Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
8 mars, oui, mais…
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


En plus, ça tombe pile poil. Le 8 Mars ! Ressortir la panoplie. Le rôle de la femme dans l’édification nationale. Réciter, comme une poésie apprise à l’école sous la menace de la falaqa, le couplet sur l’héroïsme de la moudjahida dont l’action s’est poursuivie, à l’indépendance, par l’apport à la construction du pays. Réchauffer les envolées lyriques fugaces, valables un jour, du lever à la tombée de la nuit, sur la grandeur des mères, des sœurs, des épouses.
Et, pour s’amender de toute une année où la femme n’est là que pour veiller à l’humeur du seigneur, on consent, pendant une journée, des fleurs et quelques mots qui ne mangent pas de pain. Bien sûr, tant qu’un truc qui s’appelle code de la famille dormira sur le bureau des magistrats et surtout dans la tête des Algériens, le 8 Mars ne devra servir qu’à ça : rappeler son inanité et sa profonde injustice ! Se souvenir que l’Algérie reste le pays d’Afrique du Nord le plus arriéré en matière de droits des femmes. Ni le Maroc ni la Tunisie ne sont à ce niveau de régression. Et encore ! Heureusement, il y a eu une petite amélioration avec les derniers amendements. Il n’empêche que la lanterne rouge, c’est nous ! L’Algérie demeure le pays des femmes de Hassi Messaoud. On se souvient. C’était dans la nuit du 17 juillet 2001. Quartier El- Haïcha, bidonville de Hassi Messaoud. Une trentaine de femmes ont été, toute une nuit, soumises à la barbarie. «Les purificateurs de mœurs» qui les ont attaquées ne leur ont rien épargné : viol, tortures, lacération au couteau. Qui étaient-elles ? Des femmes qui travaillaient dans les bases pétrolières, dans l’entretien et les cantines. Leurs agresseurs ? Des voisins, jeunes et moins jeunes, poussés au fanatisme, qui faisaient payer à ces femmes, souvent seules, le fait de venir chercher du travail loin de chez elles. Pour faire passer la pilule, on les a traitées de «prostituées». L’action en justice n’a rien de significatif. Tant que les plus hautes instances de l’Etat n’en auront pas dénoncé vigoureusement les auteurs, ce lynchage demeurera comme une plaie dans l’histoire de ce pays. On ne peut passer un 8 Mars en fleurs, sachant qu’un tel événement a pu avoir lieu. Pire, en l’état actuel des choses, rien n'en empêcherait la reproduction. De même que rien n'empêche, on le voit, les reculades en matière de droits des femmes. L’Association féminine pour l’épanouissement de la personne et l’exercice de la citoyenneté (Afepec) déplorait, déjà en 2006, que le 8 Mars, «les femmes du monde entier évaluent et recensent leurs acquis et droits conquis alors que nous en sommes chaque jour à compter les reculs sur nos droits déjà minces et les atteintes à notre dignité». Quelque chose a changé depuis ? Non ! Les suppliciées de Hassi Messaoud continuent à passer pour les responsables de ce qui leur est arrivé et il ne viendra à l’idée de personne qu’on demande des comptes à leurs bourreaux. Le code de la famille est toujours là. Nul ne voit de problème. On parle d’autre chose. Les militants pour les droits des femmes se comptent sur les doigts d’une main, comme si ces dernières n’étaient pas des citoyennes. Les militantes des droits des femmes, elles, continuent à crier dans le désert, même si quelques-unes, fatiguées, ont préféré s’arrêter dans la fraîcheur d’oasis ombragées. Et la caravane passe. Les quelques associations de femmes qui, contre ce qui ressemble à une fatalité indémontable, poursuivent ce combat pour la dignité des femmes méritent évidemment plus que les encouragements habituels dont sont justiciables les militants pour la justice. A contre-courant d’une opinion démocrate résignée, elles ne s’arrêtent pas, stimulées par les conquêtes des femmes dans leurs droits partout dans le monde. Avec elles, il est nécessaire de clamer que le 8 Mars n’est pas — ne doit pas être — seulement cette journée convenue au cours de laquelle l’homme, quand il est bien disposé, s’acquitte d’un devoir annuel en payant d’une demi-journée fériée et de quelques fleurs sa conscience. Combien sonnent faux ces discours qui permettent au verbe sonore de compenser la tragique lâcheté dans les faits, sachant le mépris dans lequel sont tenues les femmes dans leurs droits ? Le 8 Mars, donc, est le moment pour rappeler que si le pays, hommes et femmes, va mal, les femmes en supportent le plus lourd fardeau. Comme les suppliciées de Hassi Messaoud, des milliers de femmes ont été violées par les intégristes. Elles attendent toujours que justice soit rendue. Les violences faites aux femmes sont tellement courantes et banalisées que le contraire paraît anormal. L’Etat doit, là aussi, jouer son rôle de protection. Les discriminations dont sont victimes les femmes infériorisées par une interprétation religieuse qui semble immuable sont diverses. Voilà, le 8 Mars. Je n’offrirai pas de fleurs. A cause de tout ça ! Encore que, si ça fait plaisir…
A. M.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable