Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
La fatale gomme iranienne
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Cinq cent millions de centimes : selon les médias, c'est la somme qu'exigeraient les terroristes, pardon les «groupes armés», pour déserter le maquis et renoncer à tuer leurs semblables. Nous voici ramenés, de gré ou de force, à la douloureuse alternative de payer pour ne pas être tué. «La bourse ou la vie !» c'était l'injonction classique prêtée aux brigands qui n'existaient parfois que dans nos lectures.
Les brigands réels de notre quotidien dressent des traquenards, détroussent, rançonnent, assassinent sauvagement et posent leurs conditions. Cinq cent millions pour déposer les armes encore ensanglantées et regagner tranquillement ses pénates, entouré de la crainte respectueuse et de la dévotion populaires. Car, tous les brigands ne sont pas faits de la même pâte. Les nôtres sont, au mieux des «combattants de la foi», au pire des «égarés», entraînés par leur zèle religieux dans une aventure sans issue. Du moins, pensait-on naguère, que la voie de la violence et du maquis menait à l'impasse. On s'aperçoit, au contraire, qu'il y a des pays où les «grandes compagnies» peuvent sévir et prospérer sans crainte d'être décimées ou refoulées au-delà des frontières. Il y a des bouchers et des tueurs qui ont aujourd'hui pignon sur rue grâce à des primes de réinstallation substantielles. Il en est même qui renâclent, qui exigent les égards dus aux combattants des causes justes. Ils menacent souvent de repartir, et ils joignent le geste à la parole. Quitte à renégocier une autre repentance, sous un nouveau nom de guerre et dans une autre région. Il est normal, alors, que naissent des vocations, que montent les enchères. D'ici les vacances d'été, avec l'arrivée des émigrés, les prix vont encore monter. D'ailleurs, la crise est là pour inciter à engranger le maximum. Il ne faudra pas s'étonner que les prix doublent ou triplent avec le prochain Ramadan, mois du pardon, paraît-il. Le pardon et l'oubli coûtent décidément de plus en plus cher aux Algériens mais tant que l'argent ne sort pas directement de leur poche. Et puis, comment peuvent-ils comprendre quoi que ce soit à cette économie distributive qui n'est enseignée dans aucune école ? (1). Même s'ils n'ont rien appris à l'école, et pour cause, nos futurs repentis sont quand même intelligents comme tous les Algériens. Ils ont compris que pour accéder à leur part de rente pétrolière, ils devaient explorer les voies du seigneur qui y mènent fatalement. Tuer son prochain, même en fratrie religieuse, n'est plus un crime pour peu que l'acte soit justifié. Et là, vous avez le choix entre des milliers de versets et de hadiths (2). Si la victime n'est pas pratiquante et porte l'uniforme policier ou militaire, vous jouez sur du velours. Mais attention aux massacres collectifs qui font du bruit et sont contreproductifs. Préférez les assassinats individuels étalés sur le calendrier. Prenez votre temps et laissez monter les enchères, pour vous il ne sera jamais trop tard. Selon ce que je crois savoir, il vous reste encore quatre ou cinq bonnes années pour améliorer vos performances et renforcer votre pouvoir de négociation. L'essentiel est de bien s'adapter aux dures conditions du maquis, comme l'ont fait certains de nos libérateurs. S'adapter et économiser l'énergie nécessaire à une vie de repenti, forcément bien remplie. Imaginez ce qu'on peut connaître comme agréments, avec un viatique confortable, après une période d'austérité et de privations. Encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur l'ascétisme supposé des «combattants de la foi», remarquez encore au passage les guillemets. Toujours est-il que nos journaux qui compatissent, parfois, aux servitudes et aux rigueurs de la vie dans les montagnes, nous en racontent de belles. Figurez-vous que j'ai lu la semaine dernière des nouvelles plutôt alarmantes en provenance des maquis. Des nouvelles concernant des comportements condamnables, qui ne sauraient exister dans nos sociétés vertueuses et équilibrées. Il est dit, dans un de ces journaux très informé sur la vie intime dans les bois, que certains chefs du mouvement Al-Qaïda, implantés chez nous, s'adonneraient à des pratiques honteuses. Vous n'avez pas encore bien saisi ? Je vais essayer d'être plus clair, quoi qu'il m'en coûte : eh bien, ces chefs n'hésiteraient pas à faire subir aux jeunes recrues mâles, les outrages habituellement réservés aux femmes-butins. De quelque côté que l'on prenne le problème, il faut le prendre à bras-le-corps et c'est ce qu'a fait ce confrère, dont les bonnes intentions ne souffrent aucun doute. Il précise que le représentant personnel de Ben Laden en Algérie (3) a mis en garde ses adjoints contre une telle forme de «bizutage». Cependant, on pourrait peut-être attribuer ces inclinations bestiales à l'ignorance des supposés «soldats de Dieu». Selon notre confrère, les terroristes qui sont partis en guerre contre la société au nom de l'Islam, et qui paraissent aussi bien outillés, sont tout à fait désarmés en matière de religion. Ils ont une connaissance très vague et très souvent erronée de la religion dont ils se réclament. Ce qui revient à dire qu'ils ont eu de très mauvais professeurs et des guides incompétents. Tout cela, on le savait sans trop le crier sur le temps de crainte d'incommoder nos concitoyens qui vouent un culte quasi divin à ces cheikhs venus d'Orient. Si j'osais, je proposerais même qu'au lieu de leur offrir des tribunes dans les journaux, on les envoie sur le terrain. Ils auraient ainsi plus de chance de réparer le mal qu'ils ont fait au contact direct de leurs anciennes ouailles. Et puis, on peut écarter d'ores et déjà, rien qu'à voir leurs physiques, l'horrible perspective de les voir traités comme les jeunes recrues d'Al-Qaïda. Comment inciter alors les terroristes à la repentance avant que les prix n'aient trop grimpé et qu'ils coûtent de plus en plus cher à entretenir et à maintenir dans des dispositions pacifiques ? A priori, le recours à l'envoi de prédicateurs issus de nos instituts n'est pas la meilleure voie. Selon notre confrère, il s'y passerait aussi de drôles de choses mais en plus conformes aux élans de Dame nature. Ces «pratiques scandaleuses » entre garçons et filles auraient lieu dans tous les recoins, et jusque dans les toilettes, vidéos à l'appui. Je suis effectivement scandalisé, cher confrère, que des jeunes gens soient obligés de se réfugier dans les toilettes pour sacrifier à Vénus. Mais comme on est dans d'aussi bonnes dispositions, on pourrait faire comme ces groupuscules irakiens qui pourchassent les homosexuels. On pourrait importer massivement de la «gomme iranienne », cette colle ultra puissante qui a fait des «merveilles» à Baghdad. Elle peut être «prescrite » aux deux sexes et elle a l'avantage d'éradiquer définitivement le mal, en tuant le malade.
A. H.


(1) En fait, on enseigne bien l'économie dans nos écoles et instituts spécialisés comme d'autres matières d'ailleurs. Seulement, il y a d'autres enseignements qui attendent les élèves en amont, pour les configurer aux normes en vigueur, comme l'économie islamique ou encore le miracle scientifique du Coran.
(2) Il n'y a pas de contradictions à craindre dans ce domaine : comme ils n'en sont pas à une affabulation près, les télécoranistes ont toute une panoplie pour faire dire une chose et son contraire. Tout dépend, en fait, de l'adversaire du moment et de l'appréciation du rapport de force à un instant donné.
(3) Ben Laden n'a pas que des représentants armés en Algérie. Il est présent dans les mosquées et jusque dans certains accoutrements. Quant au prénom Oussama, il fait fureur sur les registres d'état civil.
A. H.

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