«Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre et finit par perdre les deux.» (Thomas Jefferson) Le pays est dans l’impasse ! Après le casting des figurants pour une
mise en scène à intrigues gigognes, mais dont la fin tragique est connue
de tous, le Conseil constitutionnel s’apprête à publier son triste
palmarès. A quelques semaines d’un scrutin joué d’avance, les
conspirations du sérail prônant des alternatives claniques et
régionalistes ont escamoté le nécessaire débat exigé par la
clarification des enjeux. Par des fanfaronnades triomphalistes célébrant
la «victoire de la réconciliation nationale sur le terrorisme », les
gardiens du temple tentent d’occulter la reddition du droit et de la
raison devant l’arbitraire et l’intolérance. Alors qu’il ne cesse de
harceler Ali Benhadj, coupable de lui refuser l’allégeance contre une
confortable retraite, le pouvoir continue de manifester une étrange
mansuétude à l’égard d’assassins bombant le torse, d’imams prêchant le
racisme, la violence et la haine, d’agents de l’ordre déguisés en
pasdarans, et de magistrats prononçant de terribles fatwas, au mépris
des lois de la République. En fermant le jeu politique, en verrouillant
les espaces de liberté et en encourageant l’idéologie de la régression,
les barons civils et militaires du régime ont réussi un nouveau
croche-pied à l’histoire, retardant ainsi l’avènement d’un Etat de droit
qui assurerait la sécurité du citoyen et la protection de ses libertés.
Ali Benhadj, qui fut le grand inquisiteur du FIS, n’est pas un enfant de
chœur. Par sa bénédiction au terrorisme dans ses dérives les plus
barbares, il porte une lourde part de responsabilité dans l’avortement
d’une démocratie en trompe-l’œil qui a transformé le pays en immense
caserne. Au nom de la défense du «choix du peuple», la fureur intégriste
s’était déchaînée contre les civils, coupables de résistance civique
face à la fatalité de la régression. «Nouvelles habitudes alimentaires
et vestimentaires» dans les «territoires libérés». Assassinats
d’intellectuels. Enlèvement et viol d’adolescentes «butin de guerre».
Massacres collectifs de Bentalha, de Raïs et d’ailleurs qui
n’épargnèrent ni femmes, ni vieillards, ni bébés. Autant de crimes
contre l’humanité restés, à ce jour, impunis.
Charia de fait accompli
La lutte contre la barbarie intégriste pouvait-elle pour autant
justifier le recours à des moyens barbares ? Si l’Etat avait le devoir
impérieux d’assurer la protection des citoyens, la lutte antiterroriste
ne pouvait déroger au strict respect de la légalité sans perdre son
levier moral. En cautionnant la torture, en occultant les exécutions
sommaires, en minimisant les disparitions forcées, en renonçant ainsi
aux valeurs fondatrices de leur légitime résistance, les «démocratesrépublicains
» se sont tiré une balle dans le pied et conforté les islamistes dans
leur imposture victimaire. Avec une «réconciliation nationale »
frelatée, qui a amnistié les criminels et sommé leurs victimes de taire
leur douleur, la stratégie officielle a fini par se dévoiler : isoler
Ali Benhadj comme abcès de fixation de la peur, livrer la société aux
fantasmes d’un islamisme «light» en attendant le pire, et sauvegarder
ainsi les positions névralgiques qui garantissent la rente. L’ordre
militaro-policier islamisé, comme rempart au désordre intégriste ! Dans
ce climat de délabrement éthique, même l’histoire a subi l’outrage des
révisionnistes, sans susciter la moindre réaction de la «famille
révolutionnaire». Alors qu’on crache sur la tombe d’Abane Ramdane, qu’on
occulte la mémoire de Larbi Ben M’hidi et qu’on enterre dans
l’indifférence Lamine Debaghine, mort dans la solitude et l’oubli, les
Oulémas, qui n’avaient rejoint le FLN de la guerre de Libération que
contraints et forcés, sont célébrés comme les parrains de l’indépendance
et imposent, au nom d’une légitimité historique usurpée, leur imprimatur
à la vie politique et sociale. Bien silencieux durant les années de
terreur et de sang, leur chef de file, Abderrahmane Chibane, homme du
sérail autoproclamé muphti de la République, dicte aujourd’hui, avec une
désarmante arrogance, ses délirants oukases aux plus hautes autorités de
l’Etat. Ses vociférations contre les «laïcs, agents du néo-colonialisme
» sont célébrées par les torchons national-islamistes comme une «forme
supérieure de djihad» et ne rencontrent aucune riposte de leurs cibles.
