Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande «harba» [1]
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Le capitaine B. M. n’en crut pas ses yeux ! Le capitaine B. M. n’en crut pas ses yeux ! Devant lui, aussi loin que portait le regard, il y avait des milliers de barques, de radeaux et de chalutiers submergés par une marée humaine qui criait des chants de victoire… Il prit son téléphone et appela le commandement général. Le capitaine B. M. avait des ordres stricts pour empêcher l’émigration clandestine, mais il ne savait que faire devant ce déferlement sans précédent.

Son camarade d’El-Kala l’appela pour lui dire que la région vivait le même phénomène. Et à l’ouest de Annaba, sur toute la zone allant de Chetaïbi à Collo, c’étaient également des milliers d’embarcations qui prenaient le large. A Jijel, Béjaïa, Dellys, Alger, Port Khemisti, Ténès, Mostaganem, Oran, Aïn-Témouchent, les plages vivaient la même situation. On n’oubliera jamais cette journée historique du 23 mars 2009 ! A Alger, branle-bas de combat dans les milieux gouvernementaux. Un conseil de crise fut convoqué et le constat était amer : le peuple algérien avait pris le large…
«Oui, monsieur le chef du gouvernement, je n’ai pas la berlue, je n’ai rien bu hier soir et je ne suis pas fou. Le peuple tout entier s’est transformé en harraga. Le ministre de la mer était catégorique.
- Comment ça, le peuple algérien ? Mais vous divaguez ! Il n’abandonne jamais sa patrie qu’il adore par-dessus tout ! C’est un peuple révolutionnaire et patriote !
- Monsieur, je vous répète que le peuple a quitté le pays ce matin à 5h30 précises.
- Avez-vous tenté de l’arrêter, au moins ?
- Dois-je vous rappeler, monsieur, que nous avons affaire à plus de quarante millions d’individus !
- Qui est resté ?
- Les membres du gouvernement, tous les officiels, les marabouts, les membres de l’armée et des services de sécurité. Il y a une femme enceinte du côté de Oued R’hiou, un malade mental à Bouchegouf et les éléments d’Al Qaïda au Maghreb islamique qui sont également restés !
- Vous n’allez pas me dire que les gents des Hauts-Plateaux et du Sud font aussi partie des harraga ?
- Affirmatif
- Il ne faut rien diffuser sur la radio et la télévision !
- Mais il n’y a plus personne à la radio et à la télévision. Il reste juste un planton à la station régionale de Tissemsilt !
- Foutaise ! Empêchez les journaux privés de donner l’information !
- Je vous répète, monsieur, qu’il n’y a plus personne, ni dans les rédactions, ni dans les rotatives !
- C’est un complot ourdi par la main de l’étranger.
- Mais c’est le peuple qui a quitté le pays. Tout le peuple !
- Et les étrangers ?
- Il reste cent mille chinois !
– Voilà, au moins, une bonne nouvelle. Convoquez-les tous !
– Ils seront à Alger dans dix jours.
– Espèce d’abruti : J’en ai besoin immédiatement. Qu’ils prennent les avions, les cars et les trains ! – Tous les pilotes sont partis. Idem pour les travailleurs des chemins de fer ainsi que les transporteurs privés !
– Et comment faire pour amener les Chinois ici ?
– Ils vont marcher ! La grande marche, ça les connaît !»
Le ministre de la Solidarité, qui n’aimait pas du tout le mot harraga, proposa que l’on qualifiât les partants autrement. Le chef du gouvernement intervint pour lui dire que ça leur faisait une belle jambe de philosopher sur le mot harraga au moment où le pays s’effondre. Les problèmes posés par tous les ministres illustraient d’une manière concrète la dimension tragique de la crise. Qui allait produire de l’électricité ? Qui allait livrer l’eau ? Qui allait transporter les produits de consommation courante ? Qui allait balayer les rues ? L’un des ministres présents fit remarquer à l’auguste assemblée que le peuple devait être ramené à la raison. Il fallait le toucher au plus vite. Les moyens traditionnels de communication n’étant d’aucun secours, il fut décidé de balancer des millions de tracts sur la zone où se trouvaient les fuyards. Ce ne fut pas tâche facile car ladite zone s’étendait sur 1200 kilomètres ! Et puis, il y avait un autre problème : où imprimer ces tracts ? L’un des présents proposa d’utiliser une imprimerie de l’armée. Dix heures plus tard, le peuple voguant tranquillement vers le nord vit le ciel s’assombrir : des centaines d’avions larguaient des tracts. A bord des embarcations, le texte fut décortiqué avant que la réponse ne fuse unanimement de tous les bateaux : «Non !». Le cabinet de crise, réuni en permanence, fut triste d’apprendre le rejet de ses appels à la raison.
