Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Le démon de Socrate
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Un copain à qui je racontais mes petits malheurs quotidiens m’a répondu qu’il faut savoir dire non ! Et moi qui cherchais comment aborder la question. Celle de l’élection ? Oui, il faut savoir dire non, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Un référendum ! Déguisé, certes, mais un référendum quand même ! Voter, en l'occurrence, ce n’est pas choisir entre divers candidats celui qui est le plus apte, selon son point de vue à soi, à sortir le pays de la morosité crépusculaire de fin de règne qui le liquéfie et de la désespérance dans laquelle sont plongées les couches les plus fragiles de la population.
Voter, c'est dire oui ou non à Bouteflika. Plutôt oui que non, d’ailleurs. Le reste, c’est de la littérature, de l’habillage, ce que tu veux. Les concurrents le savent ou alors, comme la seiche dans la mer, ils se déplacent dans un nuage noir. Pas moins que Rebaïne Ali- Fawzi, Mohand Saïd Bélaïd ou Younsi Mohammed Djahid, Louisa Hanoune ne l’ignorent pas. L’avantage, c’est que tout le monde sait tout. Ça n’empêche pas la partie de se jouer comme si de rien n’était. C’est un peu comme un match de foot vendu : le perdant a été payé pour ne pas gagner, il joue pour perdre. Perdre de cette façon, c’est gagner autrement ! On en est là, mon vieux ! Gagner ou perdre ? Ça n’a plus aucun sens ! Oui ou non ? Les mots sont démonétisés, dévalués, dégradés. Du pareil au kif-kif, voilà tout ! Que vient faire le démon de Socrate là-dedans ? Dans les moments d’indécision, il faut écouter cette petite voix qui, de l’intérieur de toi, te prévient qu’il faut dire non. Chez Socrate, logicien par excellence, la seule réponse qui soit d’inspiration irrationnelle, divine en l’espèce, c’est le «non». C’est cette voix que je laisserais parler devant l’urne. Je ne m’en approcherais même pas, de l’urne. Le démon de Socrate a fait couler de l’encre et de la salive. Plus que l’élection en vue, pas de doute ! Plus longtemps, surtout. On en parle encore, tu vois. L’un de ceux qui se sont collés à l’exégèse, c’est notre «compatriote» de M’daourach, Apulée. Oui, ce spécialiste en «démonologie », la science des démons, voyait dans celui de Socrate une sorte de divinité à l’intérieur de l’homme qui lui fait prendre des décisions prévoyantes. Mais bon, on n’est pas là pour écouter Apulée nous dire ce qu’on doit faire d’un bulletin de vote. Encore que sur cet autre registre, ce qu’il dit est loin d’être faux : «Puisque la nature ne nous a donné qu'une bouche, mais qu'elle nous a fait deux oreilles, nous devons parler peu et écouter beaucoup.» Vérité générale qui mérite d’être rappelée, avec ou sans démon. Mais puisqu’on parle du démon de Socrate, et que celui-ci serait une petite voix intérieure, gageons que s’ils le pouvaient, nos spécialistes en urnes à double fond, la comptabiliseraient comme un vote «oui». Toute voix qui passe, petite ou grande, intérieure ou extérieure, divine ou humaine, est illico presto capturée. Fini ! Tu es enfermée dans la boîte, petite bête à cordes ! Tu vas faire partie du grand concert de «oui» orchestré par un maître de chant aussi invisible et puissant que le mystérieux démon qui inspire à Socrate la négation. Chacun vote ce qu’il veut, pour sûr ! En quoi c’est déloyal ? C’est qu’on fait passer pour un truc pluraliste et tout et tout, une élection qui est, en réalité, à candidat unique. Un exemple tout bête. Le président s’est rendu à Béjaïa. Il a déclaré qu’une enveloppe de je ne sais plus combien de millions ou de milliards de dinars sera dégagée pour développer la wilaya. «Un plan quinquennal à dotation budgétaire astronomique » pour reprendre la formule de mes confrères, dont seules les wilayas de Kabylie n’ont pas bénéficié, semble-t-il ! Qui fait cette promesse, le candidat ou le président ? Ne vous posez pas la question car la réponse est contenue dedans. Cette promesse électorale, qui ne sera pas plus que les autres tenue, est proférée par un candidat qui est à la fois l’ex et le futur président. Imaginons un des autres candidats arrivant à Béjaïa et disant que la wilaya a besoin d’un plan spécial pour se développer. Du vent ! Un candidat, «indépendant », qui s’appuie sur l’Etat pour se faire réélire et qui promet comme un chef d’Etat en exercice ! C’est ça, la déloyauté ! Tu me diras que les autres n’avaient qu’à pas jouer avec. D’ailleurs, et entre parenthèses, je suis curieux (curiosité strictement journalistique, parole !) de savoir pour qui vont voter les adversaires de Bouteflika. Voteront-ils seulement ? Allez, on pose toutes les questions… Seront-ils pris, eux aussi, par cette fièvre de l’abstention qui ne cesse d’enfler ? On ne peut prédire le taux de cette façon de voter qui est de ne pas voter du tout. Tant que les sondages sont le fait de l’impressionnisme personnel ou la péréquation à partir d’observations de proximité, tout ce qu’on peut dire, c’est du blabla. De la spéculation. Que l’on mise sur le plein de votes ou sur la sécheresse des urnes, c’est du pari perdu. Les chiffres eux-mêmes auront peu de chance de refléter la réalité. On est habitué, par chez nous, à jouer avec, à leur faire avouer ce qu’ils ne veulent pas dire. Evidemment, le copain à qui j’ai commencé à raconter mes tribulations n’a pas écouté jusqu’au bout. La petite voix intérieure ? C’est ça ! C’est le démon de Socrate !
A. M.

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