Malgré son uniforme religieux, cet apparatchik, qui fut ministre durant
la dictature du parti unique, n’est pourtant pas une autorité morale
consensuelle à écouter, mais un adversaire idéologique à combattre au
nom de la liberté qu’il ne cesse d’agresser, au nom de Novembre que ses
congénères avaient dénoncé, et au nom de la Soummam qui les avait
contraints à rejoindre la Révolution à reculons. Son sinistre plaidoyer
en faveur de la peine de mort aurait contribué au débat contradictoire,
s’il l’avait exprimé sereinement comme une opinion personnelle. En
prenant Dieu comme bouclier pour dégainer l’excommunication contre
«l’apostat» abolitionniste «qui ne peut être enterré dans un cimetière
musulman et doit divorcer de sa femme musulmane», le vénérable vieillard
commet un appel au meurtre qui, dans un Etat de droit, aurait été
passible du code pénal. Si l’éthique dicte le respect pour son âge
canonique, la lucidité exige le rejet de ses éructations, même drapées
d’un burnous sacré. Par touches successives, cette charia de fait
accompli a fini par s’imposer dans nos mœurs, par effraction. De son
poste avancé de chef de gouvernement, Abdelaziz Belkhadem donnait le ton
en décrétant, en mai 2008, que le Coran était «la seule Constitution du
peuple algérien». Dans les forums juridiques, comme dans les tribunaux
chargés de «pourchasser le vice et de promouvoir la vertu», cette
propension à appliquer l’arbitraire des hommes au nom de la volonté de
Dieu tend à faire jurisprudence, au mépris des principes fondamentaux du
droit. Et lorsque des voix outrées tentent une timide résistance, c’est
sur le terrain de cette même charia qu’elles contestent l’incompétence…
en sciences islamiques » des miliciens chargés de l’appliquer. Dans ce
climat de reddition idéologique, même des militants respectables des
droits de l’Homme ont suggéré au Lucky Luke de la fatwa de s’attaquer
plutôt «au pouvoir, qui importe des boissons alcoolisées et permet leur
consommation». A chacun donc ses hérétiques, pourvu que soit sauve la
référence commune à la loi religieuse.
Résister à la «sainte alliance» liberticide
Que signifie alors le harcèlement qui cible Ali Benhadj lorsque
l’idéologie dont il se réclame est mise en application avec autant de
zèle par ceux qui tentent de le réduire au silence pour en avoir le
monopole ? Hormis son refus bien singulier de rentrer dans le rang
officiel et d’adopter les codes claniques du régime, en quoi serait-il
plus extrémiste que les autres ? Lui refuser le même tapis rouge que
celui déroulé devant Rabah Kébir à son retour d’exil, le même passeport
que celui délivré à Abassi Madani, exfiltré au Qatar aux frais du
prince, le même «statut particulier » que celui accordé à Hassan Hattab
qui n’a eu aucun mot de compassion pour ses victimes, la possibilité de
se présenter à tout scrutin, même frauduleux, comme Abdellah Djaballah,
ou de siéger au gouvernement comme Aboudjerra Soltani, relève d’une
intolérable discrimination. Face à la prébende et à la corruption
généralisée, unique projet de société des souteneurs à gages d’un
troisième mandat pour Abdelaziz Bouteflika, la vie spartiate d’Ali
Benhadj jure avec la mauvaise conscience d’opposants avec ordre et frais
de mission, qui crachent dans l’écuelle du pouvoir tout en avalant la
soupe de la trahison. Les bonnes âmes chargées du service aprèsvente de
la sinistre manipulation ne manqueront pas de crier à l’hérésie
«républicaine», en rappelant, à juste titre, qu’au faite de sa gloire,
le Savonarole salafiste avait décrété la «démocratie kofr», proclamé un
impitoyable djihad contre les laïcs, et condamné les femmes à la
soumission éternelle d’une vie domestique. Sa posture d’aujourd’hui
