Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Des serments sur nos têtes
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


«Sawiris», c'est un groupe familial égyptien, propriétaire d'entreprises, qui a étendu ses tentacules au-delà de la région et du continent. Le magazine Forbes a classé les quatre dirigeants du groupe (le père et ses trois fils) parmi les six plus grosses fortunes d'Afrique.
C'est à peine si les deux Sud-Africains Oppenheimer et De Beers ont réussi à se glisser entre les mailles serrées du clan familial. Dans le monde arabe, le groupe est plus connu sous le nom d'entreprise Orascom. On aurait dû se méfier : Orascom, traduit hors normes ENTV, peut vouloir dire «sur vos têtes». Ce serment ambigu fait à tout bout de champ désigne, en général, comme boucs émissaires, les têtes sur lesquelles on jure. Au final, investir «sur nos têtes» a été une initiative judicieuse et très rentable. D'autant plus que le terrain est favorable : depuis 1962, les dirigeants qui leur ont ouvert les portes ne jurent que «sur nos têtes». «Orascom, nous ferons votre bonheur avec ou sans vous !» D'habitude, le peuple et ses dirigeants ont en commun une méfiance irraisonnée des Egyptiens mais cette fois-ci, le ressort a fonctionné du bon côté. Toujours est-il que Naguib Sawiris, chef de la filière télécom, débarque chez nous comme en terrain conquis, c'est-à-dire sans concurrents réellement offensifs et dangereux. Avec des Algériens, avides de verbe et affamés de l'oreille, la filiale Djezzy s'est imposée comme numéro un du mobile. Après une lune de miel sans malentendus, l'étoile d'Orascom, roi de la téléphonie mobile, futur empereur des matériaux de construction, a commencé à pâlir dans le ciel algérois. Après avoir rien dit pendant quatre ans, les «amis» d'Orascom ont commencé à distiller des informations sur ses «fabuleux» bénéfices. Des bénéfices réellement fabuleux, au demeurant, si l’on considère la mise de fond : ces messieurs se sont indignés que ces bénéfices (2,5 milliards de dollars) aient atteint quasiment le quadruple de la somme réellement investie (700 millions de dollars). Dans la foulée, les chatouilleux de l'orgueil national ont sorti l'étendard du nationalisme pris à revers. Un bulletin d'alerte a été lancé à travers tous les satellites : «Lafarge est revenu !» Nos dirigeants perspicaces et ombrageux n'ont jamais eu vent des tractations qui ont abouti au rachat des cimenteries Orascom par le français «Lafarge». Les pauvres ! Ils ne sont aperçus de rien mais quand ils ont appris la nouvelle, le «crime» était consommé. Lafarge s'était réinstallé en Algérie, grâce à une transaction avec Orascom qui a vendu ses deux cimenteries au groupe français. On n'insiste pas trop sur le fait que dans le cadre de cette vente, Orascom a acquis 11,5 % des actions de Lafarge. Sans trop le dire, on a ainsi donné un coup d'arrêt au développement du groupe Orascom, notamment à sa filière Internet mise sous le boisseau. Les mésaventures du groupe Orascom ne sont pas uniquement localisées en Algérie. La presse «nationaliste» égyptienne a pris depuis quelques mois le relais. On a d'abord reproché aux Sawiris de coopérer avec Israël, et en particulier avec des managers israéliens. En novembre 2007, les milieux nationalistes et religieux ont déclenché une violente campagne contre Naguib Sawiris, au prétexte qu'il avait critiqué le hidjab. En fait, Naguib Sawiris avait simplement déploré, à l'époque, le phénomène de propagation du hidjab iranien. Il s'en était expliqué lors d'une conférence de presse en affirmant qu'il respectait ce voile. Il avait même ajouté, pour faire bonne mesure, que sa propre directrice de cabinet portait le hidjab. Ces attaques des milieux conservateurs étaient surtout motivées par la liberté de ton dont faisait preuve le bouquet satellitaire Orascom TV. OTV, qui diffuse actuellement sur deux chaînes, avait défrayé la chronique en proposant le film américain Basic instinct, sans censure préalable. Le député et journaliste Mustapha Bakri avait accusé Naguib Sawiris de lancer des chaînes satellites pour contrer l'avancée du hidjab en Egypte. La télévision offerte par le groupe Orascom est loin, en effet, des programmes traditionnels des chaînes satellitaires arabes. Il n'y a pas surabondance de prêches religieux wahhabites comme c'est le cas sur la majorité des autres chaînes. Sur OTV, il n'y a pas non plus de discours religieux copte sous prétexte que son propriétaire est de cette confession. Et c'est sans doute ce qui pourrait expliquer la violence des réactions à chaque déclaration ou dérapage verbal de Naguib Sawiris. Ce n'est pas facile d'exprimer ses opinions lorsqu'on est copte en Egypte. C'est pour ça qu'il convient d'être circonspect lors de certaines campagnes. Ce vendredi, c'est le directeur de l'hebdomadaire Al-Fedj, Adel Hammouda, qui est monté au créneau. Le journaliste est apparemment galvanisé par son récent pèlerinage à La Mecque qu'il a raconté sur plusieurs numéros de son journal. Adel Hammouda s'en prend, lui, à l'autre frère, Sammih Sawiris, et il démarre sur les chapeaux de roues comme on peut le constater. Dans une allusion claire au retour de Lafarge, il interroge : «Sa famille (les Sawiris) a ramené le colonialisme français en Algérie, réussira-t-elle à ramener le colonialisme juif au centre du Caire ?» Le journaliste égyptien évoque, par ce biais, le rachat de plusieurs immeubles anciens du centre du Caire par une compagnie immobilière créée par Samih Sawiris. «Il n'est pas exclu, note Adel Hammouda, que cette famille revende les terrains ainsi acquis aux Français et aux Britanniques, voire aux Juifs dont le temple est situé avenue Adly». «Comment un homme d'affaires peut se transformer en poète romantique attaché aux pierres et aux vieux quartiers de la capitale ?», ironise encore Al-Fedjr. «Facile, il suffit de constituer avec d'autres poètes une compagnie off-shore et d'être informé par avance des législations qui vont être examinées par le Parlement.» En somme, Adel Hammouda entend dénoncer la spéculation immobilière au centre du Caire alors qu'elle fait rage sur toute la périphérie de la capitale et tout au long des berges du Nil. Toute cette spéculation ne pourrait pas exister et se développer, bien sûr, sans des complicités au niveau de l'Exécutif et des élus. D'illustres hommes d'affaires et des politiciens véreux défraient tous les jours la chronique sans émouvoir quiconque, hormis quelques journaux d'opposition. Ainsi, on n'a pas entendu beaucoup de protestation la semaine dernière lorsque notre confrère Nabil Charef-Eddine a été convoqué devant le conseil de discipline interne du quotidien Al-Ahram. Il s'agissait, pour lui, d'expliquer pourquoi il avait accepté de participer à un débat sur la chaîne Al-Djazira, considérée comme hostile à l'Egypte. Nabil Charef Eddine n'est pas le seul journaliste d' Al-Ahramqui s'exprime sur Al-Djazira. Il est seulement le seul qui émet des opinions opposées à celle du régime égyptien, telles qu'il les défend sur le magazine électronique Elaph. C'est, d'ailleurs, en raison de ces interventions sur ce journal en ligne, que le quotidien Al-Ahram a récemment interdit à ses journalistes d'écrire dans d'autres journaux. Or, Nabil Charef-Eddine est intervenu sur les écrans de la chaîne qatarie en tant qu'observateur et interrogé à partir des studios. Aussi, les milieux professionnels s'accordent-ils à considérer l'initiative d' Al-Ahram comme une tentative d'intimider le journaliste. C'est également une manière de le punir pour la liberté de ton dont il fait preuve hors des colonnes du quotidien cairote. Une liberté qu'il n'aurait pas cherché à exercer ailleurs si son entreprise lui en avait offert la latitude.
A. H.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable