
Actualités : AFFAIRE DU COLONEL MOHAMED CHABANI Lettre de Djeraba à Ben Bella
«Si nous venions à tomber au champ d’honneur, racontez-nous, et dites
ce que nous fûmes.»
Didouche Mourad
«Si j’avais fauté, alors j’ai suffisamment payé et si j’étais
innocent, alors je leur pardonne.»
Ahmed Ben Bella
Par Mohamed Djeraba
Monsieur le Président,
La présente adresse vous est particulièrement et personnellement
destinés, pour ce que vous fûtes et ce que vous êtes. En conséquence,
elle ne peut absolument pas être l’expression d’un comportement
politicien ou même politique de ma part. Qui mieux que vous peut la
comprendre, l’accepter et donc y répondre ? Par ailleurs, peut-on
s’insérer dans un cadre, une ambiance plus favorable, plus pertinente
que celle que nous vivons, celle de la Réconciliation nationale,
véritable manne divine ? Assurément non !
Monsieur le Président,
Vous avez connu presque tous les grands de ce monde au siècle dernier.
Vous avez vécu, d’une manière ou d’une autre, tous les grands moments
ayant jalonné ce siècle, moments heureux, moments dramatiques, mais
aussi moments décisifs tant pour vous que pour les causes que vous
défendiez et que vous défendez toujours. Nous eûmes la chance et
l’honneur de partager quelques grands événements et des moments
privilégiés. En vous destinant cette adresse, j’exprime ma profonde
conviction relative à votre statut passé et présent, conviction partagée
et affirmée tant nationalement qu’internationalement. Et s’il fallait le
prouver, il n’y a qu’à se référer au statut que vous a conféré l’Union
africaine en vous désignant comme sage parmi les sages de notre
continent. C’est là assurément un très rare privilège accordé à votre
personne et subséquemment à notre Algérie. Vous êtes l’un des rares
membres fondateurs de l’OUA auxquels Dieu prête encore vie et Qu’il
agrée d’en vous prêter davantage. Vous êtes encore, malgré le poids des
ans et des vicissitudes de la vie politique et de la vie tout court, un
militant actif des causes justes comme le prouve votre engagement pour
la promotion de la Réconciliation nationale. Mon adresse à vous concerne
le martyr Mohamed Chabani, ce jeune colonel de la glorieuse ALN puis de
l’ANP et membre du bureau politique du FLN, au lendemain de
l’indépendance. Je tiens tout de suite à préciser que mon propos ne
s’inscrit nullement comme une tentative de demander la révision du
procès qui lui fut intenté et encore moins le procès de son procès. Ce
jeune patriote pétri de valeurs arabo-musulmanes, profondément et
«génétiquement» attaché à sa terre algérienne n’a guère besoin d’une
telle démarche d’où qu’elle vienne. Il n’est nullement dans mon
intention d’en faire le Dreyfus algérien et, pour moi, de m’inspirer d’Emile
Zola. Non, je n’accuse point qui que ce soit ni quoi que ce soit. Certes
Mohamed Chabani a été réhabilité en quelque sorte par la baptisation
d’une rue algéroise bien en vue de son nom bien que le déni demeure
cependant, ces dernières années quelques voix ont tenté de «déterrer»
l’affaire Chabani pour des considérations qui ne sont malheureusement
pas toutes innocentes, mais hélas ! je me suis abstenu de m’y associer
ou d’y participer. Ma démarche exprime un profond sentiment. Elle se
veut pour l’histoire, entendue dans son acception la plus noble et
définie comme moment privilégié d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Nous
n’avons plus l’âge ni la volonté d’instrumentaliser qui que ce soit ou
quoi que ce soit.
Monsieur le Président,
Vous conviendrez aisément et indubitablement avec moi que les jeunes
historiens d’aujourd’hui et que les futurs historiens éprouveront
d’immenses difficultés à appréhender l’histoire de Mohamed Chabani. Ils
sauront ce que fut Mohamed Chabani : l’un parmi les plus jeunes
officiers (colonel) de l’ALN puis de l’ANP, l’un des plus jeunes
responsables politiques algériens (membres du bureau politique du FLN).
