Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
QUAND LES SAINTS VONT EN CAMPAGNE
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Je vous le promets : c'est la dernière fois que j'évoque ici le sujet des élections du 9 avril. D'abord, c'est dans moins de dix jours, donc bien trop tard pour vous faire changer d'avis. Ensuite, parce que les jeux sont faits et qu'il ne vous reste plus qu'à fantasmer sur des scénarios impossibles. Il y a des batailles perdues d'avance, surtout lorsqu'il y a disproportion des forces en présence.

Comment lutter contre un homme qui a rallié à sa cause autant de forces et d'individualités qui se regardent habituellement en chiens de faïence ? Comment faire échec à un candidat qui paraît avoir été dopé par l'enjeu du scrutin ? L'avez-vous vu sautiller comme un cabri, devant des foules subjuguées, cet agonisant dont l'espérance de vie se décomptait, il y a peu, en mois, voire en semaines ? Si ce n'est pas un miracle de la compétition politique, il y a certainement une explication plus ou moins valable à ce phénomène. Non ! Cet homme n'est pas un acteur génial qui nous joue depuis longtemps la pièce de l'agonisant qui ressuscite à l'acte final. C'est simplement un homme de son temps qui utilise les bonnes vieilles recettes qui ont fait leurs preuves au premier siècle de l'hégire. C'est une dynamique universelle de retour de pendule qui porte le ci-devant futur président à vie. Bouteflika ne s'est pas contenté de «fédérer » toutes les forces actives de l'islam politique qui animent le monde arabe d'est en ouest. Il a également attiré dans son camp, et à des degrés divers, les démocrates qui ont abjuré la laïcité pour mieux s'intégrer au tableau. Entre les «soldats» du califat et les «guerriers» démocrates, il a constitué une zone-tampon tenue par les zaouïas. Contrairement à ce qui a été dit et écrit durant des décennies, les zaouïas n'ont jamais été des auxiliaires du colonialisme. C'est une invention des «Uléma» aussi peu crédible que leur revendication de la paternité du 1er Novembre 1954. Aujourd'hui, ils se retrouvent dans le même camp, provisoirement unis derrière leur candidat Bouteflika. C'est aux «Uléma» que ce dernier a emprunté la fameuse antienne : «Nous sommes des Amazighs que l'Islam a arabisés.» Relancer ce credo, c'est faire peu de cas de l'Islam, comme message divin et mépriser les Amazighs qui ne sont pas encore «arabisés». C'est avec de telles stupidités que des hommes politiques travaillent doucement mais sûrement à nous détacher les uns des autres. Les zaouïas se sont donc retrouvées avec un nouveau champion, issu du FLN, mais n'assumant pas toute sa dialectique et tous ses anathèmes. Et comme nous sommes en période propice à la surenchère, les zaouïas ont lancé leur nouveau slogan. «Dieu et les saints avec Bouteflika !» Au début de la campagne électorale, il a été question du vote, comme obligation religieuse aussi impérieuse que la prière et le jeûne. A quelques encablures du jour «J», la ligue des confréries nous assène l'argument fatal : Bouteflika demeurera le président de tous les Algériens avec la bénédiction de Dieu et des saints éclairés. La déclaration fait la couverture de l'hebdomadaire algérien Al- Mohakik qui consacre deux pages à la contribution des confréries. Le cheikh Nasreddine Chouadli, président des zaouïas, en remet une couche en précisant que c'est par la volonté des saints éclairés que Bouteflika a pu mener à bien son œuvre (!!). C'est également en conformité avec la volonté de ces saints que Bouteflika restera président à vie, a-t-il ajouté. Explication de texte : Bouteflika a contribué à redonner leur lustre aux zaouïas et à redynamiser l'action des confréries soufies (1). Ceci dit, le cheikh Chouadli se défend de faire de la politique. Son choix part d'un sentiment nationaliste et religieux. Pourquoi pas une armée d'anges-électeurs, comme au bon vieux temps ? La précision est superflue puisque les lecteurs de l'hebdomadaire ont presque tout compris. On ne nous dit pas comment l'intercession des saints interviendra en dehors des urnes, notamment contre l'abstention au vote. Qui se plaindra, du reste, de l'intrusion des zaouïas dans la campagne électorale avec tous les cheikhs wahhabites qui tournoient au-dessus de cette inégale mêlée. Supposez qu'en plus du cheikh Al-Kirani, vous ayez eu droit à Omar Al-Bechir. Ce qui ne relevait pas de l'impossible puisque le président soudanais était l'hôte de notre tumultueux voisin Khaddafi. Oui, contrairement à mes prévisions de la semaine dernière, il a été quand même reçu à Tripoli alors que j'envisageais seulement Alger et Mogadiscio comme étapes possibles. Essayez, en effet, de vous imaginer Omar Al-Bechir faisant une apparition à la tribune aux côtés de Bouteflika. C'est une invitation qu'aurait acceptée, et même souhaitée, l'homme contre qui la Cour pénale internationale a lancé un mandat d'arrêt. Al- Bechir bouge beaucoup actuellement mais dans des pays minutieusement choisis. Vous ne le verrez pas, par exemple, en Tunisie, où même l'autoritaire Ben-Ali (2) ne s'aventurerait pas à offrir l'hospitalité à un collègue encombrant. Il pourrait, cependant, atterrir au Qatar où doit s'ouvrir le sommet arabe de la «réconciliation». Un maître mot que nous connaissons bien chez nous puisque nous l'expérimentons depuis une décennie et que nous n'en subissons que les effets secondaires. En attendant, s'il y en a qui n'en démord pas, c'est bien Hassan Tourabi. Dans une interview publiée vendredi dernier par le quotidien du Caire, Almisri-Alyoum, Tourabi revient à la charge. Il confirme : «Des centaines de nos (admirez l'emploi du possessif) femmes ont été violées au Darfour, et par des gens situés aux échelons supérieurs de l'Etat.» Des centaines de milliers de personnes ont été tuées et des millions déplacées. «Al- Bechir a amené le scandale au Soudan», a ajouté l'ancien théoricien du régime soudanais, tombé en disgrâce. Quant à l'unanimité de façade des Soudanais, Tourabi l'explique : «J'ai rencontré des dirigeants politiques. Ils m'ont dit qu'ils jugeaient Al- Bechir plus sévèrement que moi mais qu'ils ne pourraient pas supporter la prison en raison de leur grand âge.» Et «s'il devait refaire une révolution, ce serait avec le peuple et non pas avec les militaires», a conclu Hassan Tourabi. J'apprends, par ailleurs, que le cheikh Al-Kirani, qui s'est retrouvé dans une Algérie en campagne tout à fait par hasard, a rencontré des repentis dans les locaux du journal Echourouq. Il leur a expliqué que le djihad, c'était bien, mais pas dans un pays musulman. Allez guerroyer ailleurs qu'en Arabie saoudite (son pays) et en Algérie (le pays frère ensanglanté par le wahhabisme), a-t-il enjoint à son auditoire. Voilà un renfort de poids pour la prochaine décennie. Ça nous changera de Karadhaoui sur qui les ans commencent à peser et qui pèse sur nous. Et puis, la recette est maintenant éprouvée, il suffit de marier Al- Kirani à l'une de nos étudiantes, comme on l'a fait pour Karadhaoui, et le tour est joué. Offrir le gîte et le couvert aux théoriciens du djihad pour se prémunir contre ses effets : voilà la formule miraculeuse pour l'avenir. Si seulement Obama pouvait y penser !
A. H.

(1) J'ai du mal à croire que les zaouïas officielles aient quelque chose à voir avec Ibn-Al-Arabi, même si elles se réclament toujours du soufisme. Comme je ne crois pas à une soudaine conversion de leur candidat attitré aux vertus du soufisme.
(2) Une nouvelle qui fait plaisir : Ben-Ali n'a pas voulu recevoir Karadhaoui, lors de son séjour à Tunis, prétextant un emploi du temps chargé. C'est peu mais c'est mieux que rien. En tout cas, Ben-Ali n'a pas mal au ventre quand Karadhaoui fait une indigestion. Il n'a sans doute pas le même sentiment de culpabilité devant le confesseur attitré des potentats arabes.

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