évoque singulièrement celle de Louis Veuillot, l’intransigeant polémiste
catholique du XIXe siècle, qui s’écriait face aux libéraux : «Quand je
suis faible, je revendique la liberté au nom de vos principes. Quand je
serais fort, je vous la refuserai au nom des miens !» Contrairement à
d’autres compagnons de détention qui ont abdiqué devant les tentations
frivoles, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir refusé toute
compromission avec le système de l’autoritarisme et de la rente. Un
système régénéré par la «sainte alliance» liberticide entre les barbus
islamistes domestiqués, les barbants de l’ex-parti unique qui ont repris
du poil de la bête, et les barbouzes militaro- policiers chargés de leur
protection. Dans cette recomposition à la hussarde du champ politique,
l’opposition démocratique est réduite à l’impuissance. Réprimés, puis
récupérés avant d’être marginalisés et humiliés, on ne concède même plus
à ses représentants attitrés ce rôle d’alibi cosmétique, qui leur
donnait l’illusion d’une existence virtuelle. Dans ce lourd climat
d’impuissante résignation et de renoncement généralisé, Ali Benhadj, qui
refuse de bénir le sabre militaro-policier par le goupillon salafiste,
est devenu paradoxalement le grain de sable qui peut gripper la machine
infernale.
Les libertés ou le chaos !
Pour sortir du statu quo sans sombrer dans la régression, la refondation
d’un mouvement civique autonome doit dessiner de nouvelles lignes de
fracture, qui passent par la voie étroite des libertés. Toutes les
libertés garanties par les pactes internationaux ratifiés par l’Algérie.
Les pulsions de la société exigent la levée de l’Etat d’urgence afin de
permettre l’expression pacifique et plurielle de tous les courants
d’opinion. Pour l’heure, ne sont audibles que les vociférations de
l’intolérance et le grondement de l’émeute, encouragés derrière le
rideau par les manipulateurs de l’ombre. L’incompatibilité historique et
doctrinale entre démocratie laïque et dictature religieuse doit être
réglée sur la place publique par un débat contradictoire même sans
illusions, avec les opposants islamistes qui prônent la chute du régime
au nom des droits de l’Homme. Retranchés derrière le bouclier divin, les
partisans de l’Etat théocratique tentent de brouiller les cartes en
citant plus volontiers Voltaire et Montesquieu que Ben Laden ou Ibn
Taymia. Il est grand temps de les acculer à sortir de l’imposture pour
accepter une cohabitation pacifique dans le respect de chacun, sous
l’étendard des libertés pour tous. Ou aller loyalement vers une
confrontation sans merci, qui précipitera fatalement le pays dans une
tragique implosion. Ces chefs islamistes avaient dénoncé la torture – et
ils avaient mille fois raison – lorsqu’ils la subissaient.
Accepteraient-ils, aujourd’hui, de joindre leur voix à celle des
militants laïques pour mettre hors-la-loi tous les traitements cruels,
inhumains ou dégradants «d’où qu’ils viennent» ? Ils avaient mené
campagne contre les condamnations capitales de leurs «frères de combat
», malgré le moratoire qui a suspendu les exécutions depuis 1993.
Accepteraient-ils l’abolition sans conditions de la peine de mort ? Ils
revendiquent la liberté d’opinion, d’expression et d’organisation.
Seraient-ils prêts à entériner comme imprescriptible ce même droit pour
tous ? Y compris pour les démocrates, les laïcs, les communistes, les
athées, et les femmes sans voile, considérés jusque-là comme des ennemis
à abattre… ? Ils dénoncent les restrictions à la liberté de prêche
imposées aux mosquées sous contrôle officiel. Accepteraient-ils le
principe de liberté de conscience, synonyme du droit de chacun de
pratiquer librement le culte de son choix ; ou de ne pas pratiquer ?
Au-delà des conjonctures favorables aux uns ou aux autres, c’est sur le
terrain des libertés, dont tout le monde revendique les avantages, sans
en accepter les contraintes, qu’il faut interpeller la société et
singulièrement ses acteurs politiques les plus représentatifs : adopter
les principes universels des libertés fondamentales ou assumer leur
négation au nom des vieilles «spécificités culturelles et
civilisationnelles» qui servaient déjà de tenue de camouflage aux
dictatures staliniennes issues de la décolonisation. Malgré le sacrifice
de 200 000 victimes, des fleuves de sang et de larmes, et de tragiques
désillusions, cette cohabitation pacifique dans une société plurielle
reste, pour l’instant, un vœu pieux. Peut-on rêver, à moyen terme, d’une
Algérie apaisée, enfin réconciliée avec ses réalités sociologiques,
politiques, culturelles et identitaires ? Une Algérie qui accorderait le
même respect et une égale protection à l’islamiste Ali Benhadj et à la
trotskiste Louisa Hanoune ; à Abderrahmane Chibane, partisan de la peine
de mort, et à l’abolitionniste Abdennour Ali-Yahia ; au poète arabisant
Omar Azzeradj, à l’écrivain francophone Boualem Sansal et à l’amdyaz
berbère Ben Mohamed ; au ministre des cultes Ghoulamallah et à Habiba
K., la chrétienne persécutée ; au nationaliste arabe Abdelkader Hadjar
et à l’autonomiste kabyle Ferhat Mehenni...?
Réinventer l’espoir
La politique de «réconciliation nationale» à l’esbroufe, qui a absout la
violence sans rendre la justice, sacralisé l’intégrisme et balayé la
poussière sous le tapis sans traiter les racines du mal, a montré ses
limites. Comme alternative, seule une résistance sans concession à
l’intolérance, l’exclusion et la haine véhiculées par le
national-islamisme dans ses différentes variantes, de celle qui sévit
encore dans les maquis à celle qui occupe déjà les palais officiels,
pourra garantir une paix civile durable. Pour y parvenir, la société
doit lire au préalable, avec courage et lucidité, la page sanglante de
la «décennie rouge» avant de la tourner. Il ne s’agit pas d’attiser les
douleurs ni de crier vengeance pour réveiller de vieux démons. En
révélant de surprenantes complicités dans la genèse de la «tragédie
nationale» et en démasquant ceux qui en retardent l’épilogue, cet
exorcisme collectif permettra à la nation de se regarder dans les yeux
pour éviter de nouveaux dérapages qui mèneront fatalement vers les mêmes
impasses. La démocratie est un combat permanent pour protéger le citoyen
contre les tentations autoritaires des dirigeants et de ceux qui
aspirent à leur succéder. Elle ne saurait se réduire à une stupide
arithmétique qui donnerait carte blanche au délire des vainqueurs,
légitimés par des urnes à double fond. Ni aux niaiseries
pseudo-modernistes des enfants naturels de l’ultra-libéralisme
délinquant qui ont fait du container un programme, du sac-poubelle un
étendard, et de la liposuccion, des silicones et du botox, des signes de
ralliement pour nouveaux riches. Que signifie l’arbitrage frauduleux du
suffrage universel sans la définition préalable des règles du jeu, et la
protection des libertés par des gardefous consensuels ? Comment donner
aux couches populaires les plus défavorisées des raisons de croire que
c’est dans la liberté qu’elles pourront s’épanouir, améliorer leur sort
et assurer l’avenir de leurs enfants ? Comment convaincre les jeunes
désespérés, perdus dans le triangle morbide de la drogue, de
l’intégrisme et de l’émigration clandestine, que les libertés ne sont
pas un luxe réservé à une «élite occidentalisée » comme le soutiennent
les tyranneaux de kasma et les prêcheurs de caniveau, mais une arme
redoutable pour changer l’ordre social injuste et imposer une
répartition équitable des richesses nationales ? En attendant d’établir
ce rapport de forces favorable au triomphe des libertés, assumons, de
cette inconfortable position minoritaire, la confrontation idéologique
imposée par les chantres de la régression. A l’intolérance du
national-islamisme exclusif et sclérosant, opposons la résistance du
patriotisme libérateur de nos identités plurielles.
A. A.-L.
*Journaliste.
(Contact : sos.libertes@yahoo.fr )
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