Chronique du jour : A FONDS PERDUS
LA FIN DU ROI DOLLAR ?
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Monsieur Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque centrale de Chine, a proposé la création d'une «monnaie de réserve supranationale» pour remplacer le dollar sur le long terme et servir au commerce international, aux investissements, à la fixation du prix des marchandises ou encore à la comptabilité des entreprises.

Il n’exclut pas que ce rôle soit joué par les droits de tirage spéciaux (DTS), un panier de quatre monnaies instauré par le Fonds monétaire international (FMI) à la fin des années 1960 dans les proportions suivantes : 44 % en dollars, 34 en euros et 11 en yens et en livres sterling. Emise à la veille du G 20 de Londres du début de ce mois, la proposition s’inscrit parfaitement bien dans la réforme monétaire internationale, mais l’accueil qui lui est réservé reste timoré. Ce «compte de substitution», ou «monnaie de consolidation», les appellations la concernant font florès, est une proposition gagnante pour tous les acteurs : les détenteurs de dollars obtiennent une diversification instantanée de leurs réserves, les Etats- Unis évitent le risque d'une chute libre du dollar et l’Europe jugule une forte hausse de l'euro qui plombe littéralement ses exportations. Plusieurs autres pays d'Asie, le Brésil et la Russie ont alors tout naturellement exprimé leur appui à la proposition de M. Zhou. Seuls les Etats-Unis et quelques-uns de leurs plus fidèles alliés l’ont rejetée, réaffirmant leur confiance dans le rôle mondial du dollar. Ils craignent, de façon inavouée, que de sérieuses discussions sur cette question viennent ébranler la confiance dans le dollar, entraînant une baisse de sa valeur, au profit de l'euro et des autres devises. En réalité, quelles que soient les réactions, la messe est dite : la Chine et d'autres autorités monétaires détiennent ensemble plus de 5 000 milliards de dollars en réserves de dollars et semblent perdre confiance dans le dollar en raison des «perspectives immenses et durables pour les déficits budgétaires aux Etats-Unis»(*). Les Chinois connaissent les risques qu’ils prennent à engranger autant de dollars, représentant environ 65% de leurs réserves de change. Et plutôt que de les convertir ou de diversifier leurs réserves de change, ils plaident pour une nouvelle monnaie de réserve. A cet effet, ils affichent une parfaite maîtrise des lois du capitalisme. Leur Premier ministre Wen Jiabao a ainsi fait preuve d’une parfaite connaissance de l’histoire économique contemporaine en exigeant, dans une déclaration publique comme on en fait rarement de nos jours, des «garanties» sur ces réserves. M. Wen Jiabao avait en mémoire la demande britannique d'une garantie, en 1971, qui a provoqué la décision des Etats-Unis de rompre la convertibilité en or du dollar. Pékin est légitimement dans ses droits et intérêts. L’effondrement des cours du dollar amoindrit son pouvoir d’achat, dans un jeu commercial bilatéral de plus en plus agressif à son égard. Contre toute attente, par leurs inquiétudes sur le dollar, les dirigeants chinois ont suscité sa plus forte chute de l'après-guerre, avec une intensification de l'inflation à deux chiffres et la flambée des taux d'intérêt. Les «sinosceptiques» ou «sinophobes» font valoir que la proposition chinoise relève d’un nationalisme économique étroit : la Chine, soutiennent-ils, a accumulé à elle seule plus de 1 000 milliards et 750 milliards de dollars d'obligations du Trésor américain, tout en maintenant le yuan, sa monnaie nationale, nettement sous-évaluée, par une intervention massive sur les marchés des changes ; de ce fait, elle ne mérite pas de sympathie si elle a des pertes sur ses dollars. La redistribution des cartes à la faveur de la crise financière place l’Europe en bonne position. Les 16 pays de l’euro, ou même les 27 de l'Union européenne, sont coincés entre les exigences populistes et protectrices de leur électorat et leurs engagements à l'égard des règles et disciplines du marché unique et l'euro. Mais l'intégration et l'interdépendance sont trop ancrées pour que quiconque envisage un retour en arrière. Bien au contraire, «l'intégration européenne est si profonde et si large qu’elle devient désormais une nécessité, illustrée par l'aide et les garanties financières récemment accordées par de grands pays comme l'Allemagne à leurs voisins plus faibles, y compris ceux de l'Est ; raison pour laquelle les "étrangers" comme l'Islande veulent adhérer à l'UE et des pays comme la Pologne tentent d'accélérer leur adoption de l'euro (…) En d'autres termes, les tensions actuelles ne doivent pas être considérées comme les premiers signes d'une dislocation de l'Europe, mais plutôt comme des douleurs de la naissance d'une "Union plus parfaite"»(**). Les dirigeants européens ont doublé le fonds de secours d'urgence mis à la disposition des pays d'Europe orientale en décembre 2008. Au niveau politique, l’absence de coordination des réponses nationales à la crise, comme ce fut le cas dans la course désordonnée au sauvetage de l'industrie automobile, agit contre toute attente en faveur de la Commission européenne et pour un renforcement de la présidence de l'UE – ce qui donne aux élections européennes de juin un enjeu accru. Les grands vainqueurs de la crise sont l’euro et l’or. Le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia, rattache le succès de l’euro à «une inflation et des taux d'intérêts qui, pour de nombreux pays, n'ont jamais été aussi bas aussi longtemps». Pour M. Almunia, les autres avantages sont : la protection contre les crises de changes qui frappaient régulièrement les anciennes monnaies (notamment la lire italienne), une réduction du prix des produits importés, y compris le pétrole (parce que facturé en dollar), une progression des échanges et des investissements au sein de la zone euro réduisant sa dépendance extérieure, des voyages plus faciles et moins chers et, enfin, une plus grande transparence des prix favorisant la concurrence. Autre gagnant face au dollar : le métal jaune. L’or est, aux yeux de Keynes, «une relique barbare ». Et pourtant... en attendant que les Etats s’accordent sur les nouvelles règles monétaires et que l’euro détrône le dollar, le métal jaune reprend de son éclat et passe à nouveau pour une valeur refuge, aux yeux de nombreux acteurs économiques, notamment des épargnants. Cet attrait de l'or vient de la défiance vis-à-vis des monnaies et de leurs détenteurs (les banques). Face aux risques induits par une fluctuation interminable du dollar, une déflation ou d’une inflation excessives, le discrédit porté sur la pierre par la bulle immobilière, la poursuite de l’effondrement des cours boursiers, l’or reprend toutes ses lettres de noblesse. Le métal jaune est stable depuis un an (autour de 900 dollars l'once), alors que le pétrole a perdu plus de la moitié de sa valeur. L’argent n’est papier que depuis le XVIIIe siècle et l’euro est la première grande monnaie sans la moindre référence métallique, tandis que le dollar conservait un lien qui ne fut rompu qu’en 1971, quand le président américain Richard Nixon décréta que le dollar n'était plus convertible en or. «Sans référence métallique, la folie monétaire a de nouveau atteint les hommes. L'or a de beaux jours devant lui», commentait récemment un expert financier.
A. B.

(*) C. Fred Bergsten, We should listen to Beijing's currency idea, Peterson Institute for International Economics, Financial Times, 8 avril 2009.
(**) Justin Vaisse, Why Europe will emerge stronger from the economic crisis, Brookings Institute, avril 2009.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable