Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
La grande harba (VI)
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@ymail.com


L’avion d’Air Algérie avait du retard. Comme toujours. J’aurais dû prendre Air Sardelia. C’est de ma faute. Depuis quelque temps, la compagnie nationale de l’Algérie africaine a de sérieux problèmes de pièces détachées. S’étant jusque-là adressée à un intermédiaire, elle se voit aujourd’hui refuser, par Boeing, ces pièces de rechange si précieuses. Pourquoi un entremetteur ? C’est long à expliquer. J’ai lu dans «Les nouvelles de La Mitidja- Canton» qu’un certain Chou En Fleur, grossiste en patates importées et infatigable corrupteur, avait proposé à un agent du centre de maintenance de Cap Oumatifoutu, du nom de Ched Mède, de lui livrer les systèmes hydrauliques, les ailerons et des trains d’atterrissage achetés au marché d’El-Hamiz ! Si la commande était satisfaisante, le commerçant faisait même des cadeaux : des ULM scotchés au sol pour des peureux et des pétards Ben Laden pour les gosses ! Evidemment, les deux lascars se sucraient au passage puisque les factures étaient établies sur la base des vrais tarifs. En fait, les pièces ne venaient pas de Seattle mais d’une usine désaffectée des environs de Bourouba où une «katiba» de terroristes repentis et reconvertis en ouvriers, usinait ces composants sur de vieilles machines de l’ancien complexe SNVI. Alors, pour faire face à un programme infernal depuis l’ouverture de nouvelles lignes entre les villes algériennes et le plus éloigné des hameaux chinois, on surexploitait le petit nombre d’avions ayant échappé aux mains de Ched Mède et de son ami. Les retards s’accumulant, on pouvait attendre des heures et des heures avant d’embarquer. Heureusement que l’aérogare de Sidi Cagliari était pourvue d’air conditionné et de toutes les commodités. Je choisis la salle du restaurant «La Casbah» pour me reposer quelques instants et lire un hebdo local spécialisé dans les faits divers.

Au comptoir, déroulant ses lignes harmonieuses sous une lumière psychédélique, se trouvait un seul client, un septuagénaire qui sirotait un Jack Daniels en tirant nerveusement sur sa pipe. Je le saluai et m’installai en face d’une immense glace qui me renvoyait une tête livide bouffée par une chevelure excitée par le vent. Je venais de m’apercevoir que j’avais perdu ma casquette en descendant du taxi. Discussion banale avec l’inconnu. La chaleur subite qui venait de succéder à un terrible froid l’irritait au plus haut point : «C’est infernal ! Je crois que nous devrions dire un adieu définitif au printemps. On passe de l’hiver à l’été ! Et cela dure depuis quelques années. C’est le fameux changement climatique ! C’est infernal…» Pour aller dans le même sens, j’ânonnais quelques phrases apprises par cœur sur une revue scientifique ; puis, je revenais à des choses plus terre-à-terre :
«Vous allez en Algérie africaine ?
- Oui ! Mais j’ai mal fait de choisir Air Couscous !
- C’est mieux qu’Air Batata !
- Quoi ?
- Non, ne me prenez pas au sérieux. Je rigole. En fait, j’ai fait la même bêtise. J’aurais dû prendre le vol de 15h35 d’Air Sardelia…
- Oui, mais vous savez, dans «Air Algérie», il y a «Algérie». C’est ma passion…
- Comment ça ? Vous connaissez l’Algérie africaine ?
- Pardi ! J’y suis né. Mes parents, mes grands parents et mes aïeuls y sont enterrés ! Je suis ce qu’on appelle un «pied-noir».
- Moi, je fais partie des «pieds-bleus ».
- Ah oui ! Intéressant ! Vous faites vraiment partie du peuple qui a émigré en mars 2009 ?
- Oui.
- Et pourquoi vous revenez aujourd’hui ?
- Pour un reportage. Je bosse dans un canard de Sidi Cagliari. Et vous ?
- C’est un voyage de détente. Disons d’adieu. Je veux revoir les terres de ma jeunesse avant de mourir… Nostalgie, quand tu nous tiens ! Je vais peut-être vous brusquer, mais je peux vous poser une question : «pourquoi vous avez quitté votre pays d’origine ?
- Et vous ?
- Mais vous nous avez chassés en 1962 !
- Ce n’est pas vrai ! Vous êtes partis de votre propre chef !
- Et vous ? N’êtes-vous pas partis également de votre propre chef… du gouvernement ? Mais c’est bien mérité. Nous, au moins, avions des paquebots pour fuir. Vous êtes partis dans des barques et des radeaux !
- Ecoute, papy, t’as beau être un pied-noir, cela ne t’autorise pas à me blesser ! Nous sommes tous les deux des pieds quelque chose et, à ce titre, nous devrions nous tendre la… main au lieu de nous quereller comme des mégères !
- Ok, pied-bleu, fumons le calumet de la paix !
- Ok, pied-noir, un autre Jack Daniels pour Monsieur. Mais quel va être l’accueil des «pieds dans le plat» ?
- Qu’est-ce que c’est que cette chinoiserie ?
- Justement, je parle des Chinois. Du nouveau peuple quoi ? Comment vont-ils nous accueillir?
- Je m’en balance ! Moi, ils vont bien m’accueillir. Je ne leur ai rien fait.
- Moi aussi !
- Non, non, non. Votre peuple les a maltraités…
- Mais ils sont venus après notre départ.
- Oui, les 30 millions. Mais vous en aviez quelques dizaines de milliers du temps où vous étiez là-bas.
- Ah oui, ceux de l’autoroute ! Nous n’avions pas de problème avec eux !
- Faux. J’ai un rapport de l’ONU qui signale 1 230 affaires d’agressions contre des ouvriers chinois, 15 viols, 168 vols commis à l’intérieur des baraquements, 1 256 vols commis à l’extérieur, 12 685 plaintes racistes et plusieurs actes de vandalisme contre les parterres fleuris ! Sans compter la polygamie imposée à des Chinoises, ni le petit-lait que vous leur faites boire de force…
- Arrêtez votre cirque ! Si je commence à énumérer les griefs qui sont retenus contre la colonisation, il y a de quoi vous pendre haut et court…»
Il s’ensuivit une bagarre. Le verre de Jack Daniels vola au-dessus du comptoir et atterrit dans la soupe aux choux de la serveuse, une fille taillée comme Conan le barbare. Elle s’énerva et nous envoya tous les deux sur le tapis. Elle quitta la salle puis revint avec deux gros klebs qui avaient l’air de ne pas avoir mangé depuis plusieurs jours. Nous piquâmes un sprint qui aurait étonné même Ijri Yahalouf, le champion 100 mètres haies de Sardélie ! Nous nous retrouvâmes sur le tarmac. Quelques heures plus tard, nous survolions la Méditerranée. Le pied-noir me regardait avec des yeux pleins de malveillance. Je m’en balançais. Ce qui me faisait peur, c’était plutôt la réaction des «pieds dans le plat» qui avaient pris possession du pays…
Les hôtesses nous servirent un couscous au potiron arrosé d’un bon l’ben cuvée 2001 du domaine Tessala El-Merdja. Le pied-noir réclama du vin. Le steward le gifla et lui demanda de s’excuser. Comme ce dernier ne voulait pas demander pardon, le steward l’inscrivit sur la liste des personnes atteintes de grippe porcine. Il en aura pour quinze jours dans la zone de quarantaine. La grippe porcine ? C’est une nouvelle épidémie qui, comme les précédentes, fera l’affaire du laboratoire de Rumsfeld. Ils se sucrent toujours les «pieds blancs» ! En temps de guerre, c’est Dick Cheney qui rafle la mise. En temps de paix, ils lâchent leurs poules et leurs porcs pour nous obliger à acheter du Tamiflytox, breuvage concocté par khalti Mehdia pour calmer la toux de son mari et devenu, par la force des choses, vaccin miraculeux !
A minuit quatorze, l’avion en provenance de Sidi Cagliari entama les procédures de descente vers l’aérogare de La Mitidja- Canton. A minuit seize, nous entendîmes un bruit sourd venant de la cabine de pilotage. Un gars masqué tenant quelque chose qui ressemblait à une bombe surgit de derrière le rideau :
«C’est un détournement…»
M. F.
(A suivre)

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