Culture : ENTRETIEN AVEC AMAR LASKRI, PRÉSIDENT DE L'ASSOCIATION LUMIÈRES :
«Nous subissons les contrecoups d'une mauvaise politique culturelle !»


Le réalisateur des grands films Patrouille à l'Est et Fleur de Lotus, avec sa verve critique et son franc-parler, dissèque dans cet entretien qu'il nous a accordé, en tant que président de l'association Lumières, la situation du cinéma algérien qui ne peut, selon lui, connaître une véritable relance qu'à travers une politique culturelle globale édifiée avec l'ensemble des professionnels du cinéma.

Propos recueillis par Fatma Haouari

Le Soir d'Algérie : Vous êtes à la tête de l'association Lumières qui fêtera dans quelques jours son 11e anniversaire. Quel constat faites-vous de la situation actuelle du cinéma algérien ?
Amar Laskri :
L'association Lumières aura 11 ans d'existence le 19 mars prochain. Elle a été créée suite à la dissolution de trois entreprises publiques, l'ENPA, l'ALAF et le CAIC sans alternative. La preuve, le CNCA qui existe aujourd'hui n'a été créé que des années plus tard. Il fallait combler ce vide, suite à cette politique qu'on a jugé inacceptable qu'est la dissolution des entreprises publiques, qui a précipité le cinéma algérien dans le gouffre. Nous aurions pu faire du cinéma algérien un secteur producteur. Il suffit de voir notre voisin le Maroc qui a des traditions libérales. Le CCM (centre du cinéma marocain) s'occupe de toutes les activités cinématographiques et audiovisuelles. Les rentrées en devises de ces activités devancent de loin les recettes engendrées par le secteur du tourisme. Grâce à ces recettes, les plus grandes productions se font au Maroc. Les Marocains ont une politique globale et cohérente alors que nous qui étions sous la bannière socialiste, avec l'étatisation des moyens de production et de distribution, nous nous sommes libérés de manière anarchique. Le vide, il fallait donc le combler. Les cinéastes, les producteurs et les techniciens surtout se sont regroupés au sein de notre association pour parer à l'irréparable. Il fallait préserver le patrimoine culturel à travers les moyens matériels, essayer de préserver les belles choses qui ont été faites, revendiquer la restitution et le retour des négatifs de nos films depuis l'indépendance qui se trouvent à l'étranger. C'est inadmissible ! Mis à part quelques négatifs qui sont quelque part au niveau de l'ex- ENPA, nous avons toute une base industrielle qui est en hibernation totale. Nous disposons de moyens sophistiqués que nous n'utilisons pas. Nous avons besoin d'une politique globale et cohérente, une stratégie, une orientation, une planification sur le court, le moyen et le long métrage. D'abord qui dit cinéma, dit la base industrielle et, bien entendu, salles de cinéma. Que reste-t-il aujourd'hui de ce que nous a légué la colonisation française ? Il y avait 487 salles de cinéma, il ne reste plus qu'une dizaine à travers tout le territoire national. Le cinéma est un vecteur artistique et culturel et il lui faudrait une gestion saine, rationnelle et professionnelle. Nous subissons les contrecoups d'une mauvaise politique culturelle. Pourquoi ne nous disposons pas de base industrielle jusqu'à maintenant alors que nos voisins, eux, sont en avance sur nous ? Notre cinéma était considéré comme une école avant-gardiste non seulement au niveau du monde arabe mais aussi au niveau du Tiers-Monde.
Pourquoi cette régression à votre avis ?

Le siège de notre association est en face d'une salle de cinéma fermée depuis des années, l'Afrique, qui est tout un symbole de la cinématographie algérienne. Toute une symbolique des vecteurs positifs qui ont existé depuis 1962. Demain, les autorités vont se précipiter pour la rouvrir à l'occasion du festival panafricain. J'ai toujours dit et le répéterai toujours, je ne suis pas pour les politiques de circonstance et de conjoncture et c'est cela qui a fait que notre cinéma a régressé. Si nous voulons avancer, nous devons mettre en place une véritable politique planifiée, d'ensemble et cohérente avec une rationalité des mesures. Nous avons eu l'année de l'Algérie en France, qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Quels sont les dividendes ? Alger a été la capitale de la culture arabe ; pareil, quels sont les dividendes ? Il n’y a ni analyse, ni débat, ni bilan, rien ne se fait. Nous avons besoin de planification à tous les niveaux : celle du cinéma, du théâtre, de l'édition, de la distribution et j'en passe…Il ne peut pas y avoir de cinéma ou de télévision sans théâtre, sans techniciens, sans même un journalisme professionnel à la hauteur de l'événement. Un peuple qui n'a pas de culture est un peuple qui n'a pas d'âme. S'il ne préserve pas son passé et sa mémoire, il ne peut avoir ni présent ni futur.
Et pourtant, le cinéma algérien était à la pointe du combat et il s’est distingué avec force comme un instrument antipropagandiste lors de l'époque coloniale. Que s’est-il passé au juste pour que cet élan soit freiné et qu’on soit arrivé à cette situation que vous jugez, en tant que professionnel, chaotique ?
Effectivement, le cinéma algérien était à la pointe du combat et j'ajouterai, un combat multidimensionnel, de toutes les formes d'expression artistiques. Aujourd'hui, le cinéma est réduit à néant. On ose parler de cinéma algérien quand il nous vient d'outre-Méditerranée. Je n'ai rien contre les œuvres qui sont faites par des Français, des Suisses ou d'autres Européens d'origine algérienne et qui nous sont envoyées. Nous ne pourrons que bien les recevoir. Je cite le film Mascarades, un excellent contenu, une excellente forme et une étude artistique et technique de grande qualité cinématographique, mais ce n'est pas un film algérien. Le film porte la nationalité de son producteur majoritaire qui est français. La bataille d'Alger est un film algérien même s'il a été réalisé par un Italien. Il a été produit par Casbah Films. Il y a des conventions internationales. Nous, nous voulons nous approprier des films qui ne nous appartiennent pas, à défaut de produire nous- mêmes des films. Le cinéma ne doit pas être tributaire des événements circonstanciels mais basé sur une gestion saine et démocratisée. Et là je parle en tant qu'artiste et cinéaste qui s'est investi pleinement dans cet art depuis la guerre de Libération. Aujourd'hui, je suis dubitatif. A supposer qu'il y ait des mécènes qui adorent le cinéma et qui veuillent bien financer des films, où va-t-on les projeter ? Prenons le cas du film sur Benboulaïd du réalisateur Ahmed Rachedi. Je suis content qu'on ait décidé de faire un film sur l'un des héros de la Révolution algérienne mais la question que je me pose est : où va-t-on le projeter ? L'idéal et la sagesse auraient été d'en faire un feuilleton pour la télévision pour qu'il soit vu par tout le monde, y compris par la communauté nationale à l'étranger et par la suite faire un transfert sur négatif pour tirer un film pour le cinéma qui restera pour la postérité et les générations futures. C'est pour cela que je parle aujourd'hui de gestion professionnelle et rationnelle. Il faut démocratiser les rapports. On essaie au niveau de notre association de parer à l'impossible. C'est grâce aux membres de notre entité que le matériel avec lequel on tourne à la télévision a été préservé de sa vente au dinar symbolique. Nous œuvrons pour une renaissance effective du cinéma algérien sur de nouvelles bases, plus humaines.
Mais on croit savoir que le matériel de l'ex-ENPA n'est plus opérationnel, n'est-ce pas ?

Très bonne question ! Mais je vais la renvoyer aux pouvoirs publics. Pourquoi le laboratoire de l'ex-ENPA est en état d'hibernation. Je suis le dernier réalisateur à avoir traiter le film Fleur de Lotus au niveau de ce laboratoire. Ce matériel est en déperdition totale sans qu'il y ait de réaction. C'est un crime ! La base industrielle est celle qui peut permettre au cinéma algérien de renaître de ses cendres : les laboratoires, l'auditorium, les salles de montage, la finition, le montage négatif, le mixage, le bruitage…
Pourquoi alors cette léthargie ?

Parce qu'à un certain moment les pouvoirs publics ont commis l'erreur monumentale de céder le site de l'ENPA à la télévision qui n'en a pas besoin et qui ne travaille pas au négatif.
Et à votre avis, pourquoi n'a-t-on pas rectifié le tir ?

C'est la question que l'on se pose au niveau de notre association. Les pouvoirs publics n'ont entendu ni nos cris, ni nos doléances, ni nos demandes. Le matériel qui constitue cette base cinématographique est à vau-l'eau. Je reviens au nœud gordien, c'est-à-dire les salles de cinéma. Il n’en reste plus que quelques dizaines. Nous avons émis le vœu que le ministère de la Culture discute avec celui de l'Intérieur et des Collectivités locales. Qu'ils coordonnent leurs efforts pour restaurer deux salles en une année et en construire une autre par wilaya, nous aurons 150 salles par an et au bout de cinq ans, nous pourrons reconstituer le parc, et en mieux. Chose qui n'a jamais été prise en considération. C'est comme s'il y avait un complot visant à abattre tout ce qui a été fait de beau dans le domaine du cinéma et de la télévision. Pour cette dernière, on planifie des programmes en fonction du mois de Ramadhan. Il y a beaucoup de belles choses à faire. Des reportages, des documentaires, des émissions. Dans ce genre d'activités, il faut impliquer les écrivains et les journalistes et constituer des cellules de réflexion, d'écriture, et de critique. Nous n'avons jamais pu, depuis l'indépendance, déterminer la langue à utiliser dans nos films. Faut-il utiliser l'arabe classique ou dialectal? Quand on parle de cinéma, on parle aussi de théâtre. Où est donc passé le théâtre d'antan ? Nous vivons une crise culturelle aiguë. J'ai assisté récemment à une semaine algérienne en France organisée par deux associations de jeunes Français d'origine algérienne. Ces jeunes ont tout mais ils leur manquent la substance : l'âme. Ils ressentent une déchirure extrême et c'est à nous de la combler. C'est à nous de les ramener vers nous à travers la culture pour apaiser et atténuer cette déchirure, ce bicéphalisme. Ils ne savent plus sur quel pied danser. Le cinéma peut apporter beaucoup pour peu qu'on l'organise et qu'on le prenne en charge. C'est aussi vital que l'air qu'on respire et l'eau qu'on boit. C'est aussi une arme redoutable. Les grandes nations l'ont compris depuis longtemps.
F. H.

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