Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Votons, pour mieux jeûner demain !
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


De l'art d'utiliser la religion à des fins politiques souvent inavouables : le général Al- Bechir, président du Soudan frère, par nécessité, a trouvé la parade au mandat d'arrêt international lancé contre lui. Sachant que l'amitié «indéfectible » de ses collègues chefs d'Etat arabes n'est plus très sûre, il a décidé de ne compter que sur lui-même, sur ses moyens propres si l'épithète est de mise.
Imaginons qu'il se rende au Qatar ou en Libye, voire en Egypte, et que les autorités de ces pays décident de lui passer les menottes et de l'extrader vers La Haye ? J'entends déjà les récriminations scandalisées de nos patriotes : spéculation de scénario de science-fiction, imagination débridée nourrie des enseignements de l'Occident impie. On dira encore que l'hospitalité de nos pays n'est pas un discours de propagande touristique. Que jamais un chef d'Etat arabe ne trahira un autre chef d'Etat en le livrant aux instances internationales. Soit, je veux bien faire l'effort de céder à vos arguments mais pour le président du Soudan, ce n'est pas sûr. Comment croyez-vous qu'il se soit maintenu durant si longtemps au pouvoir ? Chez ces gens, la méfiance est une seconde nature. Il ne se fie pas plus à ses concitoyens qu'à ses voisins arabes et africains. Omar Al- Bechir est aussi suspicieux que le fameux Somoza qui fit fusiller sa chemise dont il suspectait la loyauté. Il a donc convoqué un aréopage de théologiens pour qu'ils lui élaborent une sortie de crise, conforme à l'orgueil et à la dignité présidentiels, tels que définis par la Ligue arabe. Il faut garder intacte l'eau du visage, comme on dit dans ces contrées. Aussi, Omar Al- Bechir est désormais ligoté par une fetwa officielle qui lui interdit de quitter le pays. Il continuera donc de parader dans son pays, danser le «mambo soudanais» devant les caméras de la télévision, sans courir de trop gros risques. A ce détail près que le danger principal pour Omar Al-Bechir pourrait venir de Khartoum même. Car si le «Raïs» soudanais est d'une nature soupçonneuse, son ancien complice Hassan Tourabi est un grand rancunier. Il y a vingt ans, Al- Bechir et Tourabi s'étaient alliés pour renverser le Premier ministre élu, Sadek Al-Mahdi. Alliés au départ, ils se sont observés durant une décennie avant que Tourabi ne soit dépossédé de sa part de pouvoir en 1999. Depuis, Hassan Tourabi prêche pour un «Islam réformé», entre deux séjours en prison, dont le plus récent remonte au mois de février dernier. Libéré pour cause d'entente nationale, l'ancien putschiste est le seul Soudanais qui ose proclamer que Omar Al-Bechir devrait se livrer à la Cour pénale internationale. Et pour cause ! Sauver ce qui peut l'être encore, ce n'est apparemment pas le premier souci de ceux qui préparent la grandmesse du 9 avril. Au temps du parti unique, le FLN que ne dirigeait pas encore Belkhadem, le pouvoir qui se disait révolutionnaire respectait certaines formes. Et dans le respect de ces formes, il y avait comme une volonté de ne pas blesser inutilement l'amour-propre, ultime sanctuaire du citoyen muselé. De plus, les moins pourvus, ou les moins habiles, avaient toujours le choix d'espérer par défaut. Figurez-vous qu'il y en avait même, et j'en ai rencontrés, qui s'en remettaient à Dieu. Ce n'était pas de la comédie pour impressionner le voisin ou rassurer le vigile du coin mais une option sincère pour un refuge salutaire. On revenait à Dieu, comme on retournait dans le giron familial, après avoir exploré vainement toutes les voies possibles vers le bonheur. A l'époque, le pouvoir unique et incontesté ne voyait pas d'un mauvais œil cet attrait pour les voies célestes, les autres étant embouteillées ou carrément obstruées. Mieux ! Il encourageait activement ces mouvements de détachement en construisant des lieux idoines pour les accueillir. Il faisait encore mieux en essayant de ne pas dresser trop de barrières entre la population désolée et la divine providence, sollicitée en vain. De nos jours, les ressources de l'intelligence, contrairement à celles de la roublardise, se sont aussi fortement dévaluées que le niveau de vie social. L'Algérien le sait, puisque c'est son lot quotidien, mais il a quand même droit à un peu de respect pour services rendus. Qu'on respecte son intelligence, ou ce qu'il en reste, et qu'on ne le traite pas comme un demeuré, frustré de sa part de la rente pétrolière. Il veut juste un peu de cette compassion que même un brigand peut ressentir devant le malheureux qu'il vient de détrousser. Non ? Même pas ça ! Et Dieu alors ? «Il est avec eux», me dites-vous ? On pourrait effectivement le penser puisqu'on ne risque pas de l'entendre avec tout le vacarme actuel. De plus, c'est très difficile de les contrer sur le plan religieux, surtout lorsqu'ils s'enhardissent à assimiler le vote à une obligation rituelle. «Si vous ne votez pas, c'est comme si vous ne faisiez pas la prière et le Ramadan.» Qui oserait, après ça, se dérober à son devoir électoral au risque de passer pour un mécréant ? Au moment du remplissage des urnes, les bourrés devront se tenir à distance ! (1). Alors, votons aujourd'hui pour mieux jeûner demain ! On peut en remporter des victoires, avec de telles formules. Au milieu de toutes ces clameurs politico-religieuses, une voix est restée inaudible, celle du cheikh libanais Hussein Fadhlallah, qui proscrit l'utilisation des deniers publics pour séduire le corps électoral. «Dieu n'a jamais décrété que l'homme devait assurer sa subsistance en monnayant ses votes et ses soutiens ou en polluant sa conscience. Ni en introduisant des habitudes néfastes dans l'éducation des générations», a affirmé l'autorité suprême du chiisme, au pays des cèdres. Bien sûr, Hussein Fadhlallah parlait des prochaines élections libanaises et s'adressait d'abord aux membres de sa communauté. Comme il n'y a pas, officiellement, d'électeurs chiites en Algérie, on pourrait passer outre mais... Peut-être que ceci n'a rien à voir avec cela mais il n'est pas interdit d'y réfléchir, s'il est encore possible de le faire. On peut se demander aussi si l'arrivée du prédicateur wahhabite saoudien, Aïdh Alqirani, est vraiment fortuite et si son soutien au «candidat» l'est autant. On a le droit de s'étonner que le calendrier 2009 puisse produire autant de hasards. Pour les non initiés, le théologien saoudien est l'auteur d'un éloge funèbre retentissant à la gloire de Saddam Hussein. Sans doute aurons-nous l'honneur de recevoir le cheikh koweïtien Abdallah Nafissi, si les Américains y consentent. Nafissi apprend aux jeunes générations arabes comment tuer des centaines de milliers d'Américains avec de l'Anthrax. Pour sortir de cette campagne, sans trop de meurtrissures, revenons sur cette déclaration de la candidate en lice pour l'inaccessible fauteuil présidentiel, j'ai nommé Louisa Hanoune (2). Elle a appelé les citoyens à voter massivement pour «barrer la route» aux abstentionnistes. Mais enfin, Madame, de quelle route parlez-vous ? Si c'est celle du pouvoir, elle est barrée depuis 1962. Quant aux abstentionnistes, et si vous leur barrez la route, comment feront-ils pour se rendre aux urnes. Personnellement, je veux bien me faire refouler à l'un de ces barrages pour avoir un tampon d'excuse sur ma carte d'électeur. On ne sait jamais...
A. H.
(1) Je propose une formule plus séduisante : «Au moment du bourrage des urnes, ceux qui sont pleins devront rester au large.»
(2) Elle n'est pas trop antipathique en hase, quand même, notre prolétaire Louisa. Contrairement à l'autre qui se fait appeler M'hend sur les écrans de télévision. C'est fou ce que la Kabylie suscite comme tardives vocations.

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