Contribution : La fête, le lieu et la mémoire : Sidi-El-Khier à Sétif

Par Monia Bousnina*
et Hamza Zeghlache**

LE RITE DANS LA VILLE
I- Le rituel et la théâtralité
La théâtralité est partie intégrante du rituel et ce dernier est lui-même un comportement formel prescrit dans des occasions (cycliques) faisant référence à l’idéologie traditionnelle qui apparaît à travers cette analyse comme étant l’une des caractéristiques de la population de la ville de Sétif.

Ce processus fait appel à la créativité de l’homme de charger les objets qui organisent son environnement d’une signification symbolique. L'objet empirique est la ville de Setif, une ville qui connaît un essor économique considérable et cela est exprimé dans les grandes constructions telles que les autoroutes, les barrages, les centres commerciaux, en somme la ville de Setif témoigne d'une bonne image de modernisation et de mondialisation et d'une bonne santé financière compte tenu des récentes implantations de banques nationales et internationales. Cette image de modernisation n'est pas aussi simple qu'elle ne paraisse, car certaines images ambivalentes réapparaissent implicitement ou explicitement sous forme d'une expérience sacrée (ou une survivance d'une tradition issue d'un vieux passé culturel) afin de rassurer l'Homme en situation de perte de repères ou de désorientation. Dans le cadre de cet article, nous nous interrogeons sur les différentes facettes de la société sétifienne, sa dimension physique, psychologique et spirituelle. Comme l'affirme Florence Nighingale(1), «les besoins de l'esprit sont aussi cruciaux pour la santé que ceux de chacun des organes individuels qui constituent le corps»
II - LE MAUSOLÉE DE SIDI-EL-KHIER
Le phénomène de la protection de la ville par un «saint patron»
La constitution du mythe et l’élaboration du culte qui est consacré au «saint patron», wali salah, proviennent du charisme qui lui est alloué. L’analyse wébérienne évoque la communauté émotionnelle «comme groupement de domination et souligne l’importance de la reconnaissance et de la confiance( 2)». Charisma signifie grâce divine, don, faveur ; nous trouvons aussi l’idée de charme ou grâce «qui s’attache à certains personnages sur lesquels se sont posés le regard et le choix de Dieu(3)». Situé à quelques kilomètres au sud de la ville de Sétif et faisant partie de sa périphérie conceptuelle, «Sidi-el-Khier» est le mausolée le plus influent de la région. Il est composé d’une mosquée, d'une pièce surmontée d'une coupole (quoba) qui abrite le tombeau, et d’un puits, le tout entouré d’un cimetière. Il s'agit d'une construction d’architecture simple en un seul niveau. Il fut édifié sur le point le plus haut du terrain aux abords d’un petit canal d’irrigation. La pièce du tombeau est de forme carrée dont les quatre murs sont percés de niches et d’ouvertures minuscules (genre de moucharabieh), laissant à peine pénétrer une lumière diffuse. D'après les dires populaires le «saint homme» aurait demandé qu’en l’enterrant on lui laisse une ouverture donnant sur la ville pour qu’il puisse veiller sur elle, et la protéger de sa baraka. Le mausolée est le théâtre de différents rites. La pureté et la sérénité de l’endroit favorisent les pratiques rituelles. C'est un endroit considéré par ses «adeptes» comme une portion d’espace qualitativement différente du reste du territoire. C’est un pôle d’attraction, positif, paré d’une aura bénéfique. «Territoire sacré», «lieu saint», il suscite un engouement et rayonne au-delà des frontières de la wilaya. Vu la fidélité et l’attachement affectif des Sétifiens à cette parcelle de terre, il est à penser que l’enterrement dans ce lieu légitime le sentiment d’appartenance à la ville d’où le qualificatif du Sétifien «d’ouled Sidi-el-Khier». Par conséquent, l’espace de la ville de Sétif peut être considéré comme essentiellement hagiologique. Sétif et sa population sont protégés par la baraka de son «saint patron Sidi-el-Khier». Sa simple évocation chez certaines personnes enclenche aussitôt la formule de bénédiction «yaâtaf aâlina bi baraktou» : «qu’il nous protége de sa baraka». C’est cette dimension sacrée hagiologique qui explique l’influence de fréquentation du mausolée. En d’autres termes, l’espace auquel on attribue une valeur sociale devient un lieu fort dans la ville. Domaine circonscrit, qui devient inévitablement un cadre propice aux manifestations affectives diverses.
LE MAUSOLÉE DE SIDI-EL-KHIER, SÉTIF : un lieu fort dans la ville
Dans la ville, il existe des endroits caractéristiques et particuliers répertoriés et répondant à un besoin de spiritualité. Le mausolée est un lieu fréquenté périodiquement et cycliquement par des habitants de la ville, pour effectuer divers rites traditionnels auxquels sont accordés des vertus de différentes natures.
DÉFINITION DU RITE DE LA ZIARA : une cérémonie théâtralisée ou libéralisation de l’imaginaire
Ziara est un terme qui veut dire littéralement «rendre visite », avec la pratique d’une offrande. C’est une pratique qui consiste en la visite au mausolée pour implorer le «saint patron» de la ville de sa protection, la baraka et de ses grâces. Il ponctue les différentes entreprises de la vie de l’individu. Dans le dessein de voir s’accomplir son vœu, on effectue des prières suivies de la répartition d’offrandes de diverses natures. Le rite de la ziara, pratique aussi bien urbaine que rurale, est généralement propre à la femme. Elle l’effectue accompagnée ou non de sa progéniture, alors que l’homme attend à l’extérieur dans le parking, la cour ou la salle de prière attenante au mausolée. «Le temps du rituel, la femme est investie d’une autorité morale sur l’événement et sur les espaces(4)». Elle acquiert le temps du rite un statut particulier. Les logiques de l’autorité et du pouvoir sont inversées. Ce rite obéit à un processus initiatique et se compose de nombreux rituels selon la circonstance et la nature du rite : c’est un acte traditionnel et cyclique. Il s’agit d’une conception de parcours ponctuée d’actions rituelles où le mausolée prend, le temps du rite de la ziara, une dimension symbolique. Sachant que le lien entre la société et le théâtre se distingue parmi les formes principales de relations entre la vie sociale et le création théâtrale, la ziara représente l’une de ces formes. Puisqu’elle correspond aux cérémonies théâtralisées et à l’intensité momentanée de la vie collective. Le rituel est un comportement formel prescrit lors des occasions cycliques, faisant référence aux croyances, à l’existence d’êtres visibles ou invisibles et de pouvoirs mystiques. Une fois associé à l’espace matériel, il nous informe sur la relation que l’homme entretient avec ce dernier. Ces manifestations collectives au cours desquelles les hommes et les femmes d’un groupe jouent des rôles et participent à un scénario défini par une tradition consistent toutes, formellement, en une représentation dramatique. La sociologie française depuis Durkheïm(5) accorde à ces états d’«effervescence» une importance décisive dans la vie des sociétés ; elle y voit les instants privilégiés où la vie collective est à son comble. La ville fait office de décor où se joue la pièce de théâtre (représentation dramatique, théâtre ambulant, mobile…)».
LES ÉTAPES DU RITE
- L’espace domestique : la purification et la préparation de la sedka
Sous l’autorité de la femme, le rite commence au sein de l’espace domestique où elle établit un processus de purification avant de se présenter au «lieu saint». Si l’on fait une sedka (offrande), le repas est préparé à la maison et emmené ensuite pour être consommé et partagé sur place. En d'autres circonstances, le repas est préparé et consommé collectivement, suite au sacrifice d'un mouton, dans la plupart des cas. Cette cérémonie est appelée zerda, elle est faite dans le but d'atteindre une prospérité matérielle et spirituelle.
Le mausolée de Sidi-El- Khier
Les visites sont souvent effectuées le vendredi (jour sacré) et les jours de fête. En arrivant, la femme se dirige directement vers la pièce abritant le tombeau, elle se déchausse à l’entrée, comme de coutume, avant d’accéder à un lieu sacré. Une petite surélévation marque le seuil entre les deux mondes : monde intérieur/monde extérieur. Toutes les chaussures y sont entreposées ; c’est à cet endroit que se fait la distinction entre les deux modes d’être, profane et sacré, on se déchausse pour entrer dans un endroit pur, propre, sacré, et calme. Même le ton de la voix change. Les paroles se transforment en murmures et gestes. On change de comportement et d’attitude en pénétrant l’antre sacré, c'est-à-dire qu’on passe d’un état d’être à un autre état d’être. «Le seuil qui sépare les deux espaces (…) est à la fois borne, la frontière qui distingue et oppose deux mondes, et le lieu paradoxal où ces mondes communiquent, où peut s’effectuer le passage du monde profane au monde sacré»(6). Ensuite, la femme s’introduit à l’intérieur afin d’accomplir un rituel de prières et d’offrandes. Elle allume des bougies qu’elle place dans les niches situées dans les murs. L’une d’entre elles située sur le mur orienté Est est percée sur toute sa longueur. C’est la place du kanoun qu’on allume pour brûler de l’encens dont la fumée va monter tout au long de l’enfoncement. Après l’encens et les bougies, elle mouille et malaxe le henné(7) et en met dans tous les coins, particulièrement tout au long des angles des murs et sur le côté sud (supposé la tête du saint homme) de la pierre tombale, recouverte de faïence. La pièce est ensuite aspergée de parfum, on soigne tout particulièrement les coins, les niches et l’izar•. Parfois, le tombeau est recouvert d’une nouvelle étoffe qu’on vient rajouter pardessus celles déjà entreposées. A travers tous ces actes et cette gestuelle, l’espace est structuré et magnifié. D’abord les quatre points cardinaux, ensuite le centre (le tombeau). Le mausolée est un espace délimité, centré et orienté. Tout ce qui se trouve à l’intérieur est pur par opposition à l’extérieur considéré comme impur. Après avoir accompli les gestes rituels, on s’assied autour du tombeau pour prier et implorer la baraka du Saint. Certaines femmes, les plus enhardies, s’agenouillent près de sa «tête». Elles recherchent une proximité tactile en posant leurs mains sur le tombeau sans cesser de prier et d’implorer la bénédiction. Pour la ziara, à défaut d’être présente, la personne peut charger une proche parente d’accomplir le rite à sa place. Il peut être réduit à sa simple expression en émettant son vœu et en envoyant une somme d’argent ou une waâda au chaouch (gardien des lieux et descendant direct du «saint homme»), ou de denrées alimentaires qu’il se chargera de transmettre sous forme de sedka aux pauvres. Il s’en servira pour effectuer les travaux d’entretien du mausolée. C’est lui qui gère les nombreuses offrandes. C’est pourquoi l’ensemble de la zaouïa se voit continuellement rénové, repeint, retapissé par des donateurs anonymes dont le vœu se serait accompli ou dans l’espoir d’être accompli. Les vœux sont la plupart du temps en rapport avec la fécondité (espoir d’avoir un enfant, mâle de préférence), la maladie, un départ à l’étranger, de futurs examens scolaires, le mariage, voire se solutionner les problèmes conjugaux… Lorsque le vœu est accompli ou dans ce but, la personne effectue une offrande ou waâda sous forme de sedka. La coutume veut que l’on prépare à la maison un aïch (gros grains de semoule) ou un couscous à la viande autour duquel tous les pèlerins se régalent. Il est consommé et partagé à l’extérieur du sanctuaire sous l’espace des arcades. Le don ou la waâda, à défaut d’être pécuniaire ou alimentaire, se fera sous forme d’un grand morceau d’étoffe d’un vert particulier (couleur attribuée à Sidi-el-Khier, le vert est aussi dans la tradition musulmane une couleur associée au paradis), de lustres ou de tapis. Pour «habiller» le Saint et la zaouïa et pour offrir la lumière. La présence du puits près du mausolée nous rappelle que l’association des deux éléments : l’eau et la sainteté, fait partie intégrante du sacré.
III. CONCLUSION

Sidi-El-Khier : lieu de mémoire vivante
A travers cet article, nous avons tenté de mettre en évidence un élément prépondérant dans la représentation que se font les Sétifiens de leur ville. Que serait Sétif sans «Sidi-el-Khier» ? En fait, il s’agit de la conception d’espaces sociaux en tant qu’expression collective des valeurs. La conception de l’espace et du temps chez le Sétifien ainsi que son comportement (ses pratiques et son vécu) sont directement dépendants des données psychosociales. En fait, les principales phases de socialisation, de type traditionnel, de l’individu sont responsables de ses actes présents. Ils répondent à des codes de conduite et à des attitudes dictées par la société, auxquels il ne peut échapper. En somme, l’individu est prisonnier d’un «mode d’être» qui se doit de correspondre aux critères de la communauté à laquelle il s’identifie et il appartient. Il doit observer un code de conduite (basé sur des valeurs sociales), au risque de perdre son adhésion au groupe. L’homme dans sa représentation de l’espace fait appel à son «affectif». On remarque la prédominance d’éléments émotionnels divers dans son type d’espaces de fréquentation (café, place, fontaine, hammam, quartier, mosquée, mausolée,…) Ce sont des lieux de mémoire vivante qu’ils soient vécus ou pratiqués au quotidien ou occasionnellement. Nous dirons en référence à Pierre Nora que les relations sociales sont le centre de la mémoire. Le fait de pratiquer quotidiennement ces milieux de mémoire permet une reviviscence de cette dernière.
M. B. et H. Z.

* Doctorante, maître-assistante, Université Farhat-Abbas, Sétif, Laboratoire d’architecture méditerranéenne.
** Professeur, Université Farhat-Abbas, Sétif, Laboratoire d’architecture méditerranéenne.

(1) Florence Nightingale in Siham Bastindji, Projet de recherche, Ville et santé, Université de Constantine.
(2) Weber, Max, Économie et société, t1, Paris, 1971, pp249-250, 476-477 in Sebti, Abdehad, op.cit. p.71.
(3) Cothenet, Charism, Dictionnaire des religions, Paris, 1984 in Sebti, Abdelahad, op.cit. p.71. (5) Durkheïm, Emile and Mauss, Marcel, Primitive classification, Chicago, The University of Chicago Press, 1963
(6)Eliade, Mircea, op.cit,p.28.
(7) Le henné est une plante verte qui, dans la tradition islamique, est supposée être venue du paradis. On la sèche et la réduit en poudre ensuite on y ajoute un peu d’eau ou d’eau de fleur d’oranger pour en faire une pâte qu’on applique selon la circonstance sur l’espace ou sur le corps. Après avoir séché, la teinte grenat demeure un certain temps. Le henné est utilisé comme produit de maquillage.
(*) Morceau de tissu de couleur verte dont on recouvre, selon une tradition perpétrée, le tombeau.

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