Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Le maître du jeu et les officiants d’hier
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


«Se moquer de la République» ! Triviale et peu amène pour celui qu’elle accuse, la formule devient presqu’une injure lorsqu’elle vient sous la plume pour qualifier l’inexplicable attente qu’impose au pays le président. Méfions-nous donc de son usage au moment où l’on se demande pourquoi le pouvoir tarde à se doter d’un nouveau gouvernement comme la tradition le veut après chaque élection. Explicitement, c’est la question que la presse se pose depuis une semaine.
Abordant le sujet sous des formes diverses, les journaux aboutissent, cependant, au même constat. Celui qui impute au chef de l’Etat cette inclination de monarques qui, dans beaucoup d’exemples, substituent au temps réel de la nation le «tempo» de leur propre horloge. En vérité, l’étonnement de ces derniers jours ne nous semble pas aussi singulier qu’on a voulu le qualifier. Car cette manière de créer du faux suspense dans le Landerneau du pouvoir lui ressemble tout à fait, à en juger à travers ses précédentes investitures. Souvenons-nous qu’en 1999, il mit 8 mois avant de former un premier gouvernement et qu’en 2004 il «médita» 3 semaines durant avant de désigner son équipe. En feignant chaque fois de «donner du temps au temps» avant de se décider, il délivre en fait un signal fort en direction des solliciteurs empressés et empressants. Celui qui leur signifie ponctuellement qu’il ne leur doit rien. Une stratégie payante en termes de conditionnement et de rabaissement moral des réseaux de courtisans. Sa propension à focaliser autour de son exclusive autorité l’intérêt médiatique du moment ravale au rang de quémandeurs la totalité des personnalités qui, pourtant, se reconnaissent en lui. Intendants en attente d’affectations, ceux-là sont réduits à n’exister que par le fait du prince. Voilà qui explique quelque peu son style, son intention et notamment son objectif. Il vise chaque fois à consolider son emprise sur le jeu politique à l’intérieur du sérail en tenant justement en laisse l’ensemble des appareils qui le structure. Les partis et les associations qui l’ont soutenu et porté ne sont plus sûrs de rien dans ces conditions. Confinés dans l’attente, ils constatent la nature erronée de leurs calculs et la vanité des plans sur la comète qu’ils ont tirés dans le secret espoir d’engranger des dividendes. Eux qui caressaient l’ambition de peser dans les choix du chef de l’Etat et de participer à l’élaboration de ses options notent à leurs dépens que celui-ci n’entend pas être l’otage d’une quelconque coalition, fût-elle la plus fidèle à son auguste personne. Maître du jeu sans partage, il pourra désormais balayer même les conseils amicaux et voudra de surcroît présider hors de toute influence partisane. Se plaçant d’ores et déjà au-dessus des clivages qui caractérisent son alliance, il est plus que jamais en mesure de faire jouer à celle-ci toutes les musiques qu’il exigera. Le retard calculé qu’il impose prend tout son sens après cette contestable réélection. En effet, il ne se donne pas seulement le temps d’affiner la composition d’un cabinet gouvernemental encore moins à céder aux tractations et marchandages. Il travaille, grâce à cette ruse, à la dislocation de ce pesant cordon politique qui le cerne depuis dix années. Cette «koutla» où il fut contraint de puiser pour constituer ses attelages successifs et dont il semblerait qu’il soit de moins en moins satisfait. Quelque part, ces mêmes courants, qui jusque-là se croyaient dans sa proximité, se posent à leur tour de lancinantes questions. En pointillés, ils commencent à décrypter les nouvelles intentions du président à leur égard. Message codé de sa part qui, sans être tout à fait un acte de répudiation, leur fait dire qu’ils n’ont plus le monopole de sa rente politique. Mûri par l’expérience du pouvoir qu’il exerce depuis longtemps, le Bouteflika de 2009 se préparerait à s’affranchir des lourdes connivences du passé. Lui qui, par culture politique n’a jamais porté en grande estime la «république des partis», s’efforcera cette fois de s’attaquer à sa propre famille partisane. Du moins, peut-on rêver à ce qu’il réduise l’influence de la troïka habituée à relayer son discours et qu’il se donne de l’air en s’ouvrant à d’autres courants. Lui qui ne conçoit le renforcement de la fonction présidentielle qu’à travers la concentration sans partage de tous les pouvoirs ne devrait pas faire moins qu’éconduire ses traditionnels alliés et se présenter seul à l’opinion sans ces compromettants réseaux. Sans le soupçonner de tentation hégémonique excessive il est, à ce sujet, justement connu pour craindre, par-dessus tout, le long compagnonnage à travers lequel il imagine la censure rampante de son magistère. Estimant sans doute que les partis qui lui sont acquis ont fait leur temps et qu’ils n’ont plus à peser sur ses choix, il ne leur concéderait au mieux que la faculté d’exécuter quelques parcelles de sa feuille de route. Aussi cette tergiversation autour d’un gouvernement pourrait, peut-être, participer de son désir de marginaliser en douceur une partie de ce personnel. En effet, en se déliant progressivement de ses engagements antérieurs, le président ne ferait pas acte d’ingratitude comme sûrement son entourage pourrait le lui reprocher. Paradoxalement, il ne fera que mettre en exécution les règles que celui-ci lui a concoctées le 12 novembre et les mois suivants. C'est-à-dire qu’il se mettra en conformité avec sa nouvelle constitution et en même temps il traduira dans les faits le surréaliste plébiscite qui, désormais, lui sert de dot. Seul mandataire de la République que nul ne pourra chaperonner, il n’aura alors plus de compte à rendre à l’ensemble des chapelles. Même celles où, auparavant, il trouvait les bons officiants. Utopique scénario autour d’un gouvernement introuvable à ce jour.
B. H.

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