Contribution : Vers un aggiornamento de l’institution militaire - 1re partie

Par Ali Mebroukine*

Introduction
Un consensus émouvant rassemble une grande partie de la population algérienne pour dénoncer le rôle que se serait attribué l’institution militaire dans la gestion des affaires du pays depuis 1962. Il s’agit d’une sorte de pensée unique faisant du haut-commandement militaire la cible familière de nombre de nos concitoyens et a fortiori des observateurs étrangers.


Pour ne pas trop nous nuire à nous-mêmes par un mauvais diagnostic, il est utile de rappeler quelques éléments. L’armée algérienne s’est constituée comme une des sources du pouvoir à la suite d’un long processus historique qu’une volonté politique unilatérale n’eût pu, à elle seule, contrarier. L’absence d’une tradition nationale et par voie de conséquence d’une tradition étatique qui remonte à la nuit des temps explique largement, sans la justifier, l’intangibilité de l’institution militaire en tant que colonne vertébrale du régime algérien. L’armée algérienne, qui ne saurait demeurer insensible aux mutations qui se produisent alentour, est en train d’accomplir son aggiornamento, lequel, pour paraphraser le Dr Saâdi, n’est pas visible, mais n’en est pas moins réel. Le seul fait que toute forme de répression ait disparu de l’espace public constitue en soi une formidable avancée par rapport à de nombreux autres pays, notamment arabes. Ceci dit, ce que personne de sensé ne devrait perdre de vue, c’est que l’effacement de l’armée du champ politique ne peut avoir de sens que si les Algériens sont capables de se donner un régime représentatif qui fonctionne dans la transparence et qui est perçu comme légitime. A quoi cela servirait-il que l’armée se retire du champ politique par la grande porte si c’est pour être contrainte d’y revenir par la petite lucarne afin de sauver l’Algérie du chaos où l’auront enferré une classe de politiciens irresponsables. Nous évoquerons successivement le rôle historique de l’armée algérienne (I), la contribution de l’ANP à la construction du socialisme (II), le fait que l’armée algérienne n’est plus la source exclusive du pouvoir (III), le rôle globalement négatif des élites intellectuelles (IV), la fonction d’alibi joué par les partis et le mouvement associatif (V), la vocation actuelle et à venir des services de sécurité (VI), enfin les perspectives qui s’offrent à l’Algérie dans le cadre d’un nouveau pacte social interne (VII).
I) Le rôle historique de l’armée algérienne (1954-1965)

C’est un lieu commun de rappeler que l’institution militaire constitue la colonne vertébrale du régime. Elle l’est historiquement non pas depuis la mise à l’écart de Abane Ramdane à l’occasion du deuxième CNRA(1), mais depuis la victoire du courant activiste sur le courant messaliste (au cours de l’année 1954) et l’obligation dans laquelle s’est trouvé le courant centraliste de rallier le premier. Dès lors que le mouvement national avait fait le choix de libérer l’Algérie par les armes, le militaire ne pouvait que préempter le cours de la Révolution. En réalité, le paradigme ramdanien de la supériorité du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur arrivait trop tard. Le retournement de ce paradigme s’opère définitivement dans le courant de l’année 1959, lorsque l’ALN de l’intérieur est défaite par l’armée coloniale. Le combat sur le terrain est perdu. Le centre de gravité de la Révolution se déplace vers trois institutions : le GPRA, le CNRA et accessoirement vers le Conseil interministériel de la guerre (CIG), donnant à leurs ambitions concurrentes une allure qui inquiète l’EMG. H. Boumediene fait alors siens les griefs formulés naguère à leur encontre par les chefs des wilayas de l’intérieur mais sans pouvoir se prévaloir d’une légitimité historique comparable. Contrairement à ce que soutient l’historiographie académique dominante, il n’y a pas eu de dérive prétorienne du mouvement national, à la faveur de l’émergence de l’EMG. La montée de l’EMG correspond à la défaite militaire des wilayas de l’intérieur et à la prétention du GPRA de s’approprier les dividendes de l’indépendance virtuelle. Le colonel Houari Boumediene était sans doute moins légitime que les colonels de l’ALN de l’intérieur mais il n’avait aucune raison de s’effacer devant le GPRA, alors surtout que l’EMG était une émanation on ne peut plus légale du CNRA(2). Enfin, le charisme de H. Boumediene, son immense popularité auprès des djounoud, sa vision de l’Etat faisaient de lui le leader politique le plus incontestable auquel l’Algérie eût pu espérer au regard des luttes de clans auxquelles se livraient certains des membres les plus influents du GPRA et du CIG. Quant à l’éviction de Ahmed Ben Bella le 19 juin 1965, elle ne constitue nullement un coup d’Etat, mais au contraire un acte majeur de rétablissement d’un Etat qui menaçait de s’effondrer. Sans doute Ahmed Ben Bella ne méritait-il pas de rester en détention 15 ans durant dans une Algérie qu’il avait contribué à libérer, à côté de beaucoup d’autres. Son renversement a les apparences d’un coup de force militaire, puisque c’est en s’appuyant sur l’armée que H. Boumediene parvient à se hisser à la tête d’un Conseil de la Révolution et imposer ses choix politiques. Mais, sur le fond, il s’agissait d’une entreprise révolutionnaire, ayant reçu l’onction d’un vaste spectre de personnalités politiques, allant d’anciens chefs militaires des wilayas de l’intérieur jusqu’à des personnalités sans étiquette politique précise, tel B. Boumaâza. A. Ben Bella avait réussi en moins de trois ans à faire l’unanimité contre lui et il conduisait assurément l’Algérie vers une impasse sur le plan économique, social et culturel. Il est évidemment erroné de laisser entendre que l’élimination politique de A. Ben Bella le 19 juin 1965 inaugurait une tradition de coups d’Etat en Algérie. Cette pétition de principe est l’aveu d’une profonde ignorance de l’histoire comparée. Que l’on prenne l’exemple de l’Espagne, du Portugal, de la Grèce, de la Turquie, de l’Argentine, du Brésil, du Chili, du Paraguay, dont l’itinéraire historique est jalonné de soubresauts militaires, ceux-ci n’ont nullement fait obstacle, en vertu d’on ne sait quelle loi des sociétés, à l’avènement de la démocratie et du pluralisme acquis qui semblent aujourd’hui irréversibles. Il n’y a aucun fil d’Ariane entre l’élimination politique de A. Ben Bella et par exemple l’interruption du processus électoral en décembre 1991, la démission contrainte de C. Bendjedid ou encore le départ volontaire de L. Zeroual (si l’on en croit, tout au moins, le communiqué de l’ancien président de la République publié le 14 janvier dernier). Ces évènements se déroulent à des années de distance les uns des autres et obéissent à des temporalités distinctes par leur nature, la personnalité des acteurs et les circonstances politiques. Affirmer que le président H. Boumediene a pu être l’inspirateur posthume des «pronunciamientos » de 1992 et de 1998 est un sophisme entretenu par ceux qui cherchent à présenter le coup de force militaire pour un invariant de l’histoire de l’Algérie indépendante.
II) L’armée algérienne au service de la construction du socialisme

Durant la période 1965-1978, l’armée algérienne est invitée à participer à la construction de l’Etat et à contribuer au développement économique de la nation (barrage vert, transsaharienne, etc.). La modernisation de l’armée et surtout sa professionnalisation ne sont pas inscrits dans l’agenda du président H. Boumediene. Aucun spécialiste de l’Algérie de cette époque ne qualifie le régime de H. Boumediene de «dictature militaire». Les auteurs les plus hostiles au régime de cette époque (A. Lahouari, M. Harbi) ne vont pas jusqu’à considérer que H. Boumediene a cherché à imposer la domination d’une caste militaire sur le peuple. H. Boumediene était issu de l’armée, il avait dirigé le COM Ouest puis l’EMG, il était resté jusqu’à la fin de sa présidence ministre de la Défense en titre et en exercice. Mais d’aucune façon, l’armée n’avait vocation, à ses yeux, à s’autonomiser par rapport aux autres institutions de l’Etat. Elle était partie intégrante d’un système voué à la construction du socialisme, à la lutte contre le sousdéveloppement, et à la récupération des richesses naturelles pour la satisfaction des besoins de toutes les populations(3). Durant cette période, H. Boumediene préfère s’appuyer sur des officiers supérieurs issus de l’armée coloniale qui avaient rejoint les rangs de l’ALN, à partir de 1958- 1959 et pour certains d’entre eux, à partir de 1960 et même 1961. H. Boumediene les connaissait individuellement et leur avait confié des tâches d’intendance lorsqu’il prit en main les destinées de l’EMG. Ce que l’on appelle les «déserteurs de l’armée française» (les DAF) étaient évidemment des inconditionnels de H. Boumediene, à la différence des anciens chefs de wilayas de l’intérieur qui ne nourrissaient aucun complexe à l’égard du président du Conseil de la Révolution et connaîtront des fortunes diverses après avoir cherché à s’opposer à lui. L’institution du service national obligatoire à partir de 1969, la création de l’Académie militaire interarmes de Cherchell, l’envoi à l’étranger pour des formations de longue durée des officiers les plus méritants participaient de la volonté du président Boumediene de créer une véritable armée nationale issue de l’Algérie profonde. Il n’avait pas de projet précis sur l’armée de métier. Mais pour lui, la conscription obligatoire était l’instrument du rassemblement des Algériens, un des moyens de consolider la nation algérienne dont