Ils sauront également qu’il fut le seul officier supérieur de l'ANP et
membre de l’étatmajor général à être exécuté depuis l’indépendance
jusqu’à nos jours. Ils se demanderont fatalement comment et pourquoi, et
orienteront leurs préoccupations à déterminer les auteurs et les
circonstances de ce cas. Leur démarche, bien que fondamentalement
académique, ne peut valablement aboutir. Ils verseront alors dans le
moule du «dreyfusionnisme » débouchant sur une division des thèses,
épousant, selon le cas, des démarches partisanes «bipolarisées » : les «prochabanistes»
et les «anti-chabanistes». Le «chabanisme », véritable création et vue
de l’esprit, leur servira d’assise «politico- idéologique» dénuée de
tout fondement mais s’inscrivant dans la suite et le prolongement des
«historiettes courriéristes» qui obnubileront les esprits des nouvelles
générations.
Monsieur le Président,
Je reste convaincu que notre génération et que tous les militants et
patriotes sincères, dont vous avez constitué l’avant-garde,
n’accepteront jamais de telles issues et conclusions hâtives et surtout
erronées. La voix et le choix de la Réconciliation nationale nous
offrent l’opportunité de nous réconcilier avec notre passé, de nous
réconcilier entre nous, de nous réconcilier avec ce que nous avons fait,
avec ce que nous fûmes. Ce sera alors la réponse dans toute sa plénitude
à l’appel du Premier Novembre 1954 et aux attentes des générations
présentes et futures. Il nous appartient urgemment de donner le sens
originel de notre guerre de Libération et de notre révolution en
assumant toutes les données sans avoir à en rougir. Elles sont le
produit d’êtres humains qui ne sont ni anges ni démons.
Monsieur le Président,
Vous avez été le premier président de la République algérienne
démocratique et populaire, le sage parmi les sages de l’Afrique
contemporaine, ce continent qualifié de berceau de l’humanité et le
symbole de la sagesse, le fervent défenseur de la Réconciliation
nationale à laquelle vous avez donné votre empreinte en acceptant
d’inscrire votre parcours personnel, dans son intégralité, dans cette
optique. Vous avez banni de votre cœur tout sentiment de revanche ou
d’accusation. C’est pour toutes ces raisons que les militants et
patriotes sincères sont en droit de vous destiner cette adresse en vous
demandant simplement de signifier, de dire, au nom de l’Etat algérien,
la faute, l’erreur de celui-ci dans la conduite et le traitement du
«cas» Chabani. Nul ne demande la désignation des auteurs ou
protagonistes ayant présidé «l’affaire Chabani», si même ils n’éprouvent
aucun regret et ne reconnaissent aucune faute. Personnellement, je
n’aime guère ce qualificatif (affaire) et je ne l’utilise que par défaut
et faute d’autre chose dans l’appareil terminologique politique en
vigueur. Dans le présent cas, il n’y a ni coupable ni accusé.
L’exécution de Chabani incombe à l’Etat algérien dans toute sa
plénitude, laquelle refuse d’être réductible à une personne ou un groupe
de personnes. Ce même Etat ne peut être aucunement coupable mais il est
assurément responsable. Vous fûtes le président de la République et à ce
titre son principal défenseur. Alors, exprimez clairement votre droit et
accomplissez votre devoir en instituant moralement la reconnaissance de
l’erreur, de la faute de cet Etat, pour l’histoire, pour le droit des
générations présentes et futures à la connaissance de ce que furent
leurs aînés.
Monsieur le Président,
Je ne peux clore la présente adresse qu’en me référant à un hadith du
Prophète Mohamed (QSSL) : «Ô ! Grand Dieu, tu es mon Seigneur. Tu m’as
créé et je suis Ton esclave. Je suis soumis à Tes promesses et à Tes
engagements. Je me réfugie auprès de Toi contre le mal que j’ai commis.
Je reconnais les bienfaits dont Tu m’as comblé. Je reconnais aussi mes
péchés, Pardonne-moi car nul autre que Toi n’absout les péchés.»
(rapporté par Al Bukhari). Veuillez agréer, Monsieur le Président,
l’expression de ma fraternelle et sincère considération.
M. D.
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