Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
SURTOUT, PAS BOUGER !
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Un matin, on se réveille sous un ciel brouillon et on s’aperçoit que ce n’est pas la douzième lune mais le troisième mandat. Alors, en promenant son regard aigu des jours de grande curiosité, on se demande ce qui a pu, avec ce troisième mandat, changer sous le soleil. Rien. C’est la réponse qu’on se fait : rien ! Rien n’a changé. Tout est à la place qui n’est pas sa place. Pis : rien ne va changer.

Et c’est ça le hic ! Le même président élu au même score que jadis préside aux destinées du même pays depuis maintenant dix ans et rien ne change. Ça a peut-être quelque chose de rassurant le «hakdha ouala kthar» (ceci plutôt que pire) avec lequel certains électeurs sincères de Bouteflika prennent patience. Les mêmes ministres, certains vieillissant à vue d’œil adossés aux maroquins, continuent de squatter, la conscience apaisée, les mêmes ministères battant haut la main leurs propres records d’impopularité. Le même discours, rayé à force de repasser encore et encore, est décliné sur tous les tons, sur tous les modes, dans toutes les langues pratiquées sous nos méridiens, conjugué à tous les temps, surtout le mauvais temps, repris comme un tube d’été, amplifié, faisant l’objet de variations formelles dans une surenchère du zèle. On continue à zaïmiser à fond la caisse, confondant de façon subliminale la grandeur du pays et celle du guide, mélangeant en tchakchouka les ambitions personnelles à une sorte d’idéal patriotique tellement galvaudé sur le mode mineur qu’il tourne à la chanson connue. Quand ils poussent le couplet d’amour à la patrie dont ils boivent le sang jusqu’à la dernière goutte d’impudeur, qui les croit ? Qui peut croire cette ribambelle d’affairistes affairés à ramasser les miettes, ces escouades de courtisans qui hantent la même antichambre du même pouvoir depuis quarante ans et dont seul l’objet de la dévotion change avec l’homme au pouvoir ? Qui peut les croire ? Tout est pareil. Bien sûr, à un moment ou à un autre, il faudra repeindre la façade, faire croire qu’une étape nouvelle est entamée. A défaut d’un gouvernement neuf, il faut bien un nouveau gouvernement. A l’heure où je te cause, on se contente de spéculer. Les desseins de ceux qui décident étant aussi impénétrables que ceux de la fortune, il est hasardeux de risquer des pronostics. Mais essayez d’imaginer de jeunes talents sans terre aux semelles entrant au gouvernement plutôt que courant les planches pour se transformer en harraga ? C’est de la fiction. Imaginez des jeunes porteurs d’idées neuves et non pas des édentés du souvenir dont la seule compétence reconnue est une sorte de reflexe pavlovien à sauver le système contre le peuple. Tu rêves, oui ! A croire qu’on ne peut imaginer, dans ce pays, un gouvernement sans Ould-Abbès et Benbouzid, pour ne citer qu'eux. La malédiction dont parlait Rachid Mimouni semble comme une donnée fatidique dans ce pays. On te prépare une élection présidentielle avec un tralala qui a tout de l’événementiel (pour puiser dans le pathos du showbiz), et une fois le truc accompli, on revient au statu quo ante. On reconduit les mêmes ou presque, on rechante les mêmes airs, on répète les mêmes gestes, on projette le même avenir sans avenir et, en prime, plutôt en déprime, un prix du pétrole qui descend au-dessous de celui des chaussettes. Il ne serait pas inintéressant d’entreprendre une sociologie de la gouvernance en Algérie. Qui gouverne, il vient d’où et il propose quoi en compétition contre quoi ? Ces questions peuvent donner des réponses sidérantes qui souligneraient ce que l’on sait déjà de façon empirique : les critères d’accession même aux ministères techniques relèvent moins de la compétence que de la récompense. Cette tradition qui consiste à distribuer les portefeuilles ministériels comme un bien propre n’est pas l’apanage de l’Algérie. Mais ailleurs, souvent, la préférence se porte sur telle personne en récompense de quelque chose (voyez la France, par exemple) mais il est nécessaire que l’heureux élu possède une compétence et une légitimité. Ici, on te sort des sous-fifres et on te les bombarde, pour des raisons d’appartenance tribale ou de clientélisme, en ministres ou sous-ministres. Il y aurait aussi, et ce serait sans doute plus passionnant, une étude psy à faire de la gouvernance. Comment soigner le post-traumatisme de l’éjection d’un gouvernement quand on y a passé la moitié de sa vie ? C’est terrible, cet atterrissage forcé… Dans le chapitre «c’est la même chanson», on voit bien le dépit de Louiza Hanoune s’écriant «bahdlouna» en réaction au bidouillage des chiffres de l’élection présidentielle. L’expression de ce rejet est elle-même un air connu. Pas moins que tous les Algériens, la chef du PT n’ignorait pas, avant même que ça arrive, qu’ils peuvent aller loin dans la tbahdila. C’est un bon refrain de jouer puis de crier au match truqué après. Oui, on se réveille sous le ciel d’un troisième mandat et n’étaient les quelques signes qui indiquent que le temps est passé, peut-être même à reculons, on se croirait dans cette période d’avant qui faisait espérer un après meilleur qu’avant. Mais, non, nous, pas bouger, c’est encore la meilleure façon de rester nous-mêmes.
A. M.

P. S. d’ici 1 : Ainsi, «nos» artistes, celles et ceux qui expriment ce que nous sommes, n’ont pas eu droit au chapitre à la distribution des Tanit. Tu me diras que les Tanit, c’est comme toutes les récompenses : ça n’exprime que le goût de deux ou trois personnes qui se croient autorisées à classer les gens et les genres. Mais quand même ! Ce complexe vis-à-vis de l’étranger, du Moyen-Orient en particulier, doit trouver son explication dans une auto-infériorisation de certaines de nos élites. On s’en tanne, des Tanit ! A nos comédiennes et comédiens algériens, qui nous font rêver, rire, râler, qui expriment l’essence de notre être pluriel, collectif et si singulier, nous disons en chœur : «On vous aime». Ca vaut toutes les récompenses du monde.
P. S. d’ici 2 : Ammi Mohand- Amokrane s’en est allé, en catimini. Il a emporté avec lui la bonne odeur de la terre de l’Algérie profonde, honnête, travailleuse, solidaire, dont il était un héros ordinaire et involontaire. Toute sa vie, il aura travaillé de ses mains pour élever ses nombreux enfants, le cœur aussi vaste que sa patrie. Il a fait grandir ses enfants et son pays par son humilité. Qu’il repose en paix après cette vie de boulot !

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