l’existence avait constamment été niée, y compris par nombre de ses propres enfants. L’élaboration de la Constitution du 22 novembre 1976, l’élection du président de la République au suffrage universel et les mesures de libéralisation politique que H. Boumediene comptait prendre à l’occasion du 4e Congrès ordinaire du FLN auquel il ne participera pas, constituaient autant d’éléments qui préfiguraient sa vision de l’Etat algérien. Selon lui, l’armée devait jouer un rôle clé au commencement de ce processus car elle constituait, pour des raisons historiques qui dépassaient la volonté propre des acteurs politiques du moment, l’institution la plus homogène et la mieux soudée( 4). Seule l’armée pouvait être garante de la concrétisation des choix politiques et idéologiques qui avaient été proclamés à l’occasion du Congrès de Tripoli. La filiation que certains historiens croient utile d’établir entre la militarisation du mouvement national, à partir de 1957-1958 et le rôle historiquement limité que H. Boumediene assignait à l’armée, sur le plan politique, est pur fantasme.
III) L’armée algérienne, source non exclusive du pouvoir
Depuis le milieu des années 1980, le poids du technocratisme est allé croissant dans le processus de décision. La gestion des affaires publiques ne pouvait plus faire bon marché des critères de compétence, surtout lorsqu’il s’est agi de mette en œuvre des décisions complexes, à partir notamment de 1989-1990 avec l’entrée progressive de l’Algérie dans l’économie de marché. La montée du technocratisme autonomise davantage les civils dans l’appareil d’Etat et diminue dans le même temps les capacités organisationnelles de l’armée dans la gestion des questions économiques, sociales, culturelles et même internationales. Il est probable qu’une technobureaucratie de plus en plus puissante, par essence conservatrice, a pu faire obstacle aux réformes engagées par K. Merbah puis M. Hamrouche, à une époque où chaque administration avait tendance à défendre son pré carré, ses lignes budgétaires, ses procédures. Il en est résulté une perte d’influence de l’institution militaire pour coordonner et gérer les affaires publiques par le seul truchement des centres de décision qui lui étaient soumis directement(5). Après 1979, sous l’impulsion du président Bendjedid, l’armée est l’objet de substantielles modifications de structures et à partir de 1984 ne s’implique plus dans les jeux de pouvoir qu’elle abandonne à une classe politique nominalement en charge des affaires de l’Etat. C’est contrainte et forcée qu’elle intervient lors des émeutes d’octobre 1988 puis, en juin 1991, pour déloger les troupes du FIS qui occupaient illégalement l’espace public. L’armée intervient également en 1992 pour interrompre le processus électoral à la demande insistante de tous les laïcisants que terrassait la menace rampante d’un péril vert irrépressible. Elle intervient la même année pour mettre en place des institutions provisoires qui sortaient du cadre de la légalité définie par la Constitution du 23 février 1989 (HCE, CCN). Elle refuse, en revanche, en 1993, d’entériner l’«économie de guerre» préconisée par le chef du gouvernement de l’époque, B. Abdesslam, de crainte de voir éclater de nouvelles émeutes (cette foisci des émeutes de la faim) qu’elle aurait été obligée de réprimer, à son corps défendant, en endossant les impérities d’apprentis sorciers, civils de leur état, irresponsables sur le plan sécuritaire, portés congénitalement à la recherche de paravents commodes et peu enclins à pratiquer l’examen de conscience. Ceci dit, la pacification de l’espace politique est en partie due au désengagement de l’institution militaire. Trois ordres de circonstances permettent de l’expliquer. En premier lieu, comme il a été dit plus haut, les décideurs militaires ne sont plus systématiquement parties prenantes de la gestion des affaires publiques. Ils ont passé le relais à des techniciens qui disposent d’une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir d’Etat, mais, plus encore, ne procèdent plus formellement de l’institution militaire. En second lieu, les procédés de cooptation des membres de la classe dirigeante et des élites politiques en général se font de plus en plus subtils, à telle enseigne que le hautcommandement militaire semble tenu à l’écart du choix d’un grand nombre de responsables civils et s’en accommode. En troisième lieu, le jeu des clans s’est complexifié, à mesure que s’établissaient des passerelles entre les différentes sphères de la vie publique, tandis que l’insertion de l’Algérie dans l’économie mondiale et sa présence au cœur d’un ensemble géostratégique vital pour l’Europe et les Etats-Unis font intervenir des acteurs extérieurs au jeu politique national stricto sensu dans une mesure encore inconnue mais néanmoins réelle(6).
IV) Les élites intellectuelles entre veulerie, opportunisme et imposture
Je me situerai à l’opposé de la thèse qui consiste à pointer du doigt la position marginale des intellectuels laïcisants et leur inaptitude à mobiliser les populations autour des vertus de la sécularisation de l’espace public(7). On ne peut reprocher aux intellectuels algériens acquis aux valeurs de la démocratie et des droits de l’homme de refuser de se résigner à leur marginalisation.
On ne peut davantage leur faire grief d’avoir cherché à convaincre l’opinion occidentale des dangers que faisait courir, selon eux, le courant islamiste fondamentaliste pour l’ensemble des libertés. Il ne s’agit pas ici de théoriser sur la place et le rôle de l’intellectuel algérien. D’autres l’ont fait avec une autorité scientifique à laquelle l’auteur de ces lignes ne prétend pas. S’il fallait choisir un point de départ pour les besoins de la démonstration, je prendrai les évènements d’Octobre 1988. Les islamistes comme les «intellectuels » ont cherché à récupérer ces évènements en accablant le régime et en le tenant pour responsable de cette tragédie. Il était avéré depuis le discours du président Bendjedid le 19 septembre 1988 que les évènements d’Octobre procédaient d’une lutte entre factions. Tous les intellectuels qui ont dénoncé la répression qui s’en est suivie ont fait chorus au discours expiatoire du président de la République. Jusque-là, ils s’étaient abstenus de critiquer le régime, ses clans, ses coteries. Nombre d’entre eux collaboraient en qualité d’experts et de consultants et représentaient même l’Etat algérien dans des délégations officielles. Ils avaient, à des degrés divers, tous apporté leur caution éclairée au régime de Bendjedid. Pourtant, avant les évènements d’Octobre 1988, il y a avait eu les maquis islamistes (à partir de 1985), les émeutes de Constantine et de Sétif (1986), le code de la famille (1984) et plus loin encore le Printemps berbère. Au mieux, l’attentisme était la caractéristique de tous ces intellectuels. Il a fallu que le régime décide d’ouvrir le champ politique pour que de toutes parts fusent les mises en garde sur un air de «on vous l’avait bien dit.»(8) Au sein des élites intellectuelles algériennes, il est utile de dissocier plusieurs catégories. Il y a les intellectuels qui ne s’impliquent pas dans le débat public, qu’il s’agisse de proposer ou de critiquer, comme si l’Algérie était pour eux un pays étranger. Il y a ceux qui acceptent le rôle d’«intellectuels organiques», en contrepartie de gratifications de toutes sortes comme celles que reçoivent les mercenaires. Eux aussi ne prennent jamais position et affichent un parti pris d’indifférence ou de neutralité à l’égard des questions politiques. Il y a une troisième catégorie, celle qui critique le régime algérien de l’extérieur en diabolisant l’institution militaire mais après s’être assurée qu’elle pouvait le faire en toute impunité. Nombre de procureurs de l’institution militaire sont aujourd’hui appointés par des officines étrangères (certaines proches de l’Internationale socialiste) pour accabler le régime algérien(9). Jadis, ces intellectuels, au plus fort de la tourmente politique et sociale, émargeaient au budget de l’Etat, jouissaient de privilèges exorbitants ainsi que de rentes de situation voire de passe droits aux dépens des mêmes Algériens qui leur inspireront plus tard compassion ou commisération. Reste la quatrième catégorie. Il s’agit d’une catégorie mixte constituée d’une part de personnes que le régime a déjà largement utilisées comme hommes de main, comblées de ses bienfaits et qui ont occupé au détriment de plus méritants qu’elles de hautes fonctions dans l’appareil d’Etat et, d’autre part, de personnes qui ont attendu en vain un retour d’ascenseur pour «services rendus à la patrie», lequel ne s’est finalement pas produit. La sonnette d’alarme tirée par 41 personnes en mai 2007 et dont il ne reste plus rien aujourd’hui(10) coïncidait avec le moment où 90% des signataires avaient perdu l’espoir d’être recyclés dans le système. Les cris d’orfraie sur la marginalisation des jeunes et des femmes, l’islamisation obscurantiste de la société, les dérives du système seraient pathétiques, n’étaient les états de service des signataires (à quelques exceptions près) qui n’ont jamais mis en pratique leur statut de directeurs de conscience autoproclamés, qu’il s’agisse par exemple de préparer la relève des générations, de dénoncer l’inégalité entre sexes (le code de la famille est resté en vigueur 21 ans durant et ce n’est pas grâce aux démocrates qu’il a été amendé dans le sens que l’on sait), de communiquer leur savoirfaire supposé ou encore de renoncer à considérer les institutions de l’Etat comme une chasse gardée ou les commissions d’évaluation qu’ils ont présidées, grâce à la bienveillance du président Bouteflika, comme un fonds de commerce inépuisable à des fins de médiatisation. En près de 50 ans d’indépendance, il s’est produit davantage de changements au sein de la haute administration qu’au sein du club des bien-pensants qui découvrent sur le tard les maladies de notre société mais n’en continuent pas moins de se coopter en gelant le relais intergénérationnel qu’ils reprochent au régime d’avoir délibérément bloqué(11).
V) Les partis d’opposition et le mouvement associatif : des coquilles vides

En adoptant le constitutionnalisme libéral en févier 1989, le pouvoir admettait qu’il n’était plus en mesure de se relégitimer auprès des populations en leur garantissant une répartition de la rente pétrolière, aussi inéquitable fût-elle. La situation économique et sociale se dégradait continûment depuis février 1986, cependant que la montée du fondamentalisme religieux était couplée à un début de résistance armée dans les maquis. Le seul moyen de stabiliser l’ordre social était de procéder à une nouvelle affectation des ressources politiques en instaurant le multipartisme (12). La consécration du multipartisme coïncide avec deux phénomènes : la délégitimation progressive du pouvoir en place aux yeux des populations, à cause de l’érosion de la rente pétrolière, qui est réservée aux clientèles du pouvoir et la montée inexorable du fondamentalisme islamique. Les expressions violentes de ce malaise prospèrent sur le terreau fertile des inégalités sociales, du chômage, de la pénurie de logements et de la mal-vie exprimée notamment par les jeunes. Compte tenu de l’accumulation des attentes non satisfaites de la population et de l’inconnue majeure que représentent les nouveaux partis agréés, seule une formation d’obédience populiste pouvait tirer les dividendes de la libéralisation du champ politique. Le populisme du FLN ayant échoué à faire émerger une société cohérente et homogène, il revenait au FIS de prendre le relais en adoptant la rhétorique du FLN sur fond de millénarisme religieux. Certes, la légalisation du FIS s’effectue au mépris de la Constitution, mais elle n’est remise en cause par aucune formation politique agréée, ni bien évidemment par les populations qui appellent majoritairement de leurs vœux l’accession au pouvoir d’une formation qui porte leurs espérances à plus d’égalité et à moins d’exclusion économique et culturelle( 13). De la fin du monopole de la représentation politique par le FLN, beaucoup de démocrates sincères attendaient l’heure de la sécularisation politique et l’ouverture d’un vrai débat démocratique. La parenthèse ouverte en 1989 commença de se refermer à l’occasion des élections locales de juin 1990 (qui virent la victoire du FIS), puis de la montée en puissance du même FIS en juin 1991 (report des élections législatives, arrestation des principaux dirigeants du mouvement), enfin de l’interruption du processus électoral en janvier 1992 (après le succès du FIS au premier tour des législatives le 26 décembre 1991). De la conviction que la démocratie pluraliste était irréversible, il ressort que nos intellectuels ne disposaient pas — et ne disposent toujours pas — des outils conceptuels pour penser la complexité du réel et appréhender rationnellement les évolutions de leur propre société. Ils demeurent prisonniers des schémas d’analyse qui permettent la compréhension des seuls processus d’avènement des démocraties occidentales (14). Le bilan que l’on peut dresser de 20 ans de multipartisme n’est pas encourageant. Les partis, dans leur immense majorité, n’ont pu remplir correctement aucune des fonctions classiques que leur impartit le système représentatif : formation de l’opinion, sélection de candidats aptes à pallier l’insuffisance numérique des élites politico-administratives, issues du système du parti unique, encadrement des élus et des militants. Quels sont les partis qui ont créé des cellules d’évaluation et de prospective qui auraient rendu possible l’élaboration d’un projet politique crédible ? Aucun. La fermeture des partis aux élites intellectuelles indépendantes a constitué un autre handicap pour eux. Les formations politiques ne disposent ni de banques de données ni d’outils stratégiques probants. En 20 ans, aucune formation politique n’a été en mesure de promouvoir en son sein une expertise de qualité, non seulement pour évaluer l’état des lieux, mais encore pour saisir les enjeux nationaux et internationaux au sein desquels l’Algérie doit s’inscrire pour imposer son rang et ses choix. En dehors des périodes électorales, les partis n’ont aucune existence concrète. Lorsque, dans un entretien accordé au journal Le Monde (9 mars 2009), le secrétaire général du RCD, Saïd Sadi, affirme que «l’opposition est en permanence sur le terrain», qu’elle fait «un travail de proximité quotidien», mais que simplement «son action n’est pas visible», est-il conscient de commettre là un contresens absolu ? On ne peut à la fois constater la profonde désaffection de l’opinion publique à l’égard du pouvoir et considérer que l’action de l’opposition passe inaperçue. Si rejet il y a par la population du régime en place, il est peu vraisemblable qu’une opposition, même bâillonnée, censurée et exclue des médias publics, puisse même faire entendre un soupçon de voix. La désaffection des populations à l’égard du pouvoir en place suppose également une désaffection similaire à l’égard des médias lourds qui entendent étouffer les voix de l’opposition. A l’heure du satellite, de l’Internet et d’une presse indépendante très critique à l’égard du président de la République, il est invraisemblable qu’une action de l’opposition, fût-elle la plus lilliputienne, reste imperceptible ou que le travail de terrain que celle-ci prétend accomplir n’ait pas été, à ce jour, apprécié à sa juste valeur par des électeurs en quête d’un projet politique alternatif. La réalité est hélas ailleurs. La population rejette dans une même opprobre une partie du régime et l’ensemble de l’opposition qu’elle considère comme un simple alibi des élites dirigeantes. Il appartient aux partis dits de l’opposition d’administrer la preuve du contraire, ne serait-ce qu’en unissant leurs voix et en s’efforçant d’élaborer une plate-forme programmatique a minima pour convaincre de leur bonne foi une opinion à juste titre désabusée, mais qu’il est encore possible de reconquérir, pour peu que l’opposition abandonne le registre de la duplicité. Il est très loin le temps où cette entreprise pouvait exposer ses auteurs à quelques représailles que ce soit. S’agissant du mouvement associatif, le bilan qui porte sur la même période (1990-2009) est pareillement négatif. L’Algérie ne possède pas encore de société civile. Ce n’est certes pas à l’aune des milliers d’associations, créées depuis l’entrée en vigueur de la loi du 5 décembre 1990, qu’on peut mesurer la vigueur du mouvement associatif autonome. Plus de 90 % des associations ne se conforment pas aux prescriptions de leurs statuts et de leur règlement intérieur. Les ressources financières collectées à travers les subventions de l’Etat, dons et legs sont souvent détournées par les instances dirigeantes de ces ONG, comme le montre le nombre d’affaires portées en justice. Le ministère de l’Intérieur n’est pas outillé humainement et matériellement pour procéder à un contrôle rigoureux du fonctionnement et de l’activité des ONG. En annonçant le révision de la loi sur les associations, le ministre de l’Intérieur ne cherche nullement à porter atteinte à la liberté d’association, mais au contraire à la renforcer en séparant le bon grain de l’ivraie. Tout ce que l’Algérie compte de démocrates ne pourra qu’approuver la révision de cette loi, dès lors qu’elle vise uniquement à instaurer la plus grande transparence pour ce qui est de l’origine et de l’affectation des ressources collectées par les ONG. En ce qui concerne à présent les sociétés savantes (ou think tanks), contrairement aux idées reçues, le pouvoir ne s’oppose pas à leur libre expression et ne crée aucune entrave à leur épanouissement. Mais nos élites intellectuelles sont loin d’avoir acquis la culture démocratique par laquelle elles pourraient exister indépendamment de la bienveillance du pouvoir d’Etat. Nos intellectuels préfèrent squatter les alcôves des institutions officielles ou faire antichambre auprès des puissants du moment, dans l’espoir de troquer un statut symbolique et social, certes en déshérence, contre des positions de pouvoir exclusivement nominales. Il est vrai, cependant, qu’il existe des think tanks entièrement dévoués aux services de sécurité, mais on ne peut déplorer leur existence, dès lors qu’il s’agit de fournir aux décideurs une expertise et une compréhension des situations internes et internationales, sans lesquelles l’institution militaire serait impuissante à assurer la protection du territoire national et des populations. A ce compte-là, il faudrait adresser les mêmes griefs aux think tanks qui travaillent de façon quasi institutionnelle pour les services de sécurité américains, britanniques, français, allemands, japonais, pays démocratiques, s’il en est. Il est, à cet égard, normal que l’exercice des missions confiées à ces centres de réflexion soit assortie de précautions et le choix de leurs membres rigoureusement sélectionné, puisque aussi bien ces centres manient des secrets d’Etat et des informations hautement confidentielles.
A. M.
*Professeur d’enseignement supérieur,
ancien chargé de mission à la présidence de la République
( A suivre)
 

(1) 20-27 août 1957 au Caire
(2) 16 décembre 1959-18 juin 1960 Tripoli 1
(3) Cf P. Balta et Cl. Rulleau, La Stratégie de Boumediene, Sindbad, Paris, 1978
(4) V. JJ. Lavenue, L’Armée algérienne et les institutions, RDP, 1993, p.101.
(5) Cf S. Goumeziane, Le Mal algérien. Economie politique d’une transition inachevée, 1962-1994, Fayard, 1994.
(6) Hypothèse suggérée par la venue en Algérie, en juillet 1998 à Alger pour une mission d’information d’un panel onusien présidé par l’ancien président de la République du Portugal, Mario Soares.
(7) Par exemple, celle défendue par F. Burgat in L’Islamisme en face, Edition actualisée, La Découverte/ Poche, 2007.
(8) Voir cependant l’analyse prémonitoire du doyen A. Mahiou : L’évolution des rapports entre l’Etat et la société dans le discours politique algérien, in Aspects du changement socioculturel en Algérie, Centre culturel français, Paris, 1987.
(9) V. l’ouvrage de Madjid Benchikh, Algérie, Un système politique militarisé, L’Harmattan, 2003, qui vaut abjuration de la part de son auteur de toute la période pendant laquelle il a servi avec un zèle particulier le régime qu’il dénonce et grâce auquel il a acquis sa notoriété.
(10) Appel pompeusement intitulé : Principes fondateurs d’une coordination républicaine pour un changement démocratique moderne.
(11) L. Addi, L’Algérie et la démocratie. Pouvoir et crise du politique dans l’Algérie contemporaine, Editions La Découverte, 1994.
(12) A. Mahiou, Les contraintes et incertitudes du système politiquein Où va l’Algérie ? Karthala – Iremam, 2001, pp. 13-34.
(13) N’échappent à ce travers, selon nous, que deux auteurs au savoir encyclopédique : l’Algérien A. Mahiou et le Tunisien Yadh Benachour, dont on lira avec profit le magnifique ouvrage : Le Rôle des civilisations dans le système international. Droit et relations internationales, Editions Bruylant, Bruxelles, 2004.
(14) Cf le remarquable ouvrage de Ch. Mesbah, Problématique Algérie, Editions Le Soir d’Algérie, Alger 2009, préface de A. Mehri.

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