Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Meddahs en herbe et régression poétique
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


La nuisance politique n’a pas de limite. Pour satisfaire à ses sombres desseins elle n’hésite même plus à corrompre les sensibilités balbutiantes. Détournant la parole chantante de l’enfance, elle exige de celle-ci qu’elle devienne un plainchant à sa gloire. Décidément, rien ne sera épargné à cette malheureuse génération jusqu’à lui réécrire ses comptines et lui indiquer péremptoirement ce que celles-ci doivent exprimer de préférence.
Ainsi les chorales d’adolescents ne sauraient, dorénavant, se versifier qu’autour du nom de calife. Un thème exclusif pour saluer sa providentielle lumière. Lundi dernier (23 février), la télévision officielle nous a, justement, donné à voir un échantillon de cette rimaille déclinée par un ensemble d’enfants devant un président angéliquement attentif. Spectacle écœurant qui dégouline de «larbinisme». Un agencement de mots flatteurs, œuvre de meddahs. Un dire de griots destiné à l’auguste qu’entonnaient des voix crédules qui sauront, pourtant plus tard, que la poésie rime rarement avec la flagornerie. Une insupportable émasculation du génie de l’enfance, livrée dès le berceau au culte de la personnalité, quand il fallait la laisser réinventer par elle-même les mots de sa future liberté. Ainsi, ce qui se commet actuellement dans ce domaine fait également partie du sombre bilan d’une gouvernance. En résumé, la dépossession culturelle et artistique rampante et son corollaire l’assèchement des vocations lui sont imputables à plus d’un titre. Notamment à travers l’embrigadement scolaire et la démagogie entourant les manifestations institutionnelles. Jamais, par le passé récent, le «culturellement correct» n’a été autant confondu avec les bruyantes déclamations de troubadours aux talents approximatifs ni avec les processions des zaouïas qui amalgament le cultuel et le culturel. En remontant à dix ans en arrière, nous avons encore le souvenir de ces ilots de résistance poétique. Un refus de l’altération du génie créatif face à tous les censeurs. Aussi bien les savonarole des mosquées que les miliciens des imprimeries. Les exemples ne manquent pas de ces récitals de poésie qui se tenaient dans des bourgades au temps de l’islamisme armé. Initiatives admirables de petits comités, essentiellement constitués d’enseignants vertueux, qui furent à l’origine de multiples «parnasses» où des potaches venaient s’initier à l’esthétique littéraire. Studieux exercices qui virent s’affirmer des brins de plumes. Sans ségrégation linguistique, toutes les graphies étaient recevables pour peu qu’elles portaient en elles des promesses d’un talent. C’était alors le cas des «Poésiades» de Béjaïa. A l’opposé des amulettes des chantres du palais et des talismans des thuriféraires, tirés à des milliers d’exemplaires, la véritable poésie ne s’épanouit que dans les cercles restreints. Sauf que le délit d’écriture des premiers est éphémère alors que les mots de la seconde survivent à ses auteurs. En effet, qu’elle mémoire retient-elle à ce jour, la misérable prose sanctifiant les réalisations» de la pensée unique sinon pour la brocarder ? A l’inverse, qui d’entre les Algériens de l’ancienne génération ne sait pas réciter au moins deux vers du monologue du «vautour» de Kateb Yacine ? N’étant ni discours de propagande ni harangue de forum, elle est par nature destinée aux initiés. C’est dire qu’elle s’inscrit en faux par rapport au folklore de masse que récupèrent le politique et l’élève au rang de référence culturelle. Tel est l’état des lieux de notre pays dans ce secteur. A l’exemple de ce qu’il advient de la bonne monnaie quand elle est chassée par la mauvaise, les rimailleurs de la foire politique squattent à leur tour les espaces culturels et relèguent toute excellence créative à la périphérie. Dans l’invisibilité de la marge. Voilà pourquoi les vents de l’esthétique artistique et littéraire se sont éloignés de notre contrée et que la désertification culturelle gagne chaque jour du terrain. Quand bien même se lèvent et s’élèvent, de temps à autre, une voix singulière et une plume innovante, elles ne feront que mettre en évidence l’immense vacuité intellectuelle qui affecte ce pays. Autrement dit, ces fugaces émergences n’atténueront pas le jugement sévère que mérite le pouvoir politique. Elles en aggraveraient plutôt les termes qui le posent. En effet, chaque fois qu’un talent bénéficie d’une reconnaissance internationale, cette notoriété, acquise dans ces «ailleurs», renforce l’acte d’accusation concernant nos dirigeants. Celui qui les soupçonne de faire de l’intelligence d’un peuple, l’ennemi primordial qu’il faudra rabaisser. Partant de ce postulat de procureur, d’ailleurs vérifiable à travers le fonctionnement du ministère en question, l’on comprend mieux à quelle fin l’on a souvent privilégié des activités paraculturelles au détriment des cibles nobles que sont les arts et les belles-lettres. Expliquons-nous. Quand les manifestations du piétisme des zaouïas sont parrainées et financées en partie par l’argent destiné aux artistes et que de surcroît une ministre court les cérémonies des exorcistes et autres derviches tourneurs, l’on ne peut que donner raison à tous les éditeurs et les libraires, à l’ensemble des directeurs de théâtre et artistes lyriques, qui eux tirent le diable par la queue. Dès lors que les mausolées des saints ont remplacé, dans l’ordre des priorités, les édifices profanes où se vend le livre et où s’écrit la dramaturgie l’on peut, en effet, dire qu’une autre politique culturelle est en train de se mettre en place. Celle qui va substituer le cultuel au tout culturel. Exit les Benhadouga et le Kateb Yacine en herbe et bienvenue aux meddahs et gouals initiés à la flatterie sur commande et ne parlant qu’au nom des saints tutélaires de leurs bienfaiteurs politiques. Telle sera la poétique de nos lendemains.
B. H.

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