Culture : LES PASSEURS DE MEMOIRE À LA GRANDE HALLE DE LA VILLETTE
Folies coloniales ou la vision de l’autre


Durant près d’un mois, soit du 4 au 28 mars, la compagnie théâtrale «Passeurs de mémoire» donnera à voir à la grande Halle de la Villette Les folies coloniales, Algérie, années 30, ou comment voyait-on alors l’autre ? Quel discours portait-on sur le colonisé algérien ?

De notre bureau à Paris Khadidja Baba-Ahmed

Deux années de recherches du metteur en scène Dominique Lurcel pour rassembler et «exhumer » un corpus très dense : discours officiels de l’époque, manuels scolaires officiels, poèmes et jusqu’aux comptes rendus de manifestations sportives. Comment voyait-on l’autre, l’Algérien en 1930, lors des célébrations du centenaire de «l’Algérie française» ? L’interrogation s’impose pour tous ceux qui veulent simplement visiter l’histoire, sans la travestir. La réponse apportée par l’homme de théâtre Dominique Lurcel est des plus intelligentes : restituer les matériaux authentiques de l’époque. Pour ce faire, il a compulsé tous les documents qu’il a retrouvés dans le grenier de son grand-père qui a été, lors de la célébration du centenaire, haut fonctionnaire et historiographe. Exemple de résultats de ce travail, cet extrait sidérant d’un guide des touristes se rendant en Afrique du Nord, publié en 1926 aux éditions Oudinot : «Quant vous montez dans un wagon ou dans un car automobile, ne manifestez pas de répugnance à vous placer près des indigènes. Ne dites pas tout haut : ils sont pleins de poux ! Même si c’est vrai. Ils seront vexés. Et il vaut mieux vous entendre avec le conducteur du véhicule qui vous placera à côté d’autres Européens.» Ou encore cet autre extrait d’une chanson de l’époque «Il sait bien le Français qu’l’Arabe est un barbare. Il sait rien du tiercé et rien d’l’omelette au lard. Hélas, hélas, P’tit Jean, soyons bons pour l’Arabe que l’ignorance accable, faisons de lui un homme dominus vobiscum, prie pour lui mon enfant.» Je veux faire «monter» ces documents, dit encore le metteur en scène. Et la somme d’extraits non seulement encense la colonisation mais en même temps «expose en pleine lumière la superbe de l’homme blanc, sa foi en son pouvoir démiurgique (avant nous, le chaos, avec nous la lumière), son racisme tranquillement affiché, béat, naturel : chosification absolue de l’autre, qui passe par tous les cas de figure — folklorisation, dépréciation et jusqu’à son absence pure et simple». La mécanique du discours colonial n’est-elle pas aussi dans le père de l’école française Jules Ferry et qui, oh ! paradoxe pour un homme prônant la connaissance, invoquait «le devoir qu’ont les races supérieures de coloniser les races inférieures» ! Cette vision coloniale a évidemment perduré jusqu’en 1962 et même au-delà, car, comme le rappelle le metteur en scène, la chape de silence a été mise sur cette histoire. L’auteur, par cette création théâtrale, participe du simple devoir de mémoire, de vérité tout en déclarant que son spectacle ne se veut ni une condamnation ni une repentance mais un simple souhait de faire entendre d’où nous venons et faire percevoir aussi, en creux, le cri jamais entendu de l’autre. Ce spectacle d’une heure trente promet beaucoup et fera sûrement grande œuvre utile.
K. B.-A.
sabrinal_lesoir@yahoo.fr

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