Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
L’urne, la vache et la politique
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


C’est par un matin étrangement calme après une nuit de vents agités et d’averses ininterrompues, que je me suis rendu au patelin afin de féliciter ma tante Aldjia pour sa désignation en tête de liste PTT pour les prochaines élections législatives. Ce mouvement politique, né en 1997, rassemble des militants de tendance néo Noé, des femmes et des hommes qui disent très franchement que le pays court à sa ruine et qu’il faut agir vite avant que les boat people ne se transforment en axe stratégique de la politique des jeunes.

PTT veut dire : Parti des Tatas Tranquilles. Mais ne vous fiez pas au nom : les femmes et les hommes y sont à égalité. Tante Aldjia est là, fièrement debout près de sa ferme, discutant avec un groupe de paysans qui s’inquiètent de ce que le PTT ne prévoit pas de solutions à la grippe verte, cette nouvelle maladie à la «Une» de tous les quotidiens et qui s’est déclarée récemment ; elle transforme rapidement les hommes qu’elle touche… en vaches ! Ayant peur de passer, en quelques secondes et sans aucune préparation psychologique et physique, au stade bovin, ces braves agriculteurs disent qu’ils n’éliront que la ou les personnes qui feront tout pour aider la recherche médicale à trouver un vaccin à cet étrange mal. Elle est interrompue par un jeune cultivateur, mince comme un saule pleureur et qui a la sale manie d’envoyer brutalement ses doigts dans les deux trous de son nez : «Assez de démagogie, la vieille ! Moi, je ne veux pas devenir une vache.» D’un geste paternel, tata Aldjia pose sa main sur l’épaule du gars : «Votez pour nous et vous ne serez jamais vaches !» Oui, c’était un beau slogan pour une campagne qui s’annonce serrée. Outre le PTT, le prochain vote mettra aux prises de nombreuses formations politiques habituées aux coups vaches ; une tendance politique à la mode. En outre, question démagogie, ce sont les meilleurs du monde. Imaginez qu’ils font croire aux Algériens que leur pays possède un vrai parlement démocratique ! Une chambre basse et une autre haute, et tout cela sans toilettes, cuisine, ni salle de séjour, c’est un monde quasi monopolisé par les dormeurs ! Rien que des pièces pour roupiller ! De temps à autre, ça se réveille pour lever la main, puis retour dans les bras de Morphée ! Il ne leur manque que des pyjamas et des bonnets pour parfaire le tableau. Mais, je ne sais par quel miracle, ces «beaux aux lois dormant» arrivent à se réveiller au bon moment ! Dès que la fin du sommeil s’annonce, ces dormeurs n’ont qu’une envie : retourner dans les chambres. Ils y arrivent souvent grâce à des stratagèmes inimaginables. Parfois, ils changent de chambre. Comme il y a des caméras pointées en permanence sur les lits, pardon… les fauteuils moelleux, nous arrivons à les reconnaître : «Tiens, tiens, le gars aux moustaches fournies, celui qui a l’air d’un mécanicien défiguré par un moteur, n’était-il pas dans l’autre chambre ?» Je ne comprends pas que l’on puisse se bagarrer pour aller s’éparpiller sur un fauteuil ! Mais, enfin, ça, c’est le sport qu’ils préfèrent. Et ils sont très, très forts. Au lieu de nous laisser tranquilles, ils viennent tous les cinq ans nous bouffer l’espace visuel, déjà bien encombré, et nous chanter l’éternelle rengaine des urnes qui se remplissent toutes seules. C’est l’autogestion de l’urne. Les hommes ne font rien pour cela. Ni les vaches d’ailleurs ! L’urne, troisième élément du décor, et qui est la seule à ne pas être du règne animal, fruit d’un long travail de la nature qui lui a donné d’abord la vie sous la forme d’un bel arbre, rencontre de la beauté pure et de la scie électrique ; l’urne a appris à connaître la vache avant de tomber sur les vacheries de l’homme. De beaux troupeaux venaient brouter l’herbe grasse de la forêt et l’urne — encore arbre — était heureuse de les saluer. C’était avant le grand voyage en mer. Un port, un autre, un hangar et, enfin, la sale gueule d’un menuisier qui ne sait pas encore qu’il va fabriquer l’urne de… destruction massive ! Mais, passons, comme le train qui passe en regardant les vaches le dévisager, dans une relation trouble où le Moi se dédouble à l’infini comme dans un jeu de miroirs placés l’un en face de l’autre. L’urne arrive enfin là où l’attendent les insomniaques, ceux qui ont pour rôle d’envoyer les dormeurs au fond des chambres. Ils débarquent de bon matin, parfois en courant, stimulés par les caméras d’une télé qui a pour mission de dire que les non dormeurs sont nombreux à élire les dormeurs ! Ces gens glissent des enveloppes dans une boîte qui n’a rien de postal ! L’urne, enfin, n’est plus seule : après avoir affronté le froid sibérien des forêts nordiques, la solitude, la torture par la scie électrique, les houles des océans et la terrible descente aux enfers dans des hangars répugnants, la voilà enfin célébrée comme une reine, une magicienne passée maîtresse dans l’art du «Rey-rey» : «Braves gens, approchez ! Regardez ! Nous mettons cent enveloppes dans l’urne. Cent, pas une de plus ! Comptez ! Tenez, monsieur, comptez ! J’insiste. Maintenant, abracadabra efelen ! Abracadabra erendé ! Abracadabra kicéceluilà ! PTT ? Et puis quoi encore ! Pourquoi pas CNAS et Sonelgaz ! Allez ouste… Regardez bien ! J’ouvre l’urne : des milliers d’enveloppes ! Des dizaines de milliers d’enveloppes ! Des millions d’enveloppes… » Généreuse, l’urne ne s’arrête pas de produire… Elle est la meilleure productrice d’Algérie, avec des taux de rendement qui feraient pâlir Stakhanov… J’en touche un mot à ma tante, lorsque, après un dîner royal, le thé à la menthe m’ouvre l’appétit du dialogue politique : «Tata, moi je me mêle pas de tes affaires. Mais tu devrais laisser tomber. Tu n’auras pas une seule voix !
- J’y crois cette fois-ci !
- Cela fait des années que tu y crois ! Et à chaque fois tu es déçue et tu en sors encore plus dépitée qu’avant.
- J’y crois, cette fois-ci ! Mon petit doigt me dit que le PTT va gagner…
- Comment ? Et la fraude ?
- J’ai mis au point un stratagème qui fera reculer la malhonnêteté et les trafics. Je vais consacrer tout mon temps et mes forces à la propagation de l’épidémie de la grippe verte….
- Non ! Incroyable, tu promets aux pauvres paysans que tu vas t’attaquer à cette sale grippe alors qu’en vérité, tu comptes la propager ? Et qu’est-ce que tu vas gagner ?
- Imagine un troupeau de vaches appelées à voter !
- Et qu’est-ce que ça changera ?
- Mais les animaux sont honnêtes ! L’autogestion de l’urne avec des taux de rendement inimaginables, ce sera du passé. Les hommes sont la pire des calamités. Les vaches ne trichent pas !
- Et les deux chambres du parlement ?
- Il y aura des vaches ! Les vaches qui votent pour le bonheur des vaches. Imagine…
- Tata, ça fait longtemps que tu réfléchis comme ça ?»
Silencieux jusque-là, tonton Lekhmissi se lève pour aller se coucher. En passant devant moi, il me lance : «Ta tante déraille. Remarque qu’elle ne fait que rattraper sa vraie dimension. Celle d’une grosse vache ! »
Ayant fait le plein d’émotions, je me mets aussitôt au lit. Mais, une vocifération me réveille aussitôt. C’est Sarhouda, la vache des tontons qui se tient au milieu de la chambre. Elle me dit : «Ta tata est naïve. Elle croit que les vaches se plaisent ici. Dis-lui d’arrêter avec son histoire de propager l’épidémie. Si cette vacherie marche, le pays se videra rapidement, car la jeunesse bovine est moins patiente que la jeunesse humaine. Je les entends, moi, les bovins. Ils veulent devenir des «harraga» ! Dis-lui d’arrêter, sinon bonjour l’arche de Noé !»
- Mais, Sarhouda, là-bas, il y a la vache folle !
- La vraie, l’unique vache folle, c’est ta tante Aldjia !
M. F.
(Chronique publiée le 1er mars 2008)
P.S. : Il n’y aura pas de nouvelles chroniques jusqu’à l’élection présidentielle. La semaine prochaine : l’histoire de la «harga» généralisée du peuple algérien…

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