Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (V)
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com


Le ministre de l’urne transparente finit par accepter le plan de Habib Khali Nez Rouge. Et le scrutin se déroula dans les meilleures conditions. Le pays était passé maître dans l’organisation des votes. On venait de partout pour observer ces longues chaînes d’inscrits accomplissant leur devoir qui est aussi – rappellent les affiches — un droit ! D’ailleurs, c’est pour cela qu’on appelle ceux qui observent, des «observateurs».

Mais ils sont toujours absents au moment où l’urne transparente se voile d’un écran UHD (Ultra Haute Définition) qui reproduit fidèlement l’image des enveloppes que l’on voyait auparavant. En fait, derrière l’écran, une machine appelée DRS (Digital Reproduction Series) clone les bulletins du FLN et les glisse automatiquement dans l’urne. Le système était beaucoup plus simple du temps de l’urne en bois. Entre 18h et 19h, au moment où les observateurs sont invités à déguster un couscous au mouton préparé par khalti Aïcha, la grand-mère du président d’APC, des agents s’infiltraient dans les bureaux et bourraient les urnes. Ce qui faisait curieusement grimper les taux de participation en fin de journée alors que personne ne va plus voter après 16 h ! Mais, depuis la généralisation des urnes transparentes, le vieux trafic devenait impossible car, à leur retour de la «couscousparty », les observateurs pouvaient découvrir le pot aux roses ! C’est encore le génie de Habib Khali Nez Rouge qui inventa le «Digital Reproduction Series», système de remplissage infaillible ! Alors que l’Algérie africaine votait sans relâche dans le cadre du renforcement de la démocratie et de l’épanouissement des masses populaires débarrassées du joug de l’impérialisme, de l’expansionnisme et d’un certain Amar Piquetout qui volait les téléphones portables des dames, la Sardélie fonctionnait comme un pays démocratique européen. Les partis d’opposition avaient droit à la parole partout : à la télévision, à la radio, dans les journaux et au cours de manifestations publiques grandioses. Les chefs des anciens partis boycotteurs qui représentaient l’aile centriste de la gauche gauchiste étaient heureux de pouvoir s’exprimer librement. Ils furent tellement efficaces qu’aux élections européennes, la tendance boycotteuse récolta de très nombreuses voix en Sardélie, mais aussi en Allemagne, en France, en Italie et en Espagne. Le boycott n’était plus une attitude passive qui appelait les gens à ne pas voter. C’était désormais un courant politique très populaire et on pouvait opter pour les listes boycotteuses ! Mais tout cela ne m’emballait guère. Depuis ma fuite d’Algérie à bord d’un canoë prêté par un ami pêcheur, j’avais souffert avant de trouver un petit boulot de correcteur dans un quotidien de Sidi Cagliari dirigé par un ancien terroriste du nom de Imed Mahchoucha. Un jour, ce dernier, apprenant que j’avais l’habitude d’écrire dans un journal avant la grande harba, me proposa d’intégrer la rubrique des faits divers. Mais j’en avais marre des vols, crimes et autres joyeusetés qui me faisaient courir chaque matin de commissariat en commissariat. La chance me sourit un jour que j’avais le spleen. Quand j’étais dans cet état, je m’isolais au bout d’un débarcadère des environs de Pula, ville située à l’extrémité ouest du golfe de Sidi Cagliari. J’en étais à mes méditations quand j’entendis le bruit d’un moteur et des voix parlant algérien avec un fort accent chinois : «Inal bouk ya wahd el bandi !» hurlait une jeune femme.
- C’est 140 nouveaux dinars-yuans, madame. On prend des risques en traversant la Méditerranée.
- Mais vous m’aviez dit que la traversée coûtait 50 NDY !
- Oui, mais il y a des frais supplémentaires…
Je m’étais caché dans une grotte et je suivais la scène hallucinante qui se déroulait sous mes yeux. Je venais d’assister à la première harga de l’histoire du peuple chinois d’Algérie. Mince alors, me suis-je dit ! C’est une maladie contagieuse. Puis, me rappelant que l’ancien gouvernement était toujours aux commandes là-bas, j’eus cette réflexion lourde de sens : «Ils sont vraiment forts ! Ils ont réussi à faire fuir même les Chinois.» Je tenais là un scoop d’une très grande valeur. Lorsqu’il apprit la nouvelle, Imed Mahchoucha me convoqua dans son bureau et me promit une forte prime en euros si je faisais une enquête sur la nouvelle «harga». J’avais mes relations au port et je pus rassembler très vite des renseignements qui me permirent de contacter ces fameux Chinois du bled, auteurs de la première harga d’après la grande harba. Ils étaient rassemblés au centre de transit de Villasimius ; les gardes frontières les avaient découverts tremblant de froid et n’ayant pour toute nourriture qu’un bout de garantita achetée rue Tanger. Outre la femme, il y avait trois jeunes. Quant au passeur, c’était un gaillard d’une forte corpulence appelé Deng Ciao Smina. Il me raconta que c’était sa première tentative. Interrogé sur les détails de l’équipée, il me fit savoir que la corruption faisait des ravages au bled et qu’on pouvait tout acheter, y compris le silence des agents chargés de surveiller les côtes. Les Chinois ont changé, me dit-il : «Vous savez, en arrivant en Algérie, nous étions tous d’une honnêteté irréprochable. Mais très vite, nous nous sommes mis aux affaires. Là-bas, il y a quelque chose dans l’air qui vous pousse à trafiquer…» La Chinoise, Mme Moul Elcar, était mariée à un haut cadre algérien. Un jour, ce dernier lui annonça de but en blanc qu’il allait prendre une seconde épouse : une jeune Chinoise, fraîchement arrivée de Shanghai. Prise d’une crise de colère, elle ne se maîtrisa pas et envoya son mari au fond d’un puits grâce à la «kalba 14», dite aussi «el ghadra t’selek», largement expliquée dans le guide du «h’rech-fu», combinaison du kung-fu et de la bagarre bônoise. L’auteur, et non moins inventeur de cette discipline, M. Nekleb Bik, écrivait à ce propos : «Tu tournes le dos à ton adversaire comme si tu devais partir sur le coup pour un besoin pressant. Puis, lorsque tu sens que sa vigilance a baissé, tu te retournes brusquement et tu lui dis : «mais qu’est-ce qu’il fait là cet avion aux couleurs du Mouloudia ?» Dès que le gars lève sa tête, tu lui flanques un coup de poing très fort dans le ventre. La douleur va le faire courber, tu le remontes avec un uppercut diabolique. Puis, tu l’étales par terre et tu le chatouilles aux aisselles…» Recherchée par la police pour obstruction au second mariage, délit plus grave que l'entrave à un troisième mariage et passible d’une année de prison, la pauvre dame ne trouva son salut que dans la harga. Quant au premier jeune, du nom de Dong le Dingue, il en avait marre de vendre des sardines au marché Clausel. Le second était cireur place des Martyrs et le troisième s’occupait d’un parking situé sur les hauteurs de Sacré-Cœur. Les trois avaient en commun l’amour d’une certaine… Meriem El Aggouna et voulaient l’épouser ! Ils risquaient la peine de mort car nul n’avait le droit d’épouser tout le peuple ! Découverts par la police après de minutieuses recherches, ils s’enfuirent du dortoir où ils créchaient et se mirent à chercher un bon moyen de quitter le pays. J’avais tout noté, avant de filer au journal. Le patron du Midi de Sidi Cagliari m’accueillit avec une gentillesse que je ne lui connaissais pas. Il lorgnait vers mon calepin et mon appareil numérique. Il semblait me dire : «Alors, la chasse a été bonne ?» Et elle fut bonne : tous les exemplaires du journal furent raflés par des lecteurs avides de tout savoir sur la nouvelle harga ! Mais je fus surpris par la tonalité de l’éditorial qui accompagnait mon enquête. Le journaliste, un grand chroniqueur dont on disait qu’il touchait dix fois notre salaire, relevait que cette harga était une première et se posait la question de savoir si les choses allaient s’arrêter là. «Ce que nous craignons le plus, écrivait-il, est un remake de l’ancienne grande harba. Imaginez que les 30 millions de Chinois importés par les autorités décident de prendre le large ! Ce serait catastrophique pour les Sardèles ! S’ils veulent partir d’Algérie, qu’ils retournent chez eux, en Chine ! La Sardélie est trop petite !» Quelques jours plus tard, Imed Mahchoucha me convoqua à nouveau dans son bureau. Dès que je fus installé et après les salamalecs d’usage, il me lança :
- que dis-tu d’un reportage en Algérie africaine ?
M. F.
(A suivre)

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