«Et si l’on tentait autre chose ? intervint le secrétaire général d’un ministère dont on ignorait le sort du chef. Une rumeur disait qu’il faisait partie des harraga.
– Tenter quoi ?
– La fibre patriotique n’ayant rien donné, utilisons la carotte !
– Par exemple ?
– Disons au peuple que nous allons changer ses conditions de vie ! Annonçons que nous allons loger tous les malheureux qui croupissent dans les bidonvilles. Disons au peuple que tout le monde mangera de la viande deux fois par semaine et qu’il y aura des desserts sur toutes les tables. Promettons que nous allons nous occuper sérieusement des malades et que nos hôpitaux ne seront jamais plus des mouroirs. Disons au peuple que les administrations seront débarrassées de la bureaucratie et que l’accueil y sera des plus charmants ! Donnons-lui l'assurance que le SMIG sera à 50 000 dinars, qu’il n’y aura plus de mendiants dans les rues et que les Algériens vivront désormais comme un peuple qui dispose de plus de cent milliards de dollars de réserves en devises !
– Ils veulent autre chose aussi !
– Mais quoi ?
– Que les flics soient gentils ! Qu’ils traitent les citoyens d’une manière courtoise, sans brutalité, et que les éléments chargés des barrages routiers ne se comportent pas comme des cow-boys ! Que les gendarmes ne lâchent pas leurs chiens sur les clients des discothèques et qu’ils n’embêtent pas les amoureux ! Ils veulent être considérés comme des citoyens adultes et libres !
Ils veulent que la télévision cesse de mentir ! Ils veulent que les bourses à l’étranger soient données aux plus méritants et non aux fils de X et de Y. Ils veulent que la nomination des ministres, des ambassadeurs et des cadres supérieurs obéisse à des critères de compétence et d’intégrité morale et non au régionalisme. Ils tiennent à ce que la corruption soit combattue avec vigueur ! Ils veulent plus de transparence dans la gestion des marchés publics. Ils veulent vivre dans des villes et des villages modernes, avec des espaces verts, des carrés de roses, des cinémas, des théâtres, des salles de concerts, des bibliothèques, des musées, des centres de loisirs...
M. F.

P.S. : suite à mon billet du 18 mars 2009, dans lequel, s’appuyant sur des observations méticuleuses dans plusieurs wilayas de l’intérieur du pays, j’avançais que le taux de participation dépasserait les 50%, quelques lecteurs m’ont traité de tous les noms. Ayant personnellement appelé au boycott et publié un article très clair à ce sujet, intitulé «Nous boycotterons la tête haute !» et certain que les six voix de ma petite famille resteront à la maison, je ne peux pas avoir la prétention de dire que la majorité du peuple algérien est comme moi ! Faisant partie d’une minorité, je constate avec effarement que le nombre de laudateurs est en voie de battre des records historiques. Je ne vis pas en dehors du pays ! Je ne fréquente pas les salons dorés de la capitale ! Habitué des cafés maures, tripots et souks de l’Algérie profonde, je vois et j’entends ce qui annonce un taux de participation de 60%, sans bourrage d’urnes ! Avec ce bourrage, il pourrait dépasser les 73% ! En fondant le premier quotidien libre de l’Algérie indépendante, nous avons juré de dire la vérité, même si elle est amère pour nous. Et ce ne sont pas les insultes gratuites, qui nous feront reculer !

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable