Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
L’injure comme mot d’ordre de campagne
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Habituellement, il était écouté mais jamais cru sur parole. Et l’on attribuait cet intérêt à ses propos, non pas à ce qu’ils révélaient de juste, mais plutôt à l’art de la rhétorique qui était le sien et qui lui permettait de maquiller les fautes du régime. Jusque-là, l’opinion savait à quoi s’en tenir avec ce bateleur sans éthique.
Elle recevait avec le sourire dubitatif chacune de ses «explications». Mais le voilà qui change de registre et de ton jusqu'à faire froncer les sourcils. Transgressant les limites de la roublardise politique, il s’érige en contempteur de ceux qui ne seraient pas satisfaits du pouvoir et de sa pratique. En recourant à la stigmatisation des courants appelant à l’abstention, ne les a-t-il pas qualifiés d’antipatriotes ? Un énorme écart de langage qui annoncerait d’autres dérapages verbaux au cours de la campagne. A n’en pas douter, cet Ouyahia était tout désigné pour écrire les prochains slogans de l’opération de mobilisation. Et l’on devine par avance, que des mots peu charmants feront florès dans les discours des tréteaux. Ainsi il sera question de dialoguer entre «patriotes» acquis à la cause de la nation et de traquer la «traîtrise» rampante jusqu’aux portes des chaumières. Un conditionnement par la menace et le chantage administratif afin de drainer les électeurs vers les bureaux et leur voler leurs bulletins. Le Premier ministre était donc en première ligne sur le sujet quand, récemment, il s’était exprimé à partir du média officiel. Ce qu’il avait dit était bien plus qu’une allusion. Elle constitue d’ors et déjà le «la» de la musique qui doit porter sur les fonts baptismaux un homme dans sa troisième version. Un ordre de marche pour s’en aller exécuter les dernières illusions démocratiques que donne le droit de ne pas exercer un droit constitutionnel. Comme on le devine, les voies de la sorcellerie politiques sont, non seulement impénétrables, mais également multiples à l’infini. Grâce à Ouyahia et ses compagnons d’arme l’on aura inventé à un homme, dès le 9 avril, une omnipuissance adossée aux grandioses allégeances populaires le mettant à l’abri de la moindre contestation. Idyllique icône politique, sujet de toutes les adulations, mais qui finira bien par être sa propre contradiction dans la solitaire omniscience qui sera la sienne. Car, enfin, en se voulant incontestable et incontesté, Bouteflika III s’apprête à engager le plus étrange défi qu’un chef d’Etat algérien ait eu à porter à sa propre charge. Celui de ne plus pouvoir rendre des comptes qu’à lui-même en l’absence de l’hygiène de la consultation, voire de la contradiction. Contraint d’agir seul avec un diwan de courtisans, il ne trouvera, à partir d’avril, ni grâce, ni subterfuge pour se défausser dans la difficulté. Doté de nouvelles prérogatives constitutionnelles, saura-t-il alors agir en conséquence et faire en sorte que cette troisième investiture ne soit pas oblitérée par les méfaits et les ratages des précédentes ? Ne pouvant plus geindre sur la piètre qualité des commis qui l’entourent, il devra, impérativement, changer le logiciel de sa gouvernance. Celui qui lui permettra de se reconnecter en personne avec la réalité du pays et ne plus imputer aux institutions ses propres pannes ou encore les imaginaires blocages qui l’auraient empêché d’accomplir son gran-d’œuvre. Bientôt, il ne lui sera fait aucune concession. Bien évidemment d’aucuns verront, dans cette mise en perspective du 3e mandat, des relents de frustration chez ceux qui n’ont pas su engager, en son temps, le bon combat pour sauver le principe de l’alternance. Mais pourront-ils, par contre, faire oublier de sitôt les credo de leur campagne quand les lumières se seront éteintes ? Ces tonitruants engagements auxquels lui-même ne croit pas un mot. On le sait déjà, le candidat Bouteflika ne plaidera pas sa cause au nom de la continuité d’une œuvre qu’il sait qu’elle a été imparfaite et cafouilleuse. Il demandera sa reconduction au nom de ce qu’il croit incarner lui-même ! C’est-à-dire en se présentant à la fois comme le dépositaire de l’histoire récente de l’Algérie souveraine et en même temps comme le rempart défiant l’instabilité chronique qui menace le pays. C’est justement à cela que s’attelle et le fait savoir à sa manière M. Ouyahia jusqu'à faire des distinguos assassins entre une opinion crédule et une autre faisant valoir son droit au scepticisme et à la critique. Ainsi, lorsqu’on aura fini de lui confectionner un leadership intouchable et qu’on lui aura cédé la totalité de l’arsenal constitutionnel, Bouteflika III sera alors exposé uniquement à son propre reflet. Chaque fois qu’il voudra se soustraire à sa nouvelle charge, il ne fera alors qu’entrer en contradiction avec lui-même. L’omnipuissance à laquelle il se prépare l’y engagera plus par le passé car, à l’évidence, il s’est lui-même privé des béquilles que sont des institutions autonomes. Tenu dorénavant pour unique régent de la nation et architecte de l’Etat, il sera obligé de tout assumer avec le risque, cette fois, de se retrouver seul lorsque les vents contraires se lèveront. Pour Bouteflika de l’an 2009, le temps du funambulisme politique est révolu. Désormais il n’y aura, pour épargner son image, aucun artifice. Pas même des recours procéduraux pour faire payer aux autres les facteurs de l’échec. Or, de ce revers caché d’un pouvoir sans partage, les Ouyahia et consorts ne veulent pas en parler à leur maître. Ils préfèrent jouer aux procureurs contre ceux qui multiplient les saines mises en garde. Par la parole courtisane, ceux-là sont devenus des légions de la 5e colonne qui menacent la stabilité de la patrie. Plus qu’un abus de langage, de l’injure.
B. H.

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