Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Maître Teguia et le bestiaire journalistique
Par Boubakeur Hamidec
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Selon ce que viennent de rapporter les journaux Me Teguia ne semble guère apprécier certaines métaphores de plumitifs. Il leur trouverait trop de connotations insultantes eu égard au caractère auguste de ceux et celles à qui elles seraient destinées. Sous le couvert d’une mise en garde strictement sémantique, ce magistrat, blanchi sous le harnais de la jurisprudence, en vient à donner son interprétation de ces sobriquets animaliers qu’affectionnent nos confrères.
Ainsi, estime-t-il, le recours au qualificatif de «lièvre» comme une atteinte à la dignité politique, ignorant sans doute que la signification qu’il suggère, voire son usage ont été anoblis, d’une certaine manière, par les forçats du sport afin d’illustrer la quête de la plus haute performance. Ce surpassement de l’humainement possible qui recourt à des «lanceurs» de course. Voilà donc un malentendu imputable sûrement à l’inculture sportive et qui risque de tourner au procès d’intention. Certes dans le sport, le caractère déloyal de cette pratique n’est pas ignoré, et pour ce faire, celle-ci est exclue des confrontations à médaille et seulement admise dans les meetings où l’objectif du spectacle est de battre les records. Or, ce qui se passe dans notre terrain politique n’est-il pas un meeting obéissant aux mêmes critères ? Et dans ce domaine, comparaison rime parfaitement avec raison jusqu’à donner franchise aux journalistes de recourir à ce genre de parallèle. Qu’il pense le contraire et le fait dire à travers des communiqués officiels ne donne pas de la pertinence à ses remarques. Au pire, elles annoncent des sanctions dès l’instant où elles sont énoncées sous la forme d’ultimatum. Car pour lui la presse n’a qu’à bien se tenir. C'est-à-dire retenir à la fois ses mots et censurer les tournures imagées de son écriture ! Pauvre bête que ce lièvre dont le nom est devenu synonyme d’insulte toutes les fois où il est accolé à une compétition éminemment politicarde et dont on s’efforce de grimer les contours afin de prétendre à la loyauté. Une tartuferie de plus ou plutôt de trop, quand, même ceux qui en sont affublés, admettent à mots couverts qu’ils sont destinés à ces rôles et n’existent que pour cette besogne. Aussi il n’ y a rien d’autre à faire que de réfuter cette police des mœurs journalistiques au nom de la réalité de nos mœurs dont l’opinion est témoin. Ne faut-il pas commencer justement par rappeler à cet ex-garde des Sceaux que la référence dont il est question est bien antérieure à l’actuel scrutin ? Ses prédécesseurs, dans la fonction qu’il occupe présentement, s’en accommodèrent sans problème et ne relevèrent aucune péjoration surchargeant le vocable, contrairement à ce que suggère sa récente exégèse. Maîtres Bedjaoui et Bouchair, eux, laissèrent écrire et à aucun moment ne leur vint l’idée d’interpeller la presse. Aussi bien sur le contenu que sur la forme de l’expression. Peut-être possédaient- ils un peu plus le sens de l’humour pour ne pas tomber dans le travers de la stupide muselière. Juristes patentés autant que l’est d’ailleurs Me Teguia, ils ne se firent guère d’illusion sur ces illusoires missions ponctuelles. A peine s’étaient-ils contentés d’accomplir des actes de notaire, enregistrant les doléances des candidats sans jamais interférer dans la manière dont s’écrivaient les comptes-rendus de presse. Mais alors quelle explication peut-on avancer à cette incursion dans le travail des journalistes quand, par le passé, l’on s’était habilement interdit de le faire et que le vocable «lièvre» fleurissait déjà dans les commentaires ? La première qui vient à l'esprit serait en rapport direct avec la médiocrité d’une campagne dont le vainqueur attitré risque de ne pas sortir grandi. D’une double légitimation subtilement bien ficelée à une troisième intempestive, les dégâts s’amoncellent. Frappée du sceau de lassitude populaire, elle pèche déjà par l’insigne indigence des pseudo-contradicteurs et de la défection croissante des auditoires. L’électeur, ou bien son fantôme, est désormais dans une paradoxale posture : celle de ne pas voter en conscience mais de s’exécuter devant les urnes par instinct grégaire afin d’exorciser la peur bureaucratique. Il s’en préserve en allant le jour «J» quémander le sésame de la citoyenneté votante tout en sachant qu’il est un sujet sans voix. Or, quand bien même l’équation de la participation serait définitivement résolue par la magie du conditionnement, il restera en suspens la question de la bonne légitimité qu’aucun raz-de-marrée plébiscitaire ne saurait accorder. Etroitement tributaire de la qualité de l’adversité, une véritable élection ne peut se passer d’un minimum d’incertitude pour la rendre glorieuse et sans appel. Est-ce le cas de cette morne campagne où les profils sont à ce point contrastés que la joute tourne déjà à la farce ? Dans le cercle du pouvoir, la crainte que tout cela finisse dans d’inaudibles tribunes, là où l’un s’amuse solitairement quand les autres sont à la peine pour se hisser à son niveau, lui donne précisément matière à griefs contre la littérature journalistique. Celle-ci serait à l’origine du rabaissement de la dignité des candidats auprès des lecteurs-électeurs par le recours à l’iconographie animalière. Ainsi le lièvre, élevé au rang de personnage dans tous les traités des fabulistes (de Bidpay à Jean de la Fontaine en passant par Ibn- El-Moqqaffaâ), est-il frappé d’ignominie sous les injonctions d’un juge en service commandé. Sympathique bête incarnant à la fois la vélocité et l’insouciance, elle est interdite de citation et de comparaison en ces temps gravissimes où nous sommes appelés à désigner le prince. Une dérisoire censure qui n’affecte en rien ce qu’il représente dans la fable animalière sinon qu’elle permet de mettre à l’abri des lazzis la faune des faire-valoir. Car voyez-vous Me Teguia, les lièvres de toutes les fables sont innocents de la mauvaise notoriété qui leur est faite à l’exception de ceux qui peuplent notre bestiaire politique.
B. H.

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