, comme dirait l’autre, «ça commence à n’être plus du jeu». Rouvrir les tribunes des mosquées à la propagande en faveur de Bouteflika, c’est prendre la responsabilité d’y réveiller ce jusqu’au-boutisme ravageur qui ne dort que d’un œil. Deuxio : personne n’est dupe de cette façon de faire passer un acte politique pour un impératif civique. Inciter les «fidèles» à voter comme on leur demanderait d’attendre leur tour dans une «chaîne», de céder leur place dans le bus à plus âgé que soi ou de ne pas cracher par terre ! L’abstentionnisme, cette fois-ci plus que jamais, n’est pas de l’incivisme, désinvolture par rapport au devoir électoral, ni du populisme, mais bel et bien une position de critique radicale de la cuisine politique menée par l’équipe au pouvoir pour se maintenir. Quelle autre possibilité est-elle offerte aux Algériens de refuser de donner leur confiance à un mandataire sans mandat ? Presse publique verrouillée à la lame de baïonnette, état d’urgence à géométrie variable, comment exprimer le rejet de la mascarade qu’on maquille sous les traits d’un tournant historique ? Dans le cahier des charges des imams, il est écrit qu’ils doivent combattre chez les «fidèles» les intentions d’abstention comme on chasse les mauvaises pensées. Tout est dans le sens qu’on donne au mot «fidèles». Fidèles à quoi, au fait ?
A. M.

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