Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Le cri déchirant des vestes retournées
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Encore une fois, Mesdames, vous vous êtes laissé avoir par leurs beaux discours. Ils vous ont fait d'énièmes promesses qu'ils ne tiendront pas. Ils vous ont roulées dans la farine, comme on dit. Pauvres petites sardines qui frétillent d'aise le 8 mars et passent à la poêle le jour d'après. La Journée internationale de la femme, c'est peut-être bon pour les autres, celles de cet Occident décadent qui leur fait de plus en plus de place.

Pour ces femmes, qui en sont au dernier quart d'heure de leur mouvement de libération, le 8 mars signifie vraiment quelque chose. Tous les ans, elles font le bilan de leurs conquêtes, de leurs succès et de leurs rares échecs. Elles ne laissent aucun homme, si providentiel soit-il, se refaire une santé politique à leur détriment. Elles sont nées sous une belle étoile, me direz-vous ? Eh bien, il vous suffit juste de déplacer les étoiles, vous en êtes capables, je le sais. Vous pouvez le faire et vous en avez fourni la preuve avant 1962. Vous n'avez pas besoin de figurer aux gesticulations officielles, de servir d'alibi à des démonstrations dont les partitions sont déjà écrites. Que vous a-t-on dit, Mesdames, qui n'ait pas été ressassé et rabâché depuis l'indépendance, et même un peu avant. Avec le même langage tortueux, on vous a fait part de la difficulté du parcours, des obstacles qui entravaient votre quête de l'égalité. Pour être sûr de vous voir repartir bredouilles, on a appelé la providence à la rescousse. A ce moment-là, vous avez rajusté vos hidjabs, ramené vos jambes sous vos sièges et vous avez récité la prière de la résignation. Pour ne pas vous voir retourner à vos fourneaux complètement désespérées, découragées au point de ne plus avoir la force de glisser «le» bulletin dans l'urne, on vous a encore fait des promesses. Celles-ci pourront être tenues mais dans une certaine limite. Vous aurez plus d'ambassadrices, c'est certain, parce que notre corps diplomatique est plutôt vieillissant. Mais ce sera toujours dans la limite des places disponibles, comme ils disent dans les concours, sujets à caution. Si vous avez été déjà ministre, et que vous avez montré des prédispositions à l'emploi, vous aurez plus de chances d'obtenir des postes gratifiants et/ou convoités, comme Paris ou Londres. Ni trop loin, ni trop près mais juste à la bonne distance, pour ne pas effaroucher les gardes-chiourme de la morale et de la tradition. On vous nommera ministres, avec obligation de tenir votre rang et de respecter strictement la discipline gouvernementale. Laissez à vos collègues hommes le triste privilège de se lancer, sous la table du conseil, les reliquats de pétards du «Mouloud». Ne vous mêlez pas de leurs semblants de pugilats, retransmis en direct ou en différé. Ils ne font que réciter une leçon bien apprise, ou lancer des piques et des répliques écrites ailleurs. Mais avant d'être P-dg, députée ou sénatrice, mère au foyer répudiée cohabitant avec un ex-conjoint remarié, ne confondez pas abstinence et abstention. Allez voter et faire voter, si vous le pouvez, l'essentiel n'est pas de gagner ou de faire gagner mais de participer. On vous prend vraiment pour des truffes à vous marteler ce slogan : «Quand on aime l'Algérie on vote.» Et si vous choisissez de rester chez vous le 9 avril, cela voudra dire que vous n'aimez pas votre pays. Le jury du brevet élémentaire de patriotisme chauvin (BEPC en abrégé) a des verdicts sans appel : malheur aux abstentionnistes ! (Ah, ces mots en «iste»). Bon, ça fait quand même près d'un demi-siècle que les mêmes bonimenteurs vous vantent leurs produits périmés. Il serait temps, sans doute, d'ouvrir les yeux sur ces pratiques qui font hurler de rire le monde entier. «Ô nation devenue la risée des autres nations», formule attitrée des chroniqueurs arabophones pour dire leur désespérance. Nous sommes la risée des peuples et des nations du monde et nous nous entêtons à conforter cette image négative que l'opinion mondiale a de nous. Ce qui est le plus navrant dans cette course au maintien, c'est encore une fois le manque de pudeur de nos soi-disant élites. Ils vous regardent droit dans les yeux, la honte (1) camouflée derrière des lentilles de contact spécial opportunistes, et vous récitent : «Il nous faut un pouvoir omnipotent, omniscient, transcendant et pérenne. Dans dix ans, et je les soupçonne de pouvoir survivre encore au-delà, ils viendront nous dire que tout le monde a le droit de se tromper. D'accord, mais pas au point d'en faire un métier, voire un sacerdoce, sinon il y a un mot arabe pour ça : «tnoufiq» (2). Il regroupe tous les défauts en un : duplicité, hypocrisie, dissimulation, tartufferie, et j'en passe. Il y a deux vendredis, un journaliste du quotidien londonien Al-Quds, Kamel Zaït, s'est penché sur cette catégorie très recherchée d'hommes politiques qui survivent aux avanies et aux humiliations. Il se demande comment ces hommes, expulsés parfois sans ménagement du sérail, ont la force de revenir et de crier encore leur attachement à leur impitoyable suzerain. Pour le quotidien, la recette pour revenir au pouvoir c'est d'avaler encore et toujours les couleuvres de la féale obéissance et de la soumission. Des exemples, en veux-tu en voilà, il cite Ouyahia, dépité par son premier renvoi et qui a quand même souhaité une bonne santé (3) au président qui venait de le flanquer dehors. Figurent aussi dans la revue des «humiliés mais fidèles» des gens comme Abdelaziz Belkhadem ou l'inénarrable Abdelkader Hadjar. Mais, ces gens-là ont, au moins, le mérite de rester apparemment loyaux à leur président. Que dire alors de ceux qui affectionnent les vestes retournables, acquises aux boutiques du prêt-à-porter du FLN ? Seulement, ces vestes-là ont tellement rétréci qu'on les entend craquer de loin lorsque des «trop vite grandis» essaient de s'engoncer dedans. Un autre journal, le libanais Al-Moustakbal en l'occurrence, se charge de les mettre à nu. Evoquant ce qu'il appelle «les paradoxes de la vie politique algérienne », Tahar Benyahia expose le cas des adversaires de Bouteflika en 2004, devenus ses plus chauds partisans en 2009. Il cite notamment le cas du général Mohamed Lamari, opposé à la réélection de Bouteflika en 2004 et figurant au premier rang lors du show électoral de la Coupole en février dernier. Viennent ensuite les cadres du FLN comme Messaoud Chihoub, avec Benflis en 2004, et qui proclame ensuite que la limitation du mandat présidentiel est un affront à la volonté du peuple. Il y a aussi Abderrahmane Belayat, ex-pilier central de la campagne de Benflis, et qui déclare que seul le programme de Bouteflika peut sortir le pays de la crise. Belayat qui se retrouve en 2009, aux côtés de Hadjar, l'un des rares responsables du FLN à anticiper l'échec de Benflis. Ce à quoi son ami Belayat avait répliqué en affirmant qu'il ne fallait pas donner foi aux propos d'un homme, Hadjar, qui était «capable de sauter d'un avion en oubliant son parachute». Voilà ce que nous offre à contempler le paysage politique de ce tardif printemps 2009, avec en filigrane l'alternative du pire. Alors, entre celui qui se jette d'un avion sans parachute et le calculateur à l'airbag, à qui vont nos sympathies, selon vous ?
A. H.
(1) Je n'utilise pas l'expression «toute honte bue», parce qu'ils ne boivent plus, de peur de déplaire au chef, ou s'ils le font, c'est en catimini et après les génuflexions d'usage.
(2) A tout hasard, j'ai commencé à archiver tous les propos et tous les écrits, portant déclarations d'allégeance, de cette période. Ça servira au moins à décourager les biographies rafistolées.
(3) Personnellement, j'ai perçu beaucoup de rancœur et de cynisme dans ces vœux de bonne santé. En politique, on peut dire une chose et penser son contraire.

CONDOLÉANCES
J'ai appris avec beaucoup de peine le décès de mon ami Abdelaziz Belazoug, l'aîné, le journaliste exemplaire qu'il est resté à mes yeux. En ces pénibles circonstances, que sa femme Hanifa, ses enfants, Karim et Safia, et tous les membres de sa famille trouvent ici le témoignage de ma profonde sympathie.
Ahmed